Semaine du 8 au 14 mars 2017 - Numéro 1166
Turquie : Erdogan sème à tout vent
  Avec le lancement de sa campagne référendaire, le président Recep Tayyip Erdogan semble décidé à en finir avec ses adversaires à l'intérieur et à l'extérieur du pays, afin de présidentialiser le régime.
Turquie : Erdogan sème à tout vent
Des manifestations ont éclaté en Turquie à l'appel du HDP pour dire « non » à Erdogan. (Photo : Reuters)
Maha Al-Cherbini avec agences08-03-2017

La course contre la montre a commencé en Turquie avec le lancement de la campagne préludant au référendum du 16 avril qui permettra au président Recep Tayyip Erdogan de devenir un « super-président ». Dans une quarantaine de jours, les Turcs auraient à dire « oui » ou « non » à leur chef qui aspire à porter une triple casquette : chef d’Etat, chef de gouvernement et chef du parti au pouvoir (Parti de la justice et du développement, AKP). Selon le projet de réforme constitutionnelle, l’essentiel du pouvoir exécutif sera transféré au président et le poste de premier ministre disparaîtra pour la première fois. Le nombre de députés du parlement passera de 550 à 600. Les législatives et la présidentielle seront simultanées et se dérouleront tous les cinq ans, contre quatre actuellement. Les prochaines élections auraient lieu le 3 novembre 2019.

Pour l’heure, les partisans de la réforme se regroupent autour de l’AKP et du Parti d’action nationaliste (MHP, extrême droite). Sans perdre de temps, le parti au pouvoir a réuni cette semaine des milliers de personnes pour les convaincre à dire « oui ». « Cette réforme n’est pas en faveur du président mais plutôt en faveur de tous les Turcs. Elle garantirait la stabilité à la Turquie », s’est enthousiasmé le premier ministre turc, Binali Yildirim. En revanche, l’opposition — formée du Parti démocrate des peuples (HDP, pro-kurde) et du Parti républicain des peuples (CHP) — milite pour le « non ». Vendredi, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées à l’appel du HDP. « Le plus grand fléau de l’histoire de notre République frappe à notre porte », a déclaré le porte-parole du HDP, Osman Baydemir. « Est-ce qu’un président avec de tels pouvoirs sans limites pourra être supervisé ? », s’est insurgé le député du CHP, Deniz Baykal.

Campagne déséquilibrée

Selon les experts, cette campagne référendaire s’annonce déséquilibrée et son impartialité reste contestée à cause de l’état d’urgence en place depuis le putsch manqué de mi-juillet dernier. « Erdogan n’est pas prêt à renoncer à son rêve. Il tente de liquider ses opposants depuis le putsch pour préluder à ce référendum. On peut dire qu’il a saisi l’occasion du putsch pour renforcer sa mainmise sur tous les appareils de l’Etat afin de remporter ce référendum », explique Dr Béchir Abdel-Fattah, expert au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

En effet, le pouvoir turc ne cesse de resserrer l’étau autour de ses adversaires. Cette semaine, Ankara a ouvert le plus grand procès de suspects soupçonnés d’être impliqués dans le coup d’Etat : plus de 330 accusés risquent plusieurs peines de prison à vie pour des liens présumés avec la tentative de putsch. Désormais, tous les médias publics sont mobilisés par le pouvoir afin de soutenir le président, alors que les médias privés sont muselés. Quant à l’opposition, elle est affaiblie par les purges massives sous l’état d’urgence : les deux co-présidents du HDP, Selahattin Demirtas et Figen Yuksekdag, et 12 autres de ses députés sont emprisonnés et n’ont pas les moyens de faire campagne en faveur du « non ».

Cela signifie-t-il que le président turc va réaliser son rêve ? Le peuple pourrait dire « oui », car Erdogan est devenu plus populaire après le putsch. De plus, il a réussi à convaincre son peuple qu’un régime présidentiel fort va lui garantir la stabilité économique et politique : le peuple turc veut éviter la répétition du scénario des coalitions fragiles qui prévalaient dans le passé. En revanche, un « non » est toujours possible car Erdogan veut ainsi faire table rase de tous les fondements de l’Etat turc établis par Atatürk en 1923. Il veut limiter le rôle de l’armée qui avait toujours joué un rôle de poids dans l’histoire du pays. Déjà, des voix dissidentes au sein de l’armée rejettent fort cette réforme.

Crise avec Berlin

Et, « outre le front intérieur, la réforme est mal vue à l’extérieur. Pas seulement par Fethallah Gülen — accusé par Ankara d’être à l’origine du putsch — mais aussi la plupart des pays européens ont fustigé cette réforme y voyant une nouvelle dérive autoritaire de la part d’Erdogan », analyse Dr Abdel-Fattah. En effet, la plupart des pays européens ont critiqué cette réforme constitutionnelle. D’autant plus que les relations entre le bloc européen et Ankara sont déjà envenimées à cause des tergiversations turques en ce qui concerne le dossier migratoire. Depuis la conclusion de l’accord migratoire censé freiner le flux des réfugiés vers l’Europe le 18 mars 2016, Ankara ne cesse d’exercer des chantages sur le bloc européen. Les tensions se sont exacerbées suite à la vague de répression prise par le pouvoir après le putsch. Ainsi, saisissant l’occasion du référendum pour faire pression sur Ankara, certains pays européens ont dénoncé la réforme voulue par Erdogan.

Outre la Hollande et l’Autriche qui ont jugé « indésirable » la tenue des meetings de soutien au président turc, le torchon a brûlé entre la Turquie et l’Allemagne qui compte la plus forte communauté de la diaspora turque (plus de 3 millions). Alors qu’Erdogan entend courtiser les voix de l’importante communauté turque d’Allemagne comme lors de la présidentielle de 2014, les autorités allemandes ont annulé trois meetings politiques pro-Erdogan, de quoi susciter la colère de la Turquie. En fait, les tensions germano-turques ont été exacerbées la semaine dernière par le placement en détention provisoire en Turquie de Deniz Yücel, correspondant du quotidien allemand Die Welt, accusé de propagande « terroriste ». « Les autorités allemandes oeuvrent pour le non au référendum. Berlin veut empêcher l’émergence d’une Turquie forte. Où est la démocratie ? Où est la liberté ? Nous avons le droit de rencontrer nos concitoyens », a affirmé le chef de la diplomatie turque, Mevlüt Cavusoglu. Haussant le ton, le chef turc a accusé Berlin d’héberger des terroristes, car il tolère des rassemblements de séparatistes kurdes, accusant le journaliste allemand incarcéré en Turquie d’être un « espion ». Des accusations qualifiées d’« aberrantes » par la chancelière allemande, Angela Merkel, qui a insisté sur le fait de critiquer la liberté de la presse en Turquie. « Ce référendum est une occasion en or pour Berlin de faire pression sur les autorités turques afin de les obliger à respecter l’accord migratoire. N’oublions pas que Berlin est le premier pays européen à payer la lourde facture de la migration. C’est pourquoi il souffre le plus des chantages turcs. L’Allemagne rejette toutes les conditions imposées par Erdogan que ce soit l’adhésion turque à l’UE ou l’exemption des visas pour les citoyens turcs. Mais je pense qu’Erdogan va tout faire pour trouver un compromis avec Berlin car il n’est pas prêt à perdre une seule voix le 16 avril », prévoit Dr Abdel-Fattah.

Pourquoi pas ? Décidé à maintenir les canaux diplomatiques ouverts, le premier ministre turc a eu samedi un entretien téléphonique avec Mme Merkel, qu’il a qualifié de « bon et productif ». De plus, une rencontre entre les ministres des Affaires étrangères des deux pays aura lieu ce mercredi afin de trouver une issue à la crise. Pour le président turc, le référendum est une question de vie ou de mort. Il peut tout faire pour le remporter.



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