Semaine du 8 au 14 mars 2017 - Numéro 1166
Le Caire et Berlin d’accord sur les questions de fond
  Le président Abdel-Fattah Al-Sissi a reçu cette semaine la chancelière allemande, Angela Merkel. Au centre des discussions : La lutte contre le terrorisme, l’émigration clandestine et l’économie.
Le Caire et Berlin d’accord sur les questions de fond
Conférence de presse entre le président Sissi et Merkel.
Chaïmaa Abdel-Hamid08-03-2017

La chancelière allemande, Angela Merkel, était arrivée au Caire, jeudi 2 mars, accompagnée d’une délégation d’hommes d’affaires et de responsables allemands. Il s’agissait de sa première visite officielle sous la présidence d’Abdel-Fattah Al-Sissi, puisque la dernière visite de Merkel en Egypte date de 2009. Le président Al-Sissi, s’est, quant à lui, rendu à Berlin en mai 2015 pour sa première visite officielle en Europe, après avoir remporté la présidentielle de 2014.

Al-Sissi et Merkel ont donné une conférence de presse commune. La chancelière s’est également entretenue avec le grand imam d’Al-Azhar, cheikh Ahmad Al-Tayeb, des moyens de combattre les fausses idées sur l’islamophobie, la lutte contre le terrorisme et les conditions des musulmans à l’étranger. La chancelière a ensuite rencontré Tawadros II, pape d’Alexandrie et patriarche de Saint-Marc, qui lui a assuré que les conditions des chrétiens égyptiens se sont améliorées après la révolution de 2013. L’Allemagne compte sur l’Egypte pour réduire le mouvement migratoire qui transite par la Libye voisine. Merkel a demandé une plus grande stabilité dans la région pour endiguer les départs de migrants ainsi qu’une amélioration des conditions de vie des populations. En échange, l’Allemagne propose un renforcement considérable de la coopération économique et de l’investissement (voir encadré).

La crise migratoire

« Nous nous sommes accordés sur plusieurs points concrets concernant la protection des frontières (...), mais nous devons continuer d’en discuter », a indiqué la chancelière, lors de la conférence de presse commune avec le président Sissi. La Libye, plongée dans le chaos depuis 2011 et étape-clé pour les migrants tentant de rejoindre l’Europe, a été au coeur des discussions entre les deux responsables. « Il existe également des trajets de migration illégale, allant de la Libye vers l’Egypte », a de même affirmé la chancelière. Elle a par ailleurs souligné l’intérêt des deux pays à « mettre fin à cette situation ». Et de conclure : « Il faut stopper le trafic d’êtres humains ». Après la fermeture de la « route des Balkans » début 2016, la Libye est redevenue le premier point de départ pour les migrants qui désirent rejoindre l’Europe.

En automne dernier, Merkel avait conclu un accord avec les autorités maliennes et nigérianes, concernant le contrôle des frontières. En mars dernier, les dirigeants des pays de l’Union européenne et de la Turquie sont parvenus à un accord pour faire face à cette crise migratoire. L’accord en question prévoit un retour en Turquie pour les migrants clandestins arrivés en Grèce depuis le territoire turc, ainsi que l’accueil par l’Union européenne des migrants syriens légaux. C’est cette politique que la chancelière allemande a défendue en Egypte et en Tunisie.

Selon les chiffres du Haut Commissariat des Nations-Unies pour les Réfugiés (HCR), plus de 300 000 migrants et réfugiés ont traversé la Méditerranée, depuis le début de cette année. On parle d’une hausse de 50 à 70 % par rapport aux deux premiers mois de 2015 et 2016. Hicham Mourad, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, explique que « le dossier des migrants est la principale raison de la visite de Merkel. Pour elle, il devient urgent de régler la question ». Merkel vise un quatrième mandat et sa position est délicate à quelques mois des élections législatives prévues en septembre. Depuis 2015, plus d’un million de demandeurs d’asile sont arrivés en Allemagne, fuyant notamment la guerre en Syrie, et la politique migratoire et sécuritaire de la chancelière est fortement critiquée. « Ces thèmes seront sûrement au coeur de sa campagne électorale de 2017, surtout après les récents événements, comme les viols perpétrés pendant la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne ou encore l’attentat de Berlin commis par un réfugié tunisien », explique Mourad. Et d’ajouter : « L’Allemagne est bien consciente que la solution sécuritaire ne peut pas mettre fin à cette crise qui a frappé toute l’Europe. Il faut établir des accords bilatéraux avec les pays africains et nord-africains qui sont la principale source de l’immigration clandestine ».

Lutte contre le terrorisme

Lié à la question de l’immigration clandestine, le dossier du terrorisme a aussi été longuement discuté par Merkel et Sissi. Ils ont ainsi décidé un renforcement de leur coopération pour empêcher les actes de terreur. « L’Egypte joue un rôle primordial pour stabiliser la situation en Libye et nous soutenons ces efforts menés en coopération avec la Tunisie et l’Algérie », a annoncé la chancelière. L’Allemagne s’est engagée à soutenir Le Caire pour sécuriser ses frontières terrestres et maritimes avec la Libye. Selon les spécialistes, ce soutien devrait mener à de nouveaux accords d’armement. Récemment, Berlin a déjà livré des sous-marins et des armes à l’Egypte. Un sous-marin construit par Thyssen Krupp Marine Systems a été livré au Caire en 2016 et deux autres sous-marins allemands destinés à l’Egypte sont actuellement en construction. « Outres les contrats d’armement, la coopération entre les deux pays portera sur une meilleure circulation des informations et un échange des expériences sécuritaires », ajoute Mourad.

Pour sa part, le président Sissi a estimé que la propagation du terrorisme et des conflits au Moyen-Orient peut affecter l’Europe et le monde entier. Il a donc appelé à des efforts collectifs pour anéantir les groupes terroristes et trouver des issues politiques dans les Etats les plus affectés, comme la Libye et la Syrie. « Il est évident que la situation régionale actuelle au Moyen-Orient affecte la sécurité et la stabilité de l’Europe et du reste du monde », a-t-il affirmé.

Pour la spécialiste des relations internationales, Nourhane Al-Cheikh, cette visite marque un grand tournant dans les relations germano-égyptiennes. C’est la première visite de la chancelière allemande depuis presque huit ans et elle a permis de mettre en avant les efforts de l’Egypte, pour stabiliser le pays sur les plans sécuritaire et stratégique, et au niveau de la guerre contre le terrorisme. Alors que l’Europe est elle-même devenue une cible du terrorisme, Berlin se voit forcée de réviser ses politiques étrangères, notamment les dossiers de l’immigration et de la lutte anti-terroriste, pense Al-Cheikh. Pendant les entretiens, la chancelière a évoqué la loi sur les ONG, qui émet un certain nombre de restrictions sur le financement des organisations de la société civile. « Nous avons aussi parlé de la société civile et j’ai rappelé l’importance de l’Etat de droit et une société civile pluraliste pour le développement du pays », a estimé Mme Merkel, qui a brièvement évoqué la signature d’un protocole conjoint entre Le Caire et Berlin. L’Allemagne réclame par ailleurs que le travail des organisations allemandes en Egypte ne soit plus entravé, comme cela a été le cas avec la condamnation de deux collaborateurs de la fondation Konrad-Adenauer en 2013.

Pour sa part, le président Sissi a affirmé son attachement aux droits de l’homme. Il a appelé à tenir compte des circonstances dans la région, notamment des dangers du terrorisme qui menacent l’Etat depuis près de trois ans. Le président égyptien a par ailleurs souligné que l’Egypte cherche un équilibre entre le respect des droits de l’homme et la sécurité nationale.




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