Semaine du 22 au 28 février 2017 - Numéro 1164
Minés par les divisions
May Al-Maghrabi22-02-2017
 
  Plusieurs partis politiques fondés après la révolution de 2011 sont aujourd'hui en proie aux conflits internes. Incohérences idéologiques, manque d'expérience et de financement expliquent cette situation.

Le torchon brûle au parti des Egyptiens libres. Le fondateur du parti, l’homme d’af­faires Naguib Sawirès, limogé du parti en décembre, a annoncé son intention de recourir à la justice pour revenir. Lors d’une conférence de presse tenue cette semaine en présence de ses partisans, l’homme d’affaires s’est engagé à se battre jusqu’au bout contre cette décision « illé­gale ». « J’assume une part de la responsabilité de cet état lamentable auquel est arrivé le parti, lorsque j’ai fait confiance à ceux qui ne le méri­tent pas », a déclaré Sawirès en allusion à Essam Khalil, président actuel du parti. Ce dernier avait appelé à une assemblée générale au cours de laquelle il a été décidé la modification du règle­ment interne du parti et la destitution de son conseil d’administration actuel, dont Sawirès était membre. Le front de Khalil reproche à Sawirès sa mainmise sur les affaires du parti. Mais l’homme d’affaires accuse la direction actuelle du parti d’avoir « dévié de sa ligne poli­tique en prenant le parti du régime ». « Je n’ai jamais tenté d’imposer ma vision au parti comme on le prétend. Mais je ne pourrais pas non plus rester les bras croisés en voyant le parti se renverser sur ses principes », a déclaré Sawirès, affirmant qu’il ne cédera pas à la déci­sion de son renvoi et qu’il a décidé de la contes­ter devant la justice. « Je vais avoir recours à la justice et fonder un parti parallèle. J’appelle le front de Khalil à valoriser l’intérêt du parti miné par ces divisions », a ajouté Sawirès.

Le parti des Egyptiens libres a été fondé en 2011. Son actuel président, Essam Khalil, a été élu en janvier 2016 après la démission de son ex-président Ahmad Saïd. Sous la présidence de ce dernier, le parti avait remporté 65 sur les 596 sièges du parlement aux élections législatives de 2015, faisant des Egyptiens libres le premier parti politique représenté au parlement. Après les élections législatives, les divisions ont com­mencé à gagner le parti lorsque des membres du parti ont commencé à rallier la coalition Fi Daem Misr, une plateforme pro-régime de 400 députés. D’autres membres ont démissionné comme l’ancien secrétaire du bureau politique du parti, Oussama Al-Ghazali Harb, qui avait présenté sa démission en 2015, dénonçant la « mainmise » de Sawirès sur le parti.

Ces divisions sont symptomatiques de la période qui a suivi la révolution du 25 janvier. « La période qui a suivi la révolution a vu la création de plusieurs partis politiques. La plu­part souffrent aujourd’hui de divisions internes », explique Noha Bakr, professeure de sciences politiques à l’Université américaine du Caire.

Elle donne l’exemple d’un autre grand parti de la révolution, le parti Al-Dostour, fondé par le Prix Nobel, Mohamad ElBaradei, qui fait lui aussi face à des conflits internes.

Le mois dernier, Khaled Daoud, cadre du parti et figure de proue de la révolution, a été élu par forfait président du parti après que la présidente Hala Choukralla, tourmentée par les conflits internes, eut démissionné en 2015. Contestant cette procédure, le courant opposé à Daoud a annoncé qu’il organiserait des élections en mars pour élire un président pour le parti. Le parti LEgyptien démocrate, fondé en 2011 également par Mohamad Aboul-Ghar, cadre du mouvement du 6 Avril et figure importante de la révolution, est également sujet à de grosses tensions qui ont poussé Al-Ghar à démissionner en 2015. Une démission qu’il avait justifiée par son impuis­sance à résoudre les divisions internes du parti. Le climat politique, le manque de financement et les incohérences idéologiques entre les membres de ces partis ainsi que le manque d’expérience politique sont les raisons principales, d’après les analystes politiques, de la perte de vitesse de ces jeunes partis.

Un climat difficile

Noha Bakr pense que « le contexte sociopoli­tique et les divisions internes ont empêché ces partis de se développer et ont fait d’eux des entités sans aucun poids politique ». Et d’ajou­ter : « Beaucoup de jeunes, émus par le climat d’effervescence révolutionnaire régnant après 2011, ont adhéré à ces partis. Or, la majorité d’entre eux ne possédaient ni suffisamment d’ex­périence ni un cadre propice pour se dévelop­per ».

Khaled Daoud partage cet avis. Il pense cepen­dant que les forces révolutionnaires du 25 jan­vier ont fait l’objet d’attaques médiatiques après le 30 juin, et cela y est pour beaucoup dans leur affaiblissement. Cette déformation de l’image des partis émanant des forces révolutionnaires a contribué, selon lui, à saper l’assise populaire de ces partis. Il ne nie pas cependant que ces partis ont une part de responsabilité. « Nous n’avons réussi depuis la révolution ni à promouvoir de véritables principes démocratiques, ni à conso­lider l’exercice des droits politiques qui ne se limitent pas au vote et à la lutte pour l’instaura­tion d’un système basé sur la liberté, l’équilibre des pouvoirs et la transparence », avoue-t-il. Daoud explique que les divisions internes sont dues, en premier lieu, à l’absence d’une idéolo­gie politique unie. « Al-Dostour est l’exemple type du parti réunissant des membres de divers courants politiques autour d’une personnalité ou d’une élite. Notre parti avait pour objectif de défendre les principes de la révolution, mais rapidement nos objectifs ont été troublés par l’arrivée de nouveaux membres islamistes ou appartenant à l’ancien régime de Moubarak. Leur présence a créé une sorte de conflit d’inté­rêt au sein du parti et nous a menés à la situation de rupture dans laquelle nous sommes actuelle­ment », explique-t-il.

Pouvoir ou principes

Le manque de financement est également un obstacle pour les nouveaux partis, surtout ceux de gauche et ceux représentant les principes de la révolution du 25 janvier. C’est en tout cas ce qu’estime Abdel-Ghaffar Chokr, président du parti de la Coalition populaire. « La situation est très complexe, car de nombreux partis souffrent du manque de financement, et les anciennes personnalités du régime de Moubarak utilisent aujourd’hui l’argent et le pouvoir pour recon­quérir la vie politique en déformant les inten­tions des partis de la révolution. Même si un parti possède des principes forts et une idéologie politique bien dessinée, il doit résister à de nom­breuses propositions ou alliances qui le détour­neraient de ses objectifs premiers », explique Chokr. D’après lui, il est important que les petits partis de gauche fusionnent afin de lutter contre la concurrence et l’influence des hommes d’af­faires. « Ces partis n’avaient aucune stratégie lorsqu’ils sont apparus. Et il est presque normal dans le contexte actuel qu’ils se soient fragilisés. Mais tout l’intérêt de ce qui se passe aujourd’hui est de tirer des leçons de ces expériences pour pouvoir un jour réussir à proposer une opposi­tion nuancée et forte », conclut-il.




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