Semaine du 18 au 24 janvier 2017 - Numéro 1159
Sam Bardaouil : L’Orient autrement
  Historien de l’art et commissaire international, le Libanais Sam Bardaouil propose une lecture différente, plus contextuelle, des oeuvres artistiques. Il vient d'organiser l’exposition Art et Liberté, rupture, guerre et surréalisme en Egypte 1938/1948, au centre Pompidou, et qui sera en tournée en Europe jusqu’à fin 2018.
Sam Bardaouil
Sam Bardaouil, historien de l’art et commissaire international.
May Sélim18-01-2017

Quand Sam Bardaouil parle d’une oeuvre artistique ou d’une exposition, il a l’air plutôt d’un narrateur passionné. Il multiplie les va-et-vient entre le passé et le présent, raconte les petites histoires qui entourent l’oeuvre et son créateur, tout en les plaçant dans le contexte de leur époque. Bardaouil ne se contente pas d’évoquer dans un langage sophistiqué le style et les couleurs d’une toile donnée, mais il fait parler l’oeuvre et nous la fait redécouvrir en toute simplicité, à travers les yeux d’un connaisseur.

Professeur de l’histoire de l’art, commissaire international, co-fondateur de la plateforme Art Reoriented et co-président de la fondation culturelle Mont-Blanc, le Libanais Sam Bardaouil est un homme qui propose une lecture différente de l’art et de l’Histoire de l’être humain. C’est un dévoreur de livres, un investigateur qui traverse les mers et les océans pour étudier ou documenter une oeuvre artistique. Ses expositions à succès remettent en question les préjugés concernant l’art au Moyen-Orient. « Il est parfois difficile d’expliquer aux gens et à ses propres collègues, ne connaissant pas assez le Moyen-Orient, que les choses dans cette région sont beaucoup plus compliquées. On ne peut pas parler du Moyen-Orient comme une culture monolithique. Le Liban diffère de l’Egypte et l’Egypte de l’Arabie saoudite, etc. Il faut éduquer les gens pour comprendre qu’il y a beaucoup de diversité, et en même temps, il y a des éléments en commun », précise-t-il.

Pour Bardaouil, devenir commissaire n’était pas un métier choisi au vrai sens du terme, mais plutôt une carrière qui s’est construite au fil des années. « J’étais toujours intéressé à tout ce qui est art et culture. A l’âge de 20 ou 25 ans, je n’avais aucune idée sur le métier du commissaire. Au fur et à mesure, j’ai accumulé les connaissances, tout au long d’un long parcours de découvertes et de recherches », lance l’historien de l’art, devenu commissaire professionnel durant les dix dernières années.

De tout temps, la culture visuelle l’a intéressé. Sa mère était institutrice d’anglais, laquelle donnait parfois des cours d’initiation artistique à ses élèves. Son père était un architecte qui jouait souvent du luth à la maison. Les deux parents encourageaient le petit Sam à creuser ses connaissances partout. Une fois le bac en main, il a décidé de voyager à Londres, pour poursuivre ses études supérieures. « L’art est essentiel dans la vie. C’est un moyen de communication et un moyen de documenter la vie humaine. C’est le domaine qui peut assimiler toutes les sciences humaines : l’histoire, la philosophie, la politique, etc. j’ai trouvé que c’est très important de comprendre l’histoire de l’art pour mieux lire celle de l’être humain en général », souligne-t-il. Londres fut son premier défi. Sam Bardaouil y est arrivé seul, sans aucun contact. Il s’est dit : « Tu devras compter sur toi-même dans ce grand monde ».

Dans le cadre de ses études supérieures en histoire de l’art, il devait organiser une exposition. Ce fut alors Deconstructive Image (l’image déconstruite). « Le projet consistait à suivre la notion d’art contemporain dans le domaine des vidéos. Cette exposition m’a poussé ensuite à étudier les arts dramatiques à Londres et à faire du théâtre », précise Bardaouil sur un ton passionné. Pour lui, il existe une grande différence entre l’écriture d’un livre sur l’art et l’organisation d’une exposition dans un espace à trois dimensions, pénétré par des spectateurs ayant des yeux curieux. « Le grand défi est comment présenter une histoire artistique basée sur une recherche approfondie et lui accorder une structure concrète. En d’autres termes, aborder un sujet et le raconter visuellement et concrètement d’une manière suscitant l’interaction du public ».

Bardaouil faisait du théâtre en Europe sans jamais s’éloigner complètement de l’art visuel. Il a été acteur, metteur en scène et dramaturge, tout en continuant à écrire sur les arts plastiques et organiser des expositions.

Son premier spectacle sur les planches remonte à ses études scolaires au Liban. A l’âge de 8 ans, il a participé à un spectacle de théâtre, pour la cérémonie de fin d’année. « Je n’avais pas peur. J’étais vraiment excité. Sur les planches, j’étais ébloui de voir les spectateurs en salle. J’étais ravi à l’idée que tous ces gens étaient venus exprès pour m’écouter. Pour moi, le comble du bonheur ». Aujourd’hui, quand il parle ou s’adresse à un public nombreux durant une conférence, tout le monde l’écoute également. Il sait capter l’attention des gens, et quand il accompagne les visiteurs d’une exposition, il parvient à les faire plonger dans une histoire qui emprunte ses références au réel.

De retour au Liban au début des années 2000, il a écrit la pièce de théâtre Chatti Ya Dénia (que la pluie se déverse), évoquant l’histoire de la guerre au Liban et de ses victimes, notamment ceux dont le sort est resté inconnu. La pièce a été ensuite transformée en un long métrage, réalisé par Bahig Haggig en 2010, lequel a remporté le prix du meilleur film arabe au Festival du film d’Abu-Dhabi.

« Les disciplines de l’art se nourrissent les uns les autres. Un homme qui étudie l’art ne peut pas s’éloigner de la littérature, ou encore un homme de théâtre ne peut pas ne pas assister à une exposition, etc. tous les genres nourrissent l’esprit et les yeux. Si l’on parvient à rassembler les diverses disciplines, on pourra réaliser quelque chose à même d’attirer l’attention. Organiser une exposition est comme la direction d’un orchestre ; ce qui compte c’est l’harmonie », estime le commissaire passionné. Puis, il ajoute sur un ton plus rationnel : « Je travaille dans un domaine qui exige une véritable prise de conscience et une grande responsabilité. Chaque oeuvre et chaque information doivent être justifiées et très bien documentées ».

A un certain moment, Bardaouil s’est adonné davantage à l’art visuel et s’est spécialisé dans l’histoire moderne de l’art égyptien. « Je suis un passionné de l’Egypte. Ce pays constitue le point de départ des différents champs de la connaissance dans le monde arabe : le féminisme, la vie parlementaire, l’histoire, l’architecture, etc. Il a été influencé par les différentes cultures et nationalités qui y étaient présentes. Beaucoup de gens originaires du Levant se sont installés en Egypte et ont contribué à l’activité culturelle du pays », affirme Bardaouil.

A New York, il a donné des cours sur l’histoire de l’art égyptien. Là-bas, il a fait connaissance avec son ami et partenaire, Till Fellrath. Ensemble, ils ont créé la plateforme artistique pluridisciplinaire, Art Reoriented, en 2009. « Till avait étudié l’économie, mais il éprouvait un grand intérêt pour les arts. Il est devenu plus tard directeur du musée de Chelsea et notre première coopération fut l’exposition Italia Arabia. Ensuite, on a tenu l’exposition Iran Inside Out à New York. Après ces deux événements, nous avons décidé de travailler sur notre propre compte, pour affiner nos recherches et mieux documenter nos expositions ». Et d’ajouter : « Parfois, il est difficile de monter des expositions qui vont dans le sens contraire des attentes des publics, de ce qu’ils voudraient voir sur le Moyen-Orient : la femme voilée, l’Arabe typé, etc. Je vise à élargir la perception de l’Autre, et l’art est un bon moyen pour le faire ».

Bardaouil et Fellrath mènent une vie peu stable. Ils passent des semaines entières d’un voyage à l’autre, pour fouiller, découvrir et se documenter. Leur récente exposition Art et Liberté, rupture, guerre et surréalisme en Egypte 1938/1948 leur a coûté 5 longues années de travail.

« On cherche à soutenir les jeunes artistes prometteurs et les centres indépendants d’art visuel », précise-t-il.

Ces derniers temps, Sam Bardaouil éprouve une vive nostalgie quant à l’écriture du scénario. Il avoue avoir besoin de mettre sur papier ses diverses péripéties et les récits collectés au fil des années passées, surtout après avoir effectué ce colossal travail de recherche lié à l’exposition Art et Liberté. « L’Egypte des années 1930 constitue, avec ses histoires, un très beau film », lance-t-il. Un projet artistique à attendre impatiemment.

Jalons :

1974 : Naissance au Liban.

1995 : Séjour à Londres pour poursuivre des études supérieures en histoire de l’art.

2007 : Professeur de l’histoire de l’art égyptien, Université de New-York.

2009 : Fondation de la plateforme, Art Reoriented, en coopération avec Till Fellrath.

2016 : Co-président de la fondation culturelle Mont-Blanc, responsable de l’organisation de l’exposition Art et Liberté au centre Pompidou. Parution de son livre monographique Surrealism In Egypt, Editions. I.B.Tauris.




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