Semaine du 14 au 20 décembre 2016 - Numéro 1155
Consommer local, un devoir citoyen
  Des campagnes lancées sur les réseaux sociaux et à la télévision appellent les citoyens à encourager la production locale. Il s'agit de faire face à la cherté de la vie et contribuer du coup à la relance économique.
Consommer local, un devoir citoyen
Encourager les produits nationaux aide au redressement économique. (Photo : Mohamad Moustapha)
Dina Bakr14-12-2016

« Sonea Befakhr fi Masr » (fabriqué fièrement en Egypte) est un Facebook Groupe qui compte environ 300 000 membres. On y publie des photos de produits fabriqués en Egypte, offrant un bon rapport qualité-prix à comparer avec ceux qui sont importés. « La page a été créée en mai 2015. Avant cette date, mes amis me demandaient où aller pour acheter des vêtements à leur goût ou des sacs à main de bonne qualité. A leur grande surprise, ils découvraient que ces articles sont fabriqués en Egypte », commente Bodour Nassif, l’administrateur de la page, qui a choisi le bon moment pour encourager la vente des produits égyptiens et véhiculer le message que l’on peut trouver des articles de bonne qualité signés « Made in Egypt ». « L’objectif étant de privilégier la production nationale, et surtout sensibiliser les citoyens qui sont souvent séduits par des produits étrangers, dont la qualité est parfois douteuse, et qui, malheureusement, abondent sur le marché », explique Nassif.

Aidée par six autres personnes, il opère à une sélection des produits égyptiens, et grâce à un algorithme, il met en évidence les « tops reviewers » (les membres les plus actifs), tout en tenant compte du nombre de « j’aime » et de « partage ». Ces membres procèdent parfois à des sondages auprès des sociétés et donnent leurs avis sur certains produits, de quoi encourager les manufactures à mieux créer et innover. « Lors des différentes interactions, on n’hésite pas à faire des commentaires pour renforcer la compétitivité des produits nationaux vis-à-vis des produits étrangers », poursuit Racha, femme au foyer et membre actif sur cette page.

Depuis que la Banque Centrale a décidé le flottement de la livre égyptienne, le prix du dollar a dépassé les 18 L.E.

Des voix s’élèvent appelant les consommateurs à coopérer pour faire face à la crise économique. Les cyberactivistes répètent que la consommation des produits locaux est un devoir civique car, d’une part, on contribue à faire fonctionner les usines, et d’autre part, à réduire les importations contribuant ainsi à renforcer la monnaie et la production locales.

« Pourquoi acheter un désinfectant à 70 L.E. alors que son équivalent égyptien coûte 40 L.E. ? Les salaires n’ont pas bougé depuis trois ans. Je dois donc faire des économies pour faire face à une inflation galopante qui pourrait sensiblement baisser notre niveau de vie », dit Racha, qui propose sur la page « Befakhr Sonea fi Masr » des alternatives aux produits importés. Hani Zahlane, ingénieur, est membre de la page. Il se demande : « Pourquoi certains hommes d’affaires importent-ils des gâteaux, des biscuits et des chocolats alors qu’il existe des usines en Egypte qui les fabriquent? ».

« L’Egyptien gagne »

Selon lui, il est temps de mettre fin à ce gaspillage de ressources financières du pays, car il y a des produits importés qui ne sont d’aucune utilité pour les citoyens.

Sur une autre page Facebook intitulée « Al-Masri Yeksab » (l’Egyptien gagne) Hani Al-Nazer, président du Centre national des recherches, a dressé une liste d’articles et produits fabriqués en Egypte, dont des vêtements, des textiles, des médicaments, des produits agroalimentaires, des appareils électroménagers et des meubles. « Les Egyptiens peuvent contribuer à promouvoir les produits « Made in Egypt » et faire pression sur les importateurs. Parce que si le consommateur fait ce qu’il peut face à la crise, les hommes d’affaires devraient assumer leur part », précise Al-Nazer.

« Sensibiliser les gens à consommer les produits égyptiens et renoncer aux articles de luxe est important, surtout que le tourisme est en berne, que le taux d’investissements étrangers est en baisse et que les virements des Egyptiens vivant à l’étranger ont diminué », ajoute Al-Nazer.

Consommer local, un devoir citoyen
Dans les supermarchés, les produits égyptiens remplissent les étalages. (Photo : Mohamad Moustapha)

Pour Farha Tantawy, directrice de marketing dans une société égyptienne et co-responsable de la page « Fabriqué en Egypte », ce qu’elle prône sur le web, elle l’applique dans sa vie personnelle. Elle dit toujours avoir consommé les produits égyptiens : prêts-à-porter en coton, produits cosmétiques et alimentaires car, pour elle, il n’en va pas autrement. « C’est un principe que j’ai adopté. Encourager la fabrication nationale, c’est faire travailler les jeunes. Je m’évertue aussi à convaincre mes parents de consommer les produits égyptiens. Ils me trouvent naïve car je suis restée fidèle aux vieux produits qui, selon eux, sont démodés », lance-t-elle. Et d’ajouter : « Par exemple, la production de la confiture Qaha date de 1940, pourtant, elle reste ma confiture préférée, car elle est plus savoureuse que les autres marques ».

Renouer avec les vieilles saveurs

Les médias sont également entrés en jeu. « Sahebat Al-Saada », un programme diffusé sur la chaîne CBC, a consacré toute une émission à la nécessité de consommer les produits égyptiens. L’animatrice du programme, Issad Younès, a interviewé les propriétaires d’usines de vieilles marques qui ont parlé de leur parcours difficile pour maintenir leurs produits sur le marché face à la concurrence des produits importés. Ces fabricants ont ramené des échantillons pour prouver la qualité de leurs produits.

Isaad Younès est apparue en djellaba pour rehausser l’atmosphère égyptienne de son émission. « Nous avons découvert par hasard, après ces longues années de consommation des produits importés, que les produits égyptiens existent toujours sur le marché, mais ils ne sont pas véhiculés comme il faut », déclare Younès. Des responsables de la compagnie de confiture et de jus Qaha, de l’usine de savon Nabolsi, et d’autres représentant les textiles égyptiens, étaient parmi les invités. Des marques qui avaient atteint leur apogée avant l’ouverture économique à la fin des années 1970.

L’émission a également sponsorisé une exposition des produits de ces usines, dans un centre commercial à Cheikh Zayed. Pleins de nostalgie, les clients ont renoué avec des saveurs qu’ils ont perdues et des produits qui sont restés ancrés dans leur mémoire.

« Avant de venir à cette exposition, je ne faisais pas attention à ce que j’achetais. Au supermarché, je prenais ce que je trouvais devant moi. Aujourd’hui, je fais plus attention, je choisis le produit égyptien pour aider mon pays », s’exprime Mona, enseignante en maternelle qui a visité l’exposition.

Et ce n’est pas tout. Dans une initiative encore plus originale, une cinquantaine de femmes d’Alexandrie ont lancé une autre campagne sur Facebook intitulée « Soyez positifs ». Loin de se contenter du virtuel, elles ont acheté divers produits pour une valeur de 15 000 L.E. Vêtues de couleurs du drapeau, elles les ont distribués gratuitement aux passants partout dans les rues d’Alexandrie, sur la corniche, en passant par le quartier Montazah jusqu’à Bahari, à l’autre bout de la ville. « Les gens étaient heureux de ces cadeaux qu’ils ont reçus contre une promesse d’acheter égyptien », s’exprime Héba Aboul-Saoud, architecte et administratrice de la page « Soyez positifs ». Pour elle, le nom de cette campagne pourrait inciter les citoyens à agir et offrir une alternative au discours de complot et de victimisation sur lequel insistent certains médias. « La campagne se poursuit. Nous allons nous rendre dans tous les gouvernorats jusqu’à ce que les citoyens soient convaincus de notre démarche », précise Héba. « La prochaine ville sera le 6 Octobre », annonce-t-elle.

Pour tous ces activistes, l’idée c’est d’enrayer le « complexe de l’importé » de la tête des citoyens et de leur faire comprendre que tout ce qui est fabriqué à l’étranger n’est pas nécessairement de bonne qualité.




Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire