Semaine du 31 août au 6 septembre 2016 - Numéro 1141
La jeunesse et Mahfouz
  Dix ans après la mort de Naguib Mahfouz, lauréat du prix Nobel de la littérature en 1988, les jeunes écrivains ne peuvent échapper à son influence. Critiqué ou sacralisé, Mahfouz reste omniprésent.
La jeunesse et Mahfouz
Rasha Hanafy31-08-2016

Personne n’écrit en langue arabe romanesque sans qu’il soit influencé d’une manière ou d’une autre par Naguib Mahfouz. Il est la figure phare du roman arabe, mais cela n’empêche qu’on cri­tique objectivement ses romans et ses recueils de nouvelles. Voilà ce que pense une grande majo­rité des romanciers, notamment parmi les jeunes, du « doyen du roman arabe », comme l’appellent les critiques littéraires.

Naguib Mahfouz, mort le 30 août 2006, est considéré comme le plus grand écrivain contem­porain de langue arabe. Son nom est lié à l’his­toire même du roman moderne au Moyen-Orient, un genre souvent associé à l’Occident et inconnu jusqu’au XXe siècle sur la scène littéraire du monde arabe. Mahfouz n’a cessé d’innover et de créer de nouvelles formes d’écriture jusqu’à la dernière minute de sa vie. Le dernier ouvrage intitulé Les Rêves de convalescence en est la preuve. « Mahfouz était capable de développer sa façon d’écrire d’un ouvrage à un autre. Il était tout le temps préoccupé par la découverte de nouveaux horizons, en ce qui concerne la forme et le contenu de ses oeuvres. A plus de 90 ans, il a inventé l’écriture des rêves, qui est une forme d’écriture entre le poème en prose et la nou­velle », explique Mohamad Abdel-Nabi, jeune romancier et traducteur, lauréat du Prix d’Etat d’Encouragement en 2016. Et d’ajouter : « Dans ses ouvrages, Al-Méraya (les miroires) et Hadis Al-Sabah Wal Massaë (propos du matin et du soir), Mahfouz a rendu la vie à une façon d’écri­ture qu’on ne trouvait que dans les anciennes références du patrimoine arabe basées sur les portraits des personnages. Il ne s’était jamais figé dans un même style d’écriture, mais il cher­chait toujours l’innovation ».

S’inspirer aujourd’hui de Mahfouz
« Dans son dernier roman, Qochtomar, publié en 1988, Mahfouz a pu observer les destins de ses personnages en même temps que les change­ments politiques et sociaux dans le pays », indique Abdel-Nabi, ce jeune romancier lauréat du prix Sawirès. Il s’inspire dans son recueil de nouvelles, intitulé Kama Yazhab Al-Saylou Beqariya Naëma (comme le torrent emporte un village dormant), du récit au style de Mahrouz, basé sur une langue soutenue, mais qui peut être comprise par tout le monde. Quant au jeune romancier et psychiatre, Talal Fayçal, il est allé plus loin. Ses deux romans publiés et le troisième qui verra le jour en octobre 2016 portent des chapitres attribués à Naguib Mahfouz. « Mon premier roman intitulé Sirat Moulea Bel Hawanem (biographie d’un passionné des dames), est basé sur l’un des romans de Mahfouz, à savoir Les Fils de la Médina. Dans mon deu­xième roman intitulé Sourour, Mahfouz fait partie des personnages ! Mahfouz existe aussi dans mon troisième roman sur le compositeur égyptien Baligh Hamdi », affirme Fayçal. Et d’assurer : « C’est ma tradition ! Mahfouz se trouve toujours dans mes écritures ». Les jeunes romanciers reconnaissent tous que Mahfouz, l’homme, leur a appris à profiter de leur temps pour lire et déve­lopper leur talent, et de travailler dur, des conseils qu’il répétait souvent dans ses interviews. Mais cela n’empêche que Naguib Mahfouz, auteur de quelque 50 romans et recueils de nouvelles, reste un personnage très controversé dans le monde arabe pour ses opinions. Mais Mahfouz n’a jamais cherché à se justifier et n’entrait pas dans des conflits. Il écrivait. C’est tout.

Admirer sans sanctifier
Des romanciers égyptiens et arabes, notam­ment des années 1990, ont vu que les ouvrages de Mahfouz n’exprimaient que les idées de son époque. Ils dénoncent les célébrations exagérées du lauréat du prix Nobel, comme si le monde arabe n’avait d’autres icônes dans le monde de littérature. « Pour moi, Naguib Mahfouz ne représente pas beaucoup de chose. Aujourd’hui, je ne peux pas relire ses ouvrages que j’avais aimés lorsque j’étais étudiant. Sa persévérance, son rythme de travail et son organisation de temps, ne sont que légende de nos jours. Ses ouvrages ne peuvent être que des résumés pour les élèves du cycle secondaire, comme Shakespeare et Dickens », écrivait l’écrivain Mostapha Zikry. Ceux qui défendent Mahfouz pensent que c’est sa vision profonde, son obser­vation attentive de la vie quotidienne des gens et son regard perçant de tous les événements dans son pays et la région, avec son talent, lui ont per­mis de s’exprimer sur les grandes questions. Selon eux, ses romans restent d’actualité, parce qu’ils décrivent la vie de nos jours. « Ceux qui critiquent Mahfouz en prétendant qu’il est clas­sique et que ses romans ne sont plus modernes, ont tort. Et ce, parce qu’en lisant les ouvrages de Mahfouz et les questions qu’ils traitent comme la justice, l’humanité et l’autoritarisme, on ne peut que sentir qu’elles représentent plus que jamais des sujets de nos jours », explique l’écrivain et romancier Wagdi Al-Komi. Selon lui, Mahfouz a créé diverses formes de roman. « Au côté du roman historique et philosophique, il nous a pré­senté le roman qui traite des idées universelles comme Les Fils de la Médina, celui qui traite les questions de la torture et la violation des droits de l’homme comme Al-Karnak. Il a écrit aussi le roman policier dans un esprit soufi comme dans Le Voleur et les Chiens », dit-il. Les défenseurs de Mahfouz plaident pour une critique objective du langage, de la forme, du noeud des romans, indé­pendamment des opinions et de la vie personnelle de l’écrivain. Ils refusent la sanctification de Mahfouz. « Je suis contre l’oubli d’un écrivain comme Mahfouz. Mais je suis aussi contre le fait de le rendre un saint, chose qui empêche toute critique sérieuse de ses ouvrages. Je refuse com­plètement ceux qui critiquent Mahfouz sans l’avoir lu. Les analyses de ses textes, comme celles qui sont réalisées par l’écrivaine Latifa Al-Zayat, l’écrivain syrien Georges Tarabichi ou encore le professeur Khaïri Douma, sont de bons exemples à suivre. Comme tout écrivain, Mahfouz avait écrit de bons ouvrages et d’autres de niveau moyen. Mais il ne faut pas rejeter toute son oeuvre à cause d’un seul roman », assure l’écrivaine Mansoura Ezzeddine. Qu’il soit le doyen du roman arabe ou un romancier comme les autres, Mahfouz avait de fameux propos qui restent d’ac­tualité comme celui-ci : « Je suis du côté de la connaissance, seule voie de salut dans cet océan houleux et effrayant d’ignorance dans lequel nous sommes appelés à vivre », disait-il lors d’une rencontre à l’Unesco.




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