Semaine du 8 au 14 juin 2016 - Numéro 1130
Ragaa Hussein : Battante du bon vieux temps
  Vraie prêtresse du Théâtre National égyptien, Ragaa Hussein a traversé plusieurs époques de la télévision et du cinéma, et a récolté des prix, mais elle est restée fidèle à sa simplicité et à sa foi en son métier d’actrice et en la fatalité.
Ragaa Hussein
Ragaa Hussein, prêtresse du Théâtre National égyptien. (Photo : Najet Belhatem)
Najet Belhatem08-06-2016

« j’ai 80 ans mais aucune actrice n’a 17 ans comme moi. J’ai eu une vie pas facile, mais en même temps facile, parce que j’ai toujours été satisfaite de mon sort. Et si je devais revivre, je choisirais la même vie ». Légère, menue, elle a du mordant. « On m’a souvent dit de faire des liftings, etc. Ce n’est pas mon genre de mettre de faux cils, ces balais que toutes se mettent en ce moment. Plus vous prenez de l’âge, plus des choses en vous s’amoindrissent, c’est la loi de la nature, pourquoi lutter contre ? ». Ragaa Hussein, prêtresse du Théâtre National égyptien, n’a jamais été une star d’affiche, mais il suffit de prononcer son nom à quiconque pour qu’un sourire s’affiche instantanément. « Ma vie est avec les gens simples. Je ne comprends pas le mot star et il n’y a ni petit ni grand rôle, ou on est bon acteur, ou on ne l’est pas ». Elle n’a jamais tenu la vedette au cinéma, pourtant, elle en est une icône. « Je suis actrice parce que j’aime cela. Ce n’est ni une question de célébrité, ni une question d’argent ». Mais son attachement premier va au théâtre. « C’est toute ma vie. C’est l’arme de la parole et c’est un outil d’émancipation. J’y ai tenu plusieurs rôles de vedettes. Regardez tout ça, ce sont des récompenses ». Elle montre du doigt une vitrine qui longe un mur de trois mètres pleine de trophées.

C’est en 1959 qu’elle a commencé sa carrière d’actrice après des études à l’Institut des arts dramatiques et est montée sur les planches devant des actrices qui avaient déjà leurs titres de noblesse, de la carrure d’une Samiha Ayoub, d’une Sanaa Gamil. « Oui, à mon époque, devenir actrice n’était pas chose aisée. Je ne vais pas m’étaler sur combien cela a été dur et tout ce bla-bla que d’autres répètent à qui veut entendre. Je suis issue d’une famille égyptienne modeste, mon père était fonctionnaire et ma mère femme au foyer. Seulement, j’ai eu la chance d’avoir un oncle paternel qui a compris mon amour pour l’art et a convaincu mon père. On m’a imposé des conditions, et je m’y suis soumise toute ma vie ». Il n’était ainsi pas question pour Ragaa Hussein de se rendre aux soirées des artistes, ni de se mêler à leur milieu de quelle façon que ce soit. « Je suis une femme très simple. Je ne regardais pas ce que les autres actrices portaient comme tenues chères et luxueuses. Je prenais mes 1 000 L.E. et j’achetais trois ou quatre robes pour en changer durant les occasions ».

En fait, quatre mots cadrent la vie de cette actrice aux yeux si expressifs : la simplicité, la fatalité, la foi et le contentement. Sa simplicité a fait que les spectateurs ont de l’affection pour elle, tout en ayant de l’admiration pour son talent. Elle fait partie de leur quotidien, elle vit leur vie et interprète des rôles qui leur ressemblent. C’est Zébeida dans le film Le Moineau de Youssef Chahine, cette femme silencieuse et profonde. Un petit rôle, pourtant, elle y a mis une charge d’émotions qui se dégageait de ses yeux, à tel point de donner une teinte mythique au film. Ce petit rôle lui a valu un trophée en 1972 du meilleur second rôle.

C’est le cinéma de Chahine qui a propulsé cette actrice de théâtre sur le grand écran. Dans Le Retour de l'enfant prodige, elle incarne le rôle de Lawahez, une femme forte qui n’a pas honte de l’amour et qui donne de l’énergie aux rêves. C’est Nabeqa, la vendeuse de boisson gazeuse dans La Mémoire, un rôle tenu dans l’autre film de Chahine, La Gare centrale en 1958 par la célébrissime Hend Rostom. Et là, elle donne au rôle une dimension mystérieuse avec un terrible jeu de regards. « Chahine savait merveilleusement lire les yeux. Quand je voulais exceller dans une scène, je lui demandais de se tenir debout derrière la caméra. Je jouais en le regardant dans les yeux et il m’insufflait un sentiment incroyable. Mais c’était un réalisateur égoïste. Il aimait ses acteurs jusqu’à l’idolâtrie, et s’il pouvait les accaparer complètement, il l’aurait fait. Ils prenaient donc ainsi tous son empreinte. Personne n’y a échappé sauf le grand et magnifique acteur Mahmoud Al-Méligui et moi ».

Avec un autre réalisateur de renom, Atef Al-Tayeb, elle campe le rôle d’Inaam dans Abnaa wa qatala (fils et meurtriers). « C’est le film que j’aime le plus dans ma carrière à cause du rôle de cette femme simple, modeste, qui n’a pas d’éducation et qui fait face à son frère despote, malgré lui. Vous savez, dans cette classe sociale pauvre, l’être souffre tellement de la pauvreté qu’elle finit par escamoter sa personnalité. Cette femme simple a entouré ses enfants ! Elle a pris la charge de préserver la famille et la maison ! Mes sentiments durant ce rôle étaient très beaux ; j’étais très spontanée ». Quand elle parle de sa vie, on comprend pourquoi Ragaa Hussein affectionne ce rôle en particulier. Il lui ressemble. C’est une femme douce, maternelle, et en même temps, une femme de poigne comme beaucoup d’Egyptiennes, surtout celles qui ont des familles à leur charge.

« Quand mon père est mort, j’avais 30 ans, j’étais mariée et j’avais deux enfants, et j’ai dû prendre en charge ma mère, mes frères et soeurs. Quand je faisais un feuilleton de télévision, je divisais le cachet en deux : la moitié pour ma maison, et l’autre pour celle de ma mère. Et c’est ainsi que j’ai pris la relève de mon père. Mes frères et soeurs ont terminé leurs études et je les ai tous mariés ». Elle a préparé leur trousseau de mariage et l’ameublement de leur maison. « Je m’y prenais à l’avance. J’achetais 12 assiettes creuses, 12 plates, 6 verres par ci, 2 marmites par là. Je n’achetais pas de service entier. Et j’emmagasinais cela chez ma mère. Au moment venu, il ne restait que quelques détails à fignoler. Je n’ai pas honte de le dire comme ça. Au contraire, cela a été une source de bonheur, et ces souvenirs sont une source de fierté pour moi. Je me suis imposée en tant qu’actrice, femme et mère ».

Ragaa Hussein aime la perfection, les lignes droites, elle n’a pas la langue dans la poche, et quand on insiste sur ses sentiments et les frustrations qu’elle a pu avoir, elle répète comme un leitmotiv : « Le plus important est al-réda ». Al-Réda étant simplement le contentement, le fait d’accepter ce que la vie donne de bon et de mauvais. « Oui, je suis fataliste, Dieu ne peut pas donner quelque chose de mauvais. Tout a un sens ». Et même lorsqu’elle aborde le sujet de la mort, il y a un an, de son fils de 35 ans, officier de l’armée, lors d’un guet-apens terroriste sur la route d’Ismaïliya, elle donne l’impression de puiser une force qui lui vient du tréfonds des tripes. « Dieu m’a donné un cadeau et il l’a repris, que puis-je dire ! Seulement voilà il y a la peine de la séparation, c’était mon meilleur ami ». Elle n’en dira pas plus.

On revient alors des années en arrière, lors de ses débuts à la télévision égyptienne. Elle a été pendant de longues années un visage incontournable des feuilletons télévisés. Dès le lancement de la télévision égyptienne dans les années 1960, elle s’y lance. « On ne savait pas ce que voulait dire caméra ici et là. A l’époque, l’épisode du feuilleton d’une heure était tourné d’un seul coup. On mettait trois ou quatre tenues les unes sur les autres pour le changement de scène. On les ôtait derrière les décors. Ce sont ces expériences qui nous ont donné du poids, qui nous ont appris la patience, le sens des responsabilités. Quand les gens parlent maintenant de la belle époque, je leur dit cette belle époque ne s’est pas faite toute seule. Elle a été faite par la sueur, par l’effort, la compréhension, le savoir, l’estime des autres et l’estime de soi et du public ».

Mais dans tout ce parcours, c’est le théâtre qui garde une place de choix dans son coeur. « Vous sentez la respiration du public, il y a une connexion. Cette respiration vous donne des ailes en tant qu’acteur ».

Elle a la pulsion du théâtre, même quand elle passe au cinéma. « Au début, j’étais frustrée. Je rentrais dans la peau du personnage, mais le travail est différent, les scènes sont découpées. Je m’y suis adaptée.Durant tout le tournage du film Afwah wa Araneb (bouches et lapins) d'Henry Barakat, j’avais une scène avec Faten Hamama et Farid Chawqi. Lorsque je disais au personnage que jouait Faten Hamama qu’il fallait qu’elle se marie, la scène était coupée en plusieurs plans. J’ai proposé au réalisateur de faire la scène d’un coup, je ne voulais pas couper mon élan. Faten a rétorqué que cela allait se transformer en théâtre. J’ai alors proposé de faire la scène d’un coup et une autre en plans. Elle a accepté. On l’a fait d’un coup ! Et quand on a fini, j’ai dit c’est bon là, je ne referais plus la scène, je sentais que j’avais donné le maximum. J’étais sûre à l’avance du résultat. Et j’ai obtenu pour ce film le prix du deuxième rôle de la première session du Festival international du film du Caire ».

A 80 ans, Ragaa Hussein est légère comme une plume, elle travaille encore. Quand un rôle lui plaît et qu’on a recours à elle, elle se lance encore devant la caméra. « Je n’accepte que des rôles qui n’entachent pas mon parcours, même si je ne vis qu’avec la retraite du Théâtre National ». Son dernier rôle a été celui de la grand-mère d’une jeune femme de ménage qui travaille chez une riche famille pendant la révolution du 25 janvier 2011, dans le film Nawara de Hala Khalil. « Le personnage m’a plu et j’ai aimé cette plongée dans le décalage entre les deux classes ». Elle a réussi à faire pleurer plus d’un dans les salles de cinéma quand, usant de son regard si expressif, elle lance à sa petite-fille : « Je veux juste avoir assez d’argent pour un enterrement digne ».

Jalons :

1937 : Naissance.

1959 : Débuts au Théâtre National.

1976 : Le Retour de l'enfant prodige de Youssef Chahine.

1977 : Afwah wa Araneb d’Henry Barakat.

1982 : La Mémoire de Youssef Chahine.

2016 : Nawara de Hala Khalil.




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