Semaine du 18 au 24 mai 2016 - Numéro 1127
Nagui Chaker : J’aime me jeter à la mer pour voir si je sais nager ou pas
  Pour clôturer la rétrospective consacrée à Nagui Chaker, son film Eté 70, qui fait partie de la collection du cinéma expérimental du MoMa, sera projeté ce jeudi à l'IFE. Pionnier et maître du théâtre égyptien des marionnettes, cet artiste est surtout un maestro de l’expérimental.
Nagui Chaker
Nagui Ckaker.
Najet Belhatem18-05-2016

Il a l’âme d’un aventurier, et cela a guidé toute son oeuvre artistique. La récente rétrospective, tenue ces deux dernières semaines au Centre des arts à Zamalek, résume tout le parcours de Nagui Chaker, 83 ans, qui garde toujours la fraîcheur de son enfance. La rétrospective englobe son cheminement artistique depuis son projet de diplôme en 1957 avec la pièce de marionnettes Le Petit poucet jusqu’à sa dernière exposition en 2015 intitulée Light Talk, où il se consacre à sa passion de toujours : la lumière. « Dans les années 1940, pendant la Deuxième Guerre mondiale lors des raids, on couvrait les fenêtres de papier bleu, et moi j’allais le défaire pour regarder les faisceaux lumineux des projecteurs dans le ciel. Pour moi, c’était un magnifique tableau artistique. J’avais 9 ans ».

En fait, Chaker a des passions combinées qui versent toutes dans son amour pour l’art, et surtout pour l’expérimentation. « Quand j’étais à la fac, je suis tombé sur le long métrage d’animation Songe d’une nuit d’été (1959) du Tchèque Jiry Trnka. Dès que je l’ai vu, j’ai été envoûté. J’ai fait des recherches pour en savoir plus, je ne croyais pas mes yeux de voir un art si beau. Et en fin d’année de diplôme, j’ai décidé de faire mon projet de diplôme sur les marionnettes. Cet art n’était pas dans les programmes et les professeurs m’ont déconseillé de le faire. Je l’ai fait quand même sans expérience préalable ». Nagui étant sculpteur et cinéaste d’animation et créateur de décors, le théâtre a fortifié son amour pour les marionnettes. Au milieu de ses oeuvres réunies pour la rétrospective, Nagui Chaker nous guide vers un panneau et nous demande de le lire. « Notre baby-sitter, la jeune paysanne Rawhiya, ramassait quelques pages de vieux journaux pour en faire une poupée, puis elle la piquait avec une tête d’aiguille pour nous préserver du mauvais oeil mes frères et moi. Elle procédait avec une profonde concentration et une intime conviction. A ce jeune âge, mon esprit s’est attaché au fait que cette poupée en papier avait des pouvoirs extraordinaires qui dépassaient mon imagination ». A la fin du texte, Nagui Chaker avoue qu’il n’a jamais pu déceler les mystères de cette poupée, mais qu’il en est arrivé à la conclusion que « le marionnettiste peut — à l’aide d’un bout de papier, de tissu ou de bois — éclairer le monde entier ».

Entre Norman McLaren et Rihana
Muni de ces deux outils, les marionnettes et la lumière, il tranche sa voie. Le théâtre des marionnettes est créé en 1964 dans l’effervescence de l’Egypte nassérienne. Chaker y trouve l’espace pour s’atteler à plusieurs oeuvres, dont notamment La Cité des rêves, qui a fait l’ouverture de ce théâtre. Une oeuvre de théâtre de marionnettes expérimentale basée sur le jeu de l’ombre et de la lumière. « J’adore expérimenter. J’étais fasciné par les oeuvres de Norman McLaren », dit-il. Norman McLaren est l’un des maîtres du cinéma d’animation et de l’expérimentation en matière de cinéma. En 1952, il obtient un oscar pour son film Voisins et ses films font partie du registre international Mémoires du monde de l’Unesco. « Quand je l’ai rencontré au Caire, il m’a lancé : L’art n’a pas besoin de moyen, mais d’imagination. Et c’est vrai. Quand j’ai fait mon film Summer 70 (été 70), je n’avais rien sauf une caméra avec un pied cassé et une lampe. Je ne savais pas comment j’allais le terminer et il a fini parmi les collections du Museum of Modern Arts (MoMa) ». Et d’ajouter : « C’est pour cela que quand ils me disent que le théâtre des marionnettes a besoin de moyens, je dis non, il a besoin de réalisateurs seulement. Le travail que j’ai fait pour ma dernière exposition Light Talk n’est basé que sur du papier, du carton et de la lumière ». Une exposition qui lui a demandé deux ans et demi de travail. « Ce travail sur la lumière est le prolongement de ma pièce de théâtre de marionnettes La Cité des rêves. En fait, au début, je voulais revenir à mon état de plasticien, je me suis entouré de toiles, de pinceaux, mais je n’arrivais à rien faire. Je ne me suis jamais arrêté de dessiner, mais là, je n’y arrivais pas. Même les chèques que je signais, la banque ne les acceptait pas. Je suis parti voir un médecin. J’avais un problème. Je me suis dit c’est fini c’est la vieillesse ! J’ai déprimé puis je me suis dit : mais tu es bête ou quoi ? Tu peux encore faire plein de choses ! Et je me suis lancé dans Light Talk qui est basé sur la lumière et en rapport avec mon expérience au théâtre. De la lumière en trois et quatre dimensions ».

A l’entrée de la rétrospective trône une superbe marionnette, une jeune femme au visage doux et déterminé à la fois, avec une longue robe bleue. « C’est mon amour premier », lance Chaker, ajoutant : « Je l’ai fabriquée quand j’étais en Allemagne. On m’avait demandé de la créer pour l’opérette L’Ane de Chihab. J’ai adoré sa personnalité en lisant le scénario de Salah Jahine. C’est une fille authentiquement égyptienne qui lutte pour rester digne. J’ai mis en elle toute ma nostalgie pour l’Egypte. Je lui parlais, je lui demandais si la robe que j’ai conçue pour elle lui convenait ou pas … je l’ai mise dans mes valises et je suis rentré en Egypte ». Il la regarde encore avec la fascination d’un enfant.

Eté 70, film de Nagui Chaker, accompagné au saxophone par François Jeanneau. Le 18 mai, à 19h, à l’IFE Mounira. 1, rue Madrasset Al-Houqouq Al-Frinsiya.



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