Semaine du 11 au 17 mai 2016 - Numéro 1126
Mohamad Al-Fakharani : Ma phrase directrice a été : lâche ta folie
  Mohamad Al-Fakharani vient de sortir son dernier roman, Mille Ailes pour le monde. Une fresque d’un monde fantastique où le jour n’a pas suivi la nuit. Le temps s’est arrêté ouvrant la porte au déferlement de l’imaginaire, à une explosion de couleurs, de sensations fortes et de sentiments divers. Entretien.
Mohamad Al-Fakharani
Mohamad Al-Fakharani lors de la soirée de dédicace à Kotob Khan.
Najet Belhatem11-05-2016

Al-Ahram Hebdo : Votre roman donne l’impres­sion d’un regard sur la modernité telle que nous la visons, mais en usant d’un monde fantastique … Etait-ce votre intention ?
Mohamad Al-Fakharani : En fait, ce qui m’a préoccupé dans ce roman ce n’est pas le regard sur la modernité, mais plutôt le fait d’en­tamer une nouvelle expérience d’écriture. Et bien avant Mille Ailes pour le monde, je cherchais à pros­pecter une nouvelle voie dans l’écriture. Je cherche un monde nouveau dans l’écriture et je crois en son existence. Ce qui me préoc­cupe le plus c’est une écriture moderne qui porte mon empreinte.

— L’écriture en tant que nou­velles techniques ou en tant que nouveau monde ?
— Les deux. Un monde nouveau qui requiert une nouvelle manière d’écrire au niveau du rythme, des images et du concept. C’est un monde que j’invente, mais les idées qui le traversent sont liées à notre monde tel que nous le vivons.

— Mais comment s’est tissé en vous ce monde fantastique si riche de votre roman Mille Ailes pour le monde ? Comment s’est faite sa gestation dans votre for intérieur ?
— Cela remonte à mes trois recueils de nouvelles qui étaient le début de mes premiers pas dans ce monde fantastique. Dans Mille Ailes, l’idée de départ a été de partir d’une idée fantaisiste. Je m’ex­plique : des miracles ont lieu chaque jour, mais à nos yeux, cela est devenu banal. On s’est habitué au jour suivi de la nuit, du lever du soleil du coucher, etc. à tel point qu'il nous paraît que le monde est statique. L’idée était de se dire : et si quelque chose venait secouer ce à quoi nous nous sommes tant habi­tués ? Je me suis donc mis dans le scé­nario où le jour n’ap­paraît pas au bout de la nuit. Que va-t-il se passer ? A partir de cette question, je n’ai pas évolué dans le monde que nous connaissons, mais dans un monde que j’ai inventé. Car évoluer dans notre monde n’aurait pas été une grande aventure. Moi, ce que je voulais, c’était une aventure artis­tique.

— Votre roman ressemble à un hymne à la femme et à la fémini­té. Voire à la féminité sauvage, à l’instinct, à la femme en symbiose avec la nature nourricière et gar­dienne de secrets … A quoi est due l’empreinte féminine ?
— Je suis de votre avis. Je suis conscient de cela. Je ne le prémé­dite pas, mais les femmes dans mes romans et nouvelles sont fortes, on peut compter sur elles. J’écris sur la femme comme j’aime la voir dans la réalité et avec beau­coup d’amour.

— Vous êtes-vous posé la question de savoir pourquoi les femmes ont tant de place dans vos oeuvres, pour ne pas dire des places de choix, notamment dans Mille Ailes pour le monde où elles sont partout mères, grand-mère, femmes amou­reuses, aventurière ... ?
— Oui, je me suis posé la ques­tion. Parce que dans ma vie, il y a une femme qui leur ressemble. Une mère … La femme dégage toujours en moi des idées positives. Dans mes oeuvres, les femmes sont le porte-parole de mes idées. Dans Mille Ailes pour le monde, ma voix c’est Simonya, et c’est sa grand-mère. Quand je veux créer un per­sonnage le plus proche à mon coeur, c’est de dessiner dans ma tête un personnage féminin.

— Justement à propos de des­sin. Tout au long du roman, il y a comme une explosion de couleurs qui jaillissent de partout, des vêtements des personnages aux mondes qu’ils explorent, tout est coloré. C’est comme si vous pei­gniez un tableau pour ensuite procéder à l’écriture …
— C’est vrai. Je procède toujours par des images qui me viennent à la tête, comme un film. Je considère que c’est l’un des atouts de l’écri­vain de voir en scène ce qu’il va écrire. En plus du fait que les cou­leurs n’inspirent pas seulement pour s’imaginer les scènes, mais aussi suscitent des sentiments diverses.

— Les couleurs sont plus criardes dans les passages de la nuit. Pourquoi ?
— Ce sont les passages où il fallait plus de couleurs, ceux dont les yeux ne remarquaient même plus les cou­leurs, ont commencé lorsque l’inha­bituel a balayé le banal à voir non seulement les couleurs, mais aussi toutes les nuances de celles-ci.

— Cela nous bascule dans le passage du capitaine Emerveillé comme vous l’avez appelé, où le lecteur est plongé dans un tour­billon fantastique bruyant, rapide, où la mort et la vie ne font qu’un à un certain moment. Un imaginaire qui renvoie à une imagination enfantine. Ce roman est-il un appel à libérer l’imagination ?
— Ma phrase directrice en écri­vant ce roman a été « lâche ta folie ». Et je sais ce qui se passe quand je le fais. Je suis entré dans le monde de ce roman sans condi­tions préalables. Et pour ce qui est de l’imaginaire, je trouve qu’il est plus logique que la réalité. En écri­vant l’imaginaire, si l’on perd le fil de sa logique, tout tombe contraire­ment à la réalité où il y a plein de choses illogiques, mais comme c’est la réalité, nous l’acceptons.

Pour ce qui est du passage sur le capitaine, je dois dire que ce que j’écris émane toujours de mon âme. Pour ce qui est de la mer c’est un élément essentiel dans ma vie. Si je n’avais pas été écrivain, j’aurais choisi d’être marin. Donc, ce cha­pitre c’est sur un lieu que j’aime et un personnage que j’aurais été ne serait-ce qu'un an.

— Votre roman délivre plu­sieurs clés. En plus de l’élan de l’imagination et de celui de la passion, il est traversé par beau­coup de spiritualité. Vous écrivez par exemple que là où l’on passe, nos âmes laissent des traces. Peut-on y voir là une profonde inspiration des nouvelles spiri­tualités ?
— L’écriture pour moi c’est le monde. Et je crois au fait que nos âmes laissent des traces, sans avoir besoin de preuves. Je crois à l’idée de la connexion avec ce qui nous entoure. Il ne vous arrive pas de sentir parfois qu’il y a des gens qui ne sont plus parmi nous mais qui sont là d’une manière ou d’une autre ? C’est le but de l’écriture. De faire jaillir au grand jour les senti­ments et les idées qui nous traver­sent en profondeur et que nous n’avons pas l’audace de dévoiler. De faire de la folie quelque chose de raisonnable. J’aime croire qu’il y a des copies de nous quelque part qui réalisent les rêves que nous n’avons pas concrétisés.

— A propos de rêves … Ils ont une place de choix dans ce roman. Pourquoi ?
— L’héroïne Simonya s’est rendu compte à un moment de sa quête que l’essentiel de la vie ce n’est pas de réaliser ses rêves ou non. Le bonheur tient-il à leur réalisation ? Et si nous n’y arrivons pas, c’est la déprime ? A mon avis, ni l’un ni l’autre n’a d’importance. Le monde est beaucoup plus profond que le fait de réaliser ses rêves ou pas .




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