Semaine du 24 au 30 Juin 2015 - Numéro 1081
Le rap, outil d’expression féminine
  Ecrit et chanté par des jeunes rappeuses, l'album Bent Al-Massarwa aborde, dans une expérience inédite, les difficultés des femmes dans la société égyptienne.
Le rap, outil d’expression féminine
Des vidéos de l’album Bent Al-Massarwa sont disponibles sur Youtube. (Photo : Mohamad Adel)
Manar Attiya24-06-2015

« On nous répète toujours que nous sommes des filles, qu’il nous est défendu de parler, de protester, que notre voix est un affront tout comme notre corps. Mais, c’est à nous de changer les mentalités, et pour cela, il faut une révolution », tel est un extrait de la chanson Horriyati (ma liberté) de l’album Bent Al-Massarwa composé de six chansons écrites et interprétées par des jeunes filles âgées entre 16 et 32, toutes classes sociales confondues.

Le spectacle se déroule au théâtre Sahet Rawabet, rue Hussein Al-Meamar au centre-ville du Caire. Une foule de plusieurs centaines de personnes, des hommes âgés, des femmes, mais surtout beaucoup de jeunes, s’est amassée devant le théâtre attendant impatiemment son ouverture.

Le rap, outil d’expression féminine
(Photo : Mohamad Adel)

En quelques minutes, elles vont chauffer la salle. A tour de rôle, elles commencent à chanter leurs propres expériences, les problèmes qu’elles ont rencontrés avec leurs parents, leurs voisins et leurs amis. Ainsi, chaque chanson traite d’un thème différent.

« Tu me regardes mais je n’ai pas honte. Tu siffles et tu me harcèles et tu penses que c’est bien. Mais ce ne sont pas mes vêtements qui sont inappropriés. C’est ta façon de pen­ser et c’est toi qui es à blâmer », chante Israä Saleh.

Agée de 26 ans et diplômée de la faculté de droit, Israä habite à Maadi et travaille dans une société privée. Elle est douée dans l’écri­ture et travaille depuis deux ans avec une troupe de théâtre. Elle apparaît sur scène en robe à manche courte, alors qu’elle portait avant le voile. C’est son père qui le lui avait imposé. « Pour mes parents, le rap est une musique indécente. Ils pen­sent que les rappeurs sont des dro­gués qui chantent des mots inju­rieux ou grossiers. Ils n’ont com­mencé à l’accepter qu’en écoutant mes chansons », rapporte Israä. Et d’ajouter : « Nous, les filles et les femmes, avons besoin d’une double révolution, l’une contre les dicta­teurs qui ont ruiné nos pays et l’autre contre un ensemble de cou­tumes et traditions qui entravent l’émancipation de la femme ».

C’est à travers le rap que les filles ont trouvé le moyen d’aborder des sujets tabous tels que la frustration dont elles font l’objet. Elles appuient sur la nécessité de l’égalité entre les deux sexes et parlent de la discrimination contre les femmes.

« Ma vie est un long com­bat … dont je ne vois pas la fin … Chaque jour je me dis que c’est fini, mais cela recom­mence … Pourquoi voulez-vous transformer ma vie en un cal­vaire ? … », chante Mayam Mahmoud. Sur scène, Mayam porte son voile, un chemisier blanc et une jupe serrée. Elle tente de s’imposer avec ce style musical très masculin face à une société réputée pour son conservatisme. Ce n’est pas la pre­mière fois qu’elle chante sur scène. Quelques spectateurs connaissent déjà cette jeune rappeuse de 20 ans, étudiante en sciences politiques à l’Université du Caire. En fait, Mayam est arrivée à la demi-finale d’Arabs Got Talent en 2013, une émission télévisée consacrée aux jeunes talents.

Le rap, outil d’expression féminine
Avec la révolution de 2011, les jeunes ont commencé à s’exprimer par le biais du rap. (Photo : Mohamad Adel)

Elle raconte que ses voisins qui habitent à Imbaba, un quartier populaire, la considèrent comme une fille irrespectueuse. Dans les quartiers populaires, une fille qui rentre tard le soir est mal vue. Elle doit être accompagnée de son père ou de son frère. De plus, ses voisins sont scandalisés par le fait qu’elle chante du rap. « Ils trouvent que ce genre de musique est fait pour les hommes, que ses thématiques man­quent de décence et nuisent à la pudeur de la femme », lance-t-elle avec ironie. En fait, peu de gens peuvent comprendre le message que veut transmettre cette jeune fille qui se sent opprimée par la société. « Les gens pensent qu’on imite l’Occident, ce monde qui, selon eux, est pervers et impie », regrette Mayam qui, tout en parlant, saisit un clou de 10 cm et ajoute sèche­ment : « D’habitude, je l’utilise pour attacher mes cheveux. Mais un jour, alors que j’étais parmi une foule de gens, un homme m’a tou­chée. Je lui ai planté le clou dans la main. Depuis, j’en transporte tou­jours un avec moi ». Mayam raconte qu’avant de partir au Liban, une de ses voisines lui a posé une question qui l’a laissée perplexe : « Tu pars seule ! Sans accompagnateur ? ». Les chansons interprétées par Mayam abordent la question du harcèlement sexuel.

Tout le long du spectacle, les jeunes rappeuses chantent avec brio, sans craindre d’être censurées. Elles abordent avec dérision et intrépidité des sujets comme l’in­justice, le chômage, la pauvreté, la corruption, la frustration sexuelle, la violence contre les femmes, et même des sujets d’ordre politique.

L’idée de cet album vient de Nada Riyad, productrice de l’album.

Pour choisir les auteurs de cet album, la fondation Nazra a lancé sur Facebook, en juillet 2014, un appel de participation à l’intention des jeunes filles. 60 ont présenté leur candidature et 7 seulement ont été choisies. Certaines avaient déjà une expérience en matière d’écri­ture, d’autres aimaient le rap ou chantaient déjà. Pour réussir l’al­bum, Nada Riyad a organisé un atelier d’écriture qui a duré trois mois. Les filles travaillaient huit heures par jour, les unes pour écrire les paroles, les faire rimer et d’autres pour s’entraîner à les chan­ter. « A travers notre musique et nos textes, nous voulons transmettre un message à la société. Nous avons choisi le rap parce que c’est un style de musique qui permet de s’exprimer plus librement », explique-t-elle. Il s’agit d’un genre nouveau, un mélange de rap ou d’électro-chaabi associé à la danse et présenté uniquement par des jeunes filles.

Imane Salaheddine, compositrice, explique que le rap est une musique contestataire qui s’est propagée parmi les jeunes du monde arabe, pris entre chaos et incertitude. « Pour exprimer leur colère et leur envie de changement, les jeunes ont choisi une langue commune au ton rude, complètement étrangère à leurs aînés », constate-t-elle.

Tasnim Haggag, coordinatrice du projet de l’album, affirme que les filles ont choisi elles-mêmes le titre de l’album Bent Al-Massarwa (la fille des Egyptiens). « Elles ont voulu exprimer leur colère contre les moeurs et coutumes qui pèsent sur elles depuis la nuit des temps », dit-elle.

« Nous sommes toujours jugées selon notre apparence. On nous indique toujours ce qu’il faut por­ter, ce qu’il faut faire. On a droit à des remarques sur la façon de nous coiffer, de nous maquiller ou de nous habiller, sur mes cheveux et mon look », s’indigne la rappeuse Marina Samir, étudiante en écono­mie à l’Université allemande. Elle se prépare à donner des concerts à la Bibliothèque d’Alexandrie et au théâtre de la Sainte-Famille (jésuites) à Alexandrie.




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