Semaine du 20 au 26 mai 2015 - Numéro 1076
Lutter contre les tabous
  Chercher à travers la peinture à libérer l’homme de ses contraintes est la mission que se sont donnée Yasser Nabaiel et Weaam El-Masry, qui exposent à la galerie ArtTalks.
Lutter contre les tabous
Corps lapidé par Nabaiel.
Névine Lameï20-05-2015

L’interdit est le titre d’une nouvelle exposition à la galerie ArtTalks, à Zamalek, mariant les peintures de l’artiste égyptien international Weaam El-Masry à celles de Yasser Nabaiel, lequel réside et travaille à Lausanne, en Suisse.

Tous deux, ayant l’habitude de travailler en duo, installent le corps humain et ses multiples tourments dans un monde de soucis et de fluctuations, celui d’une société arabe qui baigne dans les « tabous ». D’où des scènes qui, tout en étant teintées d’une certaine audace, parfois même choquante, ne perdent pas leur touche à la fois romantique, mystique et énigmatique.

Et qui dit artiste femme, dit scène métaphorique envoûtante, à la fois complexe et dramatique. Weaam El-Masry puise ses sept oeuvres exposées dans le roman Saison de la migration vers le Nord de l’écrivain soudanais Al-Tayeb Saleh, interdit pendant 30 ans en Egypte et au Soudan en raison de ses descriptions sexuelles « explicites ». « Séduire de nombreuses femmes, provoquer le suicide de deux d’entre elles, briser le mariage d’une autre. C’est ce qui m’a attirée le plus dans le roman de Saleh, en plus de son style narratif fluide, maîtrisé et classique. Un style. Une histoire. Un homme. Des femmes. Une époque. Des lieux. Deux mondes. Le Soudan rural et l’Angleterre des années 1920. Un narrateur. Le roman m’a offert une matière riche pour la création », déclare Weaam El-Masry, qui a transcrit visuellement les scènes « osées » du roman de Al-Tayeb Saleh. C’est vrai qu’il existe des corps féminins dénudés, agressés, entrecroisés, disproportionnés, torturés et secoués par la violence masculine. Des corps abstraits qui détonnent, surprennent par leur ambivalence, leurs paradoxes et leurs contradictions. Néanmoins, rien ne dérange. La raison c’est qu’El-Masry, une artiste qui excelle dans la production des gestualités corporelles, parvient à laisser perplexe son public grâce à ses tableaux riches en émotions. Est-ce un sentiment d’amour, de bonheur et de sensualité, ou par contre d’angoisse et de soumission ?! « Pour moi, une toile c’est une danse, celle de la douleur. Une douleur vivante qui joue, s’amuse de nos faiblesses, de nos interdits et de nos apparences. Malgré le combat, il y a de la douceur. Une envie de saisir le corps et de le materner, de lui offrir les caresses qu’il ne reçoit pas. Si le corps est beau, montrons-le ! », dit El-Masry. Et d’ajouter : « Dans l’une de mes toiles, j’ai fait porter à la femme une tête de mouton, une évocation de l’ère pharaonique pendant laquelle aucune supériorité de sexe n’existait. Aujourd’hui, le monde arabe vit, malheureusement, dans l’interdit et l’inégalité des sexes ». D’ailleurs, dans toutes les peintures d’El-Masry, le corps de ses protagonistes, homme ou femme, brasille comme le cristal, sous l’effet d’une technique chère à l’artiste. A savoir : les lignes et les contours à portée directe, les couches de peintures superposées, celles d’un temps narratif qui passe. Et surtout le glass coloring, ou la peinture sur verre qui, à couleurs vives, entre le jaune, l’orange, le rouge et le bleu, produit des effets de transparence et de profondeur. Ce qui offre au récepteur un vaste champ de réflexion et d’imagination.

Lutter contre les tabous
Corps déchiré entre interdit et apparence par El-Masry.

En corps et en jeu
Si El-Masry cherche poétiquement à travers son art de briser le tabou, pour Yasser Nabaiel, il s’agit de s’at­taquer à d’autres sentiments humains. A savoir : machisme, solitude, aliéna­tion, servitude, autorité, complexité et incompréhension. Dans ses peintures de très grands formats, Nabaiel aborde, sur fond de grisâtre, la ques­tion de la culture et de l’idéologie « stériles » qui sévissent, selon lui, dans le monde arabe. Pour y parvenir, Nabaiel a également recours au corps humain, représenté dans ses peintures par trois protagonistes. La femme-esclave à corps dénudé, le moine dans sa solitude embarrassante et l’andro­gyne. Des protagonistes confinés, lapidés, emprisonnés, submergés par des symboles d’esclavage, de sujé­tion, de servitude et d’interdits : sceaux de l’Etat, mains géantes d’un tyran, coupures de journaux, ruines et pierres, ... Les protagonistes de Nabaiel invitent toujours à un jeu visuel, un jeu capable d’éveiller la conscience et de soulever des ques­tions autour du corps humain. Un corps qui, sans âme ni « liberté d’ex­pression », restera une proie facile à toutes sortes de jeu l

Jusqu’au 6 juin, de 10h à 21h (sauf le vendredi). 8, rue Kamel Mohamad, Zamalek. Tél. :2736394



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