Semaine du 22 au 28 avril 2015 - Numéro 1072
Nagui Chaker : Le manipulateur de ficelles
  A l’âge de 83 ans, Nagui Chaker trône sur le royaume de l’art des marionnettes. L’artiste multidisciplinaire expose, en mai, des installations en 3D, aux beaux-arts de Zamalek et prépare un nouveau spectacle de marionnettes.
Nagui Chaker
(Photo:Mohamad Moustapha)
Névine Lameï22-04-2015

La fondation culturelle égyptienne Dal vient de rendre hommage au marion­nettiste, Nagui Chaker, en célébration de ses 50 ans de création. L’un des fondateurs du théâtre égyptien des marionnettes en 1959, Nagui Chaker, a son nom gravé dans les mémoires, notamment grâce à la fameuse opérette Al-Leila Al-Kébira (la grande nuit du mouled), écrite par Salah Jahine et composée par Sayed Mekkawi.

Marionnettiste, mais aussi décorateur, scéno­graphe, peintre, illustrateur, affichiste de cinéma, styliste et professeur émérite à la faculté des beaux-arts, Chaker prône l’esprit de complé­mentarité entre les disciplines artis­tiques. Actuellement, il prépare sa nouvelle exposition, La Lumière qui parle, prévue le 15 mai prochain, aux beaux-arts de Zamalek. Il s’agit d’installations 3D sous forme de lampadaire, diffusant une lumière changeante, variant avec les pein­tures. Des installations inspirées de son monde fétiche, celui du théâtre.

Des ficelles, un bâton en bois et des bouts de tissus sont les premiers matériaux qui ont suscité l’intérêt de Nagui Chaker, dès sa tendre enfance. Ils l’ont initié à l’art des marion­nettes, notamment après avoir visionné Pinocchio de Walt Disney. Ensuite, ce fut le tour des spectacles de la rue : guignols et ombres chinoises, danse du bâton, etc. Ces spectacles étaient donnés tous les vendredis, dans son quartier Ezbet Al-Zeïtoun (une banlieue du Caire). « Ma mère tenait fort à ce que je suive des cours de dessin avec le fameux artiste ita­lien Carlo Minotti, dans son école d’art à Héliopolis, souvent fréquentée par des femmes issues de milieux aisés. Avec Minotti, entre 1946 et 1950, puis à l’école Leonardo De Vinci avec le maître italien Daforno, j’ai découvert la magie de l’art », précise Nagui Chaker, qui passait tous les jours, dès l’âge de 5 ans, des heures et des heures à la bibliothèque de son père. « C’est grâce au magazine français Illustration que j’ai découvert également les oeuvres de De Vinci, Picasso, Michel Ange, Manet, etc. Comme j’ai été un enfant chétif, à la santé fragile, je n’étais pas un élève assidu. Je compensais ma solitude par le dessin. Chaque fois que je m’absentais de l’école, je faisais un dessin sur le mur de ma chambre », raconte Chaker, lequel a continué, sa vie durant, à vivre en solitaire, toujours plongé dans son monde méditatif, allant du « génie à la folie ». Dans sa maison-atelier, à Héliopolis, il vit accompagné de ses marionnettes, son ordinateur, ses livres dispersés et des bouts de papier en pêle-mêle. « Je me souviens de notre voisin étranger, le khawaga Batch. Un photographe qui nous a proposé un jour de nous prendre une photo de famille et de regarder par la suite un film, en noir et blanc, chez lui. Enfant, je me suis retrou­vé en face d’un grand écran, d’une chambre noire et d’une vieille caméra. J’étais ébloui par cette nouvelle technologie. Je voulais faire car­rière dans le monde du cinéma, d’étudier à l’étranger, à l’instar du feu réalisateur, Tewfiq Saleh. Mais mon père n’avait pas les moyens », avoue Chaker, lequel a réussi quand même à concrétiser son rêve, à l’âge de 40 ans, en se rendant en Italie. Car l’artiste a enfin décroché une bourse offerte par les beaux-arts de Zamalek, en 1968. A Rome, il a dû passer deux ans d’études théâtrales couronnées, en 1972, par la réalisation d’un film expérimental, intitulé Summer 70. Un film qui a dépeint, de manière critique, la vie d’une jeune fille européenne à l’époque. « Là-bas, mon ami, le réalisateur Chadi Abdel-Salam, fignolait son chef-d’oeuvre La Momie, tourné en Egypte. Dans un labora­toire cinématographique, il m’a introduit à Lorenzo Fellini, fils du fameux cinéaste Roberto Fellini. C’est Lorenzo qui m’a accueilli dans son studio à San Marino, afin de mettre à jour Summer 70, bien apprécié, hors compétition, par le jury du Festival international San Marino. En 2010, le film a été classé sous l’étiquette Cinéma Underground et placé aux archives du Musée MoMA, à New York », évoque fièrement Chaker, véritable fan de Norman McLaren, Charlie Chaplin et du marionnettiste et cinéaste d’animation tchèque, Jiry Trnka.

Entre 1958 et 1967, Nagui Chaker a connu ses années de gloire, c'était surtout l’époque où Sarwat Okacha fut ministre de la Culture en Egypte. « J’ai eu la chance d’être le premier à apprendre l’art de la manipulation des marion­nettes, grâce aux experts russes et roumains, lorsque le ministère a invité la troupe Tandarica de Bucarest à jouer en Egypte. Ensuite, plu­sieurs troupes égyptiennes de marionnettes ont vu le jour, comme celle du Gwanti (gants). Cette époque a vu naître aussi l’Académie des arts, l’Institut du cinéma, celui du ballet, l’Or­chestre symphonique, la troupe Réda pour les arts populaires et le théâtre des marionnettes. Mais la défaite de 1967 a tout bouleversé. Elle a plongé pas mal d’artistes et intellectuels dans la déprime. Certains sont partis chercher refuge en Allemagne ou en Roumanie », indique Chaker, déplorant l’état où se trouve actuelle­ment le théâtre des marionnettes. « Le théâtre des marionnettes, le plus rentable à mon avis, risque de tomber dans l’oubli, en se transfor­mant malheureusement en un théâtre pour enfants, parmi d’autres. Il faut ajouter à son répertoire de nouvelles productions. Si le chef-d’oeuvre Al-Leila Al-Kébira n’a rien perdu de son éclat après tant d’années, c’est parce qu’il touche de près au quotidien des Egyptiens, à leur rituel de fêtes. Mes marionnettes portent bien l’identité et l’esprit égyptiens ». Et d’ajou­ter : « J’ai du mal à voir les marionnettes d’Al-Leila Al-Kébira dans un état lamentable, mais que puis-je faire ?! Je n’ai, ni la force, ni l’âge, afin de livrer bataille et combattre tant de négligence et de corruption ». C’est lui qui, dans le temps, a encouragé son ami poète, Salah Jahine, à écrire de nouvelles scènes théâ­trales, capables de faire de l’opérette Al-Leila Al-Kébira, conçue en premier pour la radio, un spectacle de marionnettes. « L’opérette a été tout d’abord conçue pour la radio. J’ai per­suadé Jahine de la transformer en un spectacle de marionnettes, notamment en lui ajoutant des scènes et certains personnages comme le gui­gnol, le maire, etc. pour en faire des marion­nettes contre le pouvoir, à même de lutter à tout temps », précise-t-il.

Pour Nagui Chaker, il n’y a plus de théâtre, de nos jours. Il ne pourra pas renaître de ses cendres tant que l’Egypte post-révolutionnaire garde son image absurde et floue. « Quel mal­heur de voir les théâtres de l’Etat fermés. Dans le temps, la place Ataba faisait office de com­plexe culturel, digne de ce nom. Actuellement, elle est devenue un terrain vague servant comme parking ou comme abri pour les vendeurs ambulants. Si j’étais ministre de la Culture, je prendrais des mesures décisives à cet égard », s’insurge-t-il, en ajoutant : « Aux beaux-arts, il n’y a toujours pas de section marionnettes. Or, c’est un art qui doit être parrainé et soutenu par l’Académie des arts dramatiques ».

La liste des oeuvres conçues par Nagui Chaker pour le théâtre des marionnettes est très longue. Citons-en : Al-Chater Hassan (1959), Bent Al-Sultan (la fille du Sultan, 1960), Homar Chéhabeddine (l’âne de Chéhabeddine, 1962), Choghl Aragozat (des trucs de marionnettes, 1993), etc. « Toutes mes marionnettes sont ins­pirées du patrimoine, des contes populaires et des Mille et Une Nuits. Al-Chater Hassan sym­bolise le héros populaire futé et intelligent. Il en est de même pour Rihana, la fille de Chéhabeddine. Une poupée arabe vêtue d’une robe de fée et vivant dans un monde contradic­toire, oscillant entre justice et inégalité, vérité et mensonge », explique Chaker qui, de retour d’une bourse d’études à Berlin, de 1961 à 1963, produit sa première pièce d’ombres chinoises, Medinat Al-Ahlam (la ville des rêves, 1965). Le spectacle qui a fait le tour de 8 pays européens critiquait la conjoncture sociopolitique en Egypte après la défaite de 1967.

Chaker ne travaille que sur un thème qui le provoque. Son art, qui mêle marionnettes, cos­tumes, art plastique, éclairage, cirque, jeu d’ac­tion et autres, n’a jamais visé le gain matériel, mais plutôt l’exploration de champs nouveaux. Il cherche toujours à assurer l’uniformité entre le monde humain et celui des poupées. « Les sujets comme la vengeance, la trahison, la guerre, l’expatriation ... sont toujours à l’ordre du jour dans mes spectacles. L’aspect émotion­nel y dépasse toujours la dramaturgie classique, pour exprimer la contestation », affirme Chaker, en ajoutant : « Dans Le Garçon et l’Oiseau, créé en 1972, mon protagoniste invite le spectateur à monter sur scène, à participer à un voyage par avion, comme pour le guider vers la récupéra­tion de son oiseau, enterré par les sorcières ».

Polyvalent, Nagui Chaker a également contribué à la conception du décor et des cos­tumes de certains chef-d’oeuvres du cinéma égyptien tel Chafiqa et Metwalli (1978) de Ali Badrakhan. « J’ai tenu tête à la star Souad Hosni, vedette du film, qui n’aimait pas sa tenue de prostituée gitane : djellaba et perruque frisée. Je lui ai demandé de les mettre pendant une semaine chez elle à la mai­son, afin de s’y adapter. Enfin, elle a incarné son rôle avec brio », se rappelle Nagui Chaker, également illustrateur de plusieurs affiches de films, dont les métrages de Chahine Alexandrie pourquoi ?, Le Destin, Silence … on tourne et L’Autre. En ce moment, après avoir célébré ses 83 ans, il prépare son nouveau spectacle de marionnettes, Les Trois Chats, prévu pour novembre prochain. Et ce, en collaboration avec l’un de ses disciples assez fidèles, l’illus­trateur et caricaturiste, Walid Taher. Son autre projet en attente : rédiger son autobiographie, afin de partager ses souvenirs et expériences avec la postérité .

Jalons :

1932 : Naissance au Caire.
1960 : 2e prix au Festival international des marionnettes de Bucarest, en Roumanie, avec Al-Leila Al-Kébira.
1978 : Prix du Festival national du cinéma, pour le décor et les costumes du film Chafiqa et Metwalli.
Mai 2015 : Exposition installations-lumières, aux beaux-arts de Zamalek.




Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire