Semaine du 14 au 20 janvier 2015 - Numéro 1058
Un départ sur une note triste
  Adagio, le dernier roman de l’Alexandrin Ibrahim Abdel-Méguid, traite de la souffrance d’une pianiste et de ses proches, qui doivent affronter la fatalité de sa maladie. Grâce à la musique, une lueur d’espoir prend corps au-delà du chagrin de la séparation.
Un départ sur une note triste
Amr Kamel Zoheiri14-01-2015

Adagio d’albinoni, cet air classique, mélancolique et nostalgique, reste une source inépuisable d’inspiration. Jim Morrison l’avait utilisé pour composer The Severed Garden. Une chanson qu’avait reprise Oliver Stone pour clôturer The Doors, son film culte sur cette légende du rock’n’roll des années 1970. Ibrahim Abdel-Méguid offre, à son tour, une nouvelle lecture musicale et littéraire de ces notes de musique.

Ecrivain des années 1970, né en 1946, il appartenait à la gauche communiste pendant sa jeunesse, rêvant de la révolution. Les écrivains de sa génération se sont inscrits en rupture avec leurs aînés des années 1960, en brisant les tabous sociétaux. Ils ont défié tout ce qui est sacré, y compris la langue même.

Le roman Adagio marque également une rébellion dans l’itinéraire de Abdel-Méguid. A ses débuts, il avait construit son oeuvre autour du thème de la cité (comme, entre autres, La Maison du jasmin, L’Autre pays, ou Personne ne dort à Alexandrie), mais a toujours rêvé d’écrire sur la musique, en s’inspirant de la structure des notes musicales. Adagio a offert, en quelque sorte, cette opportunité à Ibrahim Abdel-Méguid. Passionné de musique classique, il recourt dans son récit aux références des sonates et du récital; les symphonies de Schubert, Mozart ou Bach sont au rendez-vous. Ces notes qui émaillent le roman, constituant son fil conducteur.

Adagio dépeint les derniers instants d’une célèbre pianiste égyptienne, à travers les yeux de son mari. En phase terminale d’un cancer, elle choisit de déménager à Agami. C’est dans la tête du mari que se jouent la musique et l’histoire de ce départ annoncé.

Par ailleurs, l’auteur émaille son récit d’anecdotes sur les origines étrangères de certains mots et expressions, ce qui ajoute une touche historique au travail du romancier. En relatant l’histoire du chanteur Moustaki et d’autres Egyptiens d’origine étrangère qui ont quitté l’Egypte, l’auteur souligne cette nostalgie d’une époque cosmopolite, tolérante et révolue.

Le romancier relate également l’histoire peu connue de la chanson franco-arabe Ya Moustapha qui, à l’époque, était considérée comme subversive. Composée en l’honneur de Moustapha Al-Nahass, le dirigeant du parti politique Al-Wafd, elle était accusée d’être anti-révolutionnaire. De même, le refrain de « Sept ans de galère à Attarine », comme disait la chanson, était considéré à cette époque comme une offense au régime socialiste en place.

Parfois, le conteur remporte son duel contre l’historien qui se voit emporté par l’air du roman et la musicalité des phrases.

Cet Adagio, rythmé de chagrin et de solitude, pose des questions sur la vie et la mort, la vie de couple et l’adultère, mais aussi la fracture entre les parents et leurs enfants à l’ère du numérique. Tout en racontant l’histoire d’un couple, cet auteur alexandrin n’oublie pas de décrire subtilement les bouleversements urbanistiques de sa ville et de ses banlieues.

Dans une interview à Al-Ahram, Abdel-Méguid a raconté que ce roman Adagio l’avait habité pendant douze ans, avant qu’il ne se soit mis à l’écrire. Il a été sans doute emporté dans cette écriture par cette note du compositeur Albinoni, qui a la vertu de garder la tête haute malgré les épreuves, et inspirant cette dignité qui porte à bout des bras tout le chagrin dans cette mélodie classique.

Ainsi, Samer le héros ordinaire face à la solitude, ferme à ce rythme mélancolique l’un des chapitres les plus importants de sa vie, inspirant, presque, le lecteur à lui chanter « You Will Never Walk Alone », comme signe de solidarité et de compassion .

Aux éditions Al-Dar Al-Masriya Al-Lobnaniya, fin 2014.



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