Semaine du 12 au 18 novembre 2014 - Numéro 1049
Soufisme : Le nouvel élan des femmes
  Dans l'histoire du soufisme, la place de la femme a toujours été importante. Aujourd'hui, dans une nouvelle tendance, elle tente de s'imposer sur la scène religieuse, tout en associant le spiritualisme au modernisme. Ce qui n'a rien pour plaire aux dévots.
Soufisme : Le nouvel élan des femmes
Dina Darwich12-11-2014

Elle vit sa spiritualité soufie avec l’âme d’une artiste. Aller dans son centre culturel baptisé Zeinab (prénom de la petite-fille du prophète) est comme se lancer dans une aventure des mille et une nuits. La lueur blafarde des lanternes et les parfums d’encens qui embaument le lieu confèrent à cet endroit une atmosphère de quiétude. Dans son bureau, trône la photo de son cheikh. « Le soufisme et la cause de la femme sont présents dans presque toutes mes oeuvres. Je ne trouve aucune contradiction entre les deux. Je suis une féministe et je voue une grande passion aux femmes saintes », explique Gihane Al-Aassar, metteur en scène qui compte à son actif 7 films documentaires et 4 longs métrages sur le soufisme.

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Ce sont les femmes qui s'occupent du service d'alimentation dans les mouleds.

A première vue, c’est une femme singulière. Une soufie modèle 2014, cigarette et chapelet à la main. Vêtue d’un jean et d’une tunique ornée de calligraphie arabe, portant un foulard de paysanne qui laisse apparaître ses cheveux, cette artiste semble avoir choisi la voie de la spiritualité et de la sagesse soufie, mais avec une touche de modernisme. « Je suis comme ça et cet amalgame ne semble pas plaire aux dévots. Mais je pense être sur le bon chemin. Ce sont les valeurs et la pureté de l’âme qui comptent. Quand Dieu a voulu décrire le Prophète, il a dit qu’il avait un caractère extraordinaire (verset 4 Sourate Al-Qalam) », confie Gihane qui n’hésite ni à recourir au Coran pour argumenter ni à réciter les vers des grands poètes soufis. Elle confie être fascinée par la beauté littéraire et artistique du Coran, ce patrimoine culturel qui ne cesse de forger son esprit.

Le contraste s’observe aussi dans sa formation religieuse. Cette fille des écoles religieuses du Caire, qui habitait le quartier huppé de Garden City, se rendait souvent au cimetière de Sayeda Nafissa situé dans le quartier populaire de Magra Al-Oyoune, au Caire. « L’amour des saints je l’ai attrapé dans cette école catholique où les photos de la Vierge trônaient partout. Plus tard, à l’âge de 8 ans, je suis allée visiter le mausolée de Sayeda Nafissa. Elle ressemblait un peu à la Vierge Marie. Pour moi, elle était cette belle dame, dans un mausolée confortable où l’on est bien accueilli et où l’on ressent de la quiétude. Avec ma nourrice, j’allais tous les jours lui rendre visite », se remémore Al-Aassar. Elle se tait un instant puis ajoute avec humour : « Mon bac, je l’ai eu grâce à de cette grande dame. Après la mort de mon père, je prenais mes livres et allais étudier dans le mausolée de Sayeda Nafissa. J’avais l’impression de vivre avec ces chers saints et cela m’apaisait », poursuit Gihane qui raconte dans son dernier documentaire, intitulé Ecrits sur l’amour, les secrets de la passion divine et l’attachement aux saints et à la famille du Prophète ainsi que l’itinéraire parcouru par les fidèles et leur évolution.

Soufisme :  Le nouvel élan des femmes
Gihane Al-Aassar (à gauche) incarne le visage moderne du soufisme.

Après une série de visites aux mausolées des saints, Al-Aassar révèle avoir reçu des messages du ciel à travers des rêves où elle rencontrait les saints. Ces rêves étaient, selon elle, des messages pour embrasser le soufisme qui a forgé son mode de vie. Aujourd’hui et malgré ses nombreux projets artistiques, elle ne rate aucun mouled et n’hésite pas à parcourir des kilomètres pour se rendre dans les gouvernorats de Ménoufiya et Gharbiya afin de participer à des séances de zikr (psalmodies), ou d’animer une soirée de commémoration de l’un des saints. Une fois par semaine, elle rend visite à son cheikh, pour s’imprégner de spiritualité tellement importante pour elle. Et chaque jeudi, elle va au gouvernorat de Charqiya. Là, elle retrouve sa sérénité : « C’est une séance qui me fait évoluer au niveau spirituel. J’atteins un état d’âme apaisé », avance Al-Aassar qui a réussi à former un groupe de femmes suivant le même cheminement marqué par des exercices réguliers de yoga et de méditation.

Véritable mobilisation

Gihane incarne une figure moderne de la femme soufie dont la présence dans cette communauté transmet une véritable mobilisation. Elle appartient à la secte Al-Khaliliya, l’une des 70 sectes en Egypte. Le nombre des fidèles au soufisme atteint les 15 millions de personnes, selon la confrérie. Les femmes occupent une grande place, soit 48 % des adeptes. Aujourd’hui, elles réclament une participation plus large, bien que la loi du Conseil suprême des sectes soufies interdise leur présence et tandis que la première association de femmes soufies remonte à 2009. Elle compte 15 femmes de diverses sectes. Selon Magda Eid, l’une des fondatrices et présidente de l’association, le moment est venu pour que la femme joue un rôle de défense du soufisme, surtout avec la prolifération des prêcheurs salafistes qui ne cessent d’attaquer les femmes. Dans une fatwa, Mohamad Al-Monged, un cheikh salafiste, est allé jusqu’à prohiber le mariage avec les femmes soufies sous prétexte que ce sont des apostats recourant aux saints pour se protéger d’un danger ou d’une catastrophe, alors qu’un bon musulman n’a pas besoin d’intermédiaire pour s’adresser à Dieu. « J’ai l’impression qu’il y a de vraies tentatives de monopolisation de l’islam de la part des courants rigoristes. Il est temps de présenter un modèle plus ouvert, celui de l’islam soufi qui existe en Egypte depuis plus de 8 siècles. Cet islam modéré qui a marqué l’identité égyptienne », ajoute Magda, épouse de Mohamad Al-Chahawi, chef de la secte Chahawiya qui compte environ 630 192 fidèles. Dynamique, elle publie le premier magazine en Egypte s’adressant à la femme soufie, Al-Osra (la famille). Magda aborde avec les femmes de la Taria les problèmes qui les embarrassent. « On tente à travers plusieurs mécanismes de corriger l’image de la femme soufie perçue comme un symbole de recul. C’est contre l’ignorance religieuse que l’on relève le défi », dit Magda.

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Magda Eid, présidente de l'association de la femme soufie. (Photo:Nader Ossama)

De même, l’association oeuvre pour apporter une formation soufie adéquate aux fidèles, puisque celles-ci doivent faire face à un mode de vie particulier. Magda raconte sa propre histoire dans les coulisses de la secte Chahawiya. « Je n’appartiens à aucune famille soufie et quand je me suis mariée avec le cheikh, j’ai eu du mal à m’intégrer. L’espace d’intimité étant restreint chez nous », dit-elle. Elle raconte qu’il lui est souvent arrivé de recevoir, une heure avant l’iftar du Ramadan, une dizaine d’invités. Ils arrivaient des provinces et se présentaient dans la maison du cheikh. « Je devais donc préparer un festin en une demi-heure. C’était une course contre la montre, mais je me suis adaptée dans la secte », raconte Magda, en assurant que l’association a contribué à étendre le soufisme dans les bourgades et villages lointains à travers les conférences, les cercles de zikr et les mouleds.

Achraf Al-Chérif, chercheur sur les courants islamiques et chargé de cours à l’Université américaine au Caire, assure que bien que le soufisme existe en Egypte depuis des siècles, il n’a commencé à attirer les intellectuels que depuis dix ans. Cette nouvelle tendance de soufisme a charmé les Cairotes et les habitants des grandes villes, alors que le soufisme traditionnel est bien ancré dans les provinces en raison de l’attachement de leurs habitants à leurs saints. Les femmes ont trouvé dans le soufisme un refuge, car le discours attache beaucoup plus d’importance à l’évolution spirituelle de la femme qu’à son physique. Et l’on accepte même la présence de femmes qui ne portent pas le voile avec plus de tolérance que dans les autres courants religieux. La femme a donc un espace de liberté plus large pour s’épanouir.

Nagwan Hilal, fidèle de la secte Chabrawiya, guide touristique de profession, partage cet avis. « Je ne me sens pas emprisonnée à l’instar des femmes dans les autres courants religieux et je me sens plus productive. Je porte un voile moderne, plus pratique. Il m’arrive d’être avec des touristes et ne pas pouvoir répondre à leurs questions sur les vêtements que porte une femme entièrement vêtue de noir dans un climat comme le nôtre. Je ne pense pas que cette tenue puisse rendre service à l’islam », explique Nagwan, qui porte une veste et une petite écharpe qui ne dissimule même pas son cou. Elle se lève avec respect quand son cheikh entre dans la salle où elle a prêté serment pour embrasser le soufisme. Elle n’ose pas prendre la parole tant que son cheikh ne l’a pas autorisée à le faire. « Je me sens aujourd’hui comme une ambassadrice de ma communauté. J’ai une allure moderne, je suis éduquée et j’ai une profonde connaissance de ma religion. Je rend visite à mon cheikh chaque semaine. Le soufisme est pour moi une source d’énergie positive », assure Nagwan.

Confidente de toutes les femmes

Soufisme :  Le nouvel élan des femmes

Le rôle moderne de la femme au sein de la communauté va de pair avec son rôle traditionnel. C’est dans sa grande villa située dans la cité du 6 Octobre que hadja Néfissa accueille tous les lundis et jeudis les femmes de sa secte. Elle consacre un étage aux visiteurs. Nommée première dame de la secte, elle est la confidente de toutes les femmes et fait tout pour les aider en trouvant des solutions à leurs problèmes conjugaux, familiaux, financiers et de santé. Son mari l’aide à gérer les affaires des fidèles. Néfissa ne rate aucune occasion pour assister aux divers mouleds, accompagnée de ses fils et petits-fils. Cette fonctionnaire au ministère de l’Enseignement assure qu’elle possède plusieurs demeures dans les différents gouvernorats de l’Egypte pour recevoir les fidèles lors des grandes festivités. Imane Ali, archéologue et membre de la secte, aide « tante Nossa », comme elle l’appelle, dans cette mission. A travers l’association des fidèles de la secte Chabrawiya, elle collecte des dons pour aider les orphelins.

« Sans les femmes, la secte n’arrive pas à offrir ses services en matière d’alimentation, l’un des piliers du soufisme. Ce sont les femmes qui servent à manger aux pauvres, pour lesquels on prépare des festins. Pour le cheikh Mohamad Al-Chabrawi, chef de la secte Chabrawiya, les femmes ont toujours joué un rôle important dans l’histoire soufie, à l’instar de Rabaa Al-Adawiya, Mariam Al-Basriya, Libaba Al-Motaabida, et d’autres. D’ailleurs, l’Egypte renferme un grand nombre de tombes et de mausolées de saintes, à l’exemple de Sayeda Horriya dans le gouvernorat de Béni-Soueif, Al-Sayeda Zakiya à Kafr Al-Cheikh, Al-Sayeda Sabah à Tanta, Al-Sayeda Amna à Charqiya ... », cite le cheikh.

Aujourd’hui, certains estiment que la femme soufie a beaucoup d’avenir. « La femme soufie jouit de plus de tolérance de la part de l’Etat. La plupart des femmes des autres courants n’ont pas cette opportunité d’être actives dans le domaine public », explique Achraf Al-Chérif. Ce qui a permis aux femmes soufies de se mobiliser pour combler ce vide sur le terrain. Ces femmes aspirent à remplacer celles qui appartenaient à d’autres courants islamiques.

Indice de leur émancipation et influence : la fille du cheikh Aboul-Azayem, chef de la secte Azmiya, et celle du cheikh Al-Chabrawi, chef de la secte Chabrawiya, ont annoncé qu’elles déposeraient leur candidature aux prochaines élections parlementaires .




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