Semaine du 13 au 19 août 2014 - Numéro 1037
Le patrimoine iraqien crie au secours
  Tombés aux mains de Daech, les sites historiques et les mausolées de la ville iraqienne de Mossoul sont systématiquement détruits par le groupe intégriste. Une situation qui inquiète les instances internationales.
Daech
La tombe du prophète Jonas après sa destruction. (Photo : Reuters)
Nasma Réda (avec agences)13-08-2014

Les monuments et les sites historiques de la ville iraqienne de Mossoul, dont certains datent du Ve millénaire av. J.-C., sont en grand danger. Cette ville du nord de l’Iraq, à 400 km de Bagdad, est tombée il y a quelques semaines aux mains de Daech (acronyme arabe de l’Etat Islamique en Iraq et au Levant, EIIL) qui veut en faire sa capitale.

Mossoul est la deuxième plus grande ville iraqienne. Elle est le centre de la province de Ninawa, dite aussi Ninive. La ville renferme quelque 1800 sites archéologiques. « Mossoul est toujours sous le feu des combats », déclare Saleh Lamei, archéologue, professeur d’histoire islamique et président du Centre de documentation du patrimoine arabe et islamique. Et d’ajouter: « Cela fait onze ans, depuis l’occupation américaine de l’Iraq, que le patrimoine iraqien est pris en otage. Dernièrement, plus d’une dizaine de sanctuaires et lieux de cultes historiques soufis, chiites ou même sunnites ainsi qu’une dizaine d’églises ou de cathédrales ont été pris pour cible par les djihadistes ». Quel est le but de ces attaques? « Ils cherchent à détruire le patrimoine chiite et chrétien, mais ils veulent surtout démanteler toute une culture », souligne Mohamad Al-Kahlawi, président du syndicat des Archéologues arabes. Il y a quelques jours, peu après leur arrivée dans la région de Sinjar, les combattants de Daech ont détruit le sanctuaire de Sayeda Zeinab, fille de l’imam Ali et figure vénérée de l’islam chiite. Daech a détruit également la tombe d’Ibn Athir Al-Jazari (1160-1230), un historien musulman de l’époque ayyoubide, ainsi que le dôme doré du tombeau de Saad Ibn Al-Okil, un grand imam chiite. De même, plus de 1 500 ouvrages appartenant à de célèbres écrivains ont été brûlés à la bibliothèque de Diyali. Ils ont aussi démoli le dôme érigé sur la tombe de Ziyad Ibn Omar Ibn Al-Khattab, fils du second calife de l’islam (VIIe siècle), sous prétexte que la construction d’un dôme sur une tombe est un objet d’idolâtrie. Au cours des derniers jours, les combattants de Daech ont également dynamité plusieurs sites religieux de Mossoul. Parmi ces sites figure la tombe du prophète Jonas (Younès). Le mufti d’Egypte ainsi que le cheikh d’Al-Azhar ont appelé les organisations internationales concernées par le patrimoine culturel à « intervenir rapidement, pour protéger les lieux saints islamiques, qui sont une partie intégrante de l’histoire islamique ».

« Ces démolitions témoignent de l’intention de ce groupe terroriste de détruire le patrimoine et l’identité de l’Iraq », a estimé l’envoyé de l’Onu dans le pays, Nickolay Mladenov. Le chef chiite Moqtada Al-Sadr, dont les partisans ont pris les armes pour protéger les lieux saints menacés, a également condamné la destruction du sanctuaire de Jonas. « Jonas était un prophète dans toutes les religions », a déclaré Al-Sadr dans un communiqué. Et d’ajouter: « Ceux qui ont détruit ce lieu saint ne méritent pas de vivre », a-t-il affirmé.

Ces djihadistes ont détruit aussi le sanctuaire du prophète Seth (Nabi Chith), considéré comme le troisième fils d’Adam et Eve dans la tradition juive, islamique et chrétienne. Des actes choquants pour les « pèlerins » qui venaient spécifiquement rendre visite régulière et annuelle à ce site. « Les activistes de Daech ont empêché les gens de s’approcher, ils ont disposé d’explosifs dans et autour du sanctuaire, puis les ont fait exploser sous les yeux de la foule », a raconté à l’AFP un habitant de la ville ayant assisté à la destruction.

Sami Al-Massoudi, directeur adjoint de l’Office des biens religieux chiites, a confirmé la destruction du sanctuaire, et ajouté que les djihadistes avaient emporté des objets qui s’y trouvaient. De même, Daech a donné l’ordre de détruire toutes les églises de la ville, selon la chaîne de satellite Al-Iraqiya. Dans l’après-midi du dimanche 20 juillet, les miliciens djihadistes de l’EIIL ont pris l’antique monastère de Mar Behnam, situé à dix minutes de la ville et qui abritait une petite communauté de moines syro-catholiques. Le monastère, dédié au prince assyrien martyr Behnam, et à sa soeur Sarah, remonte au IVe siècle et fut l’un des lieux de culte les plus anciens et les plus vénérés du christianisme.

Les djihadistes ont également menacé de détruire le « bossu », surnom d’un minaret légèrement incliné construit au XIIe siècle, trait caractéristique du paysage de la ville. Selon Daech, toutes les écoles de jurisprudence islamique « s’accordent sur le fait que l’usage d’une mosquée construite sur une tombe est contraire à l’islam ». Une position que contestent de nombreux spécialistes. Harith Al-Dhari, président du Comité des oulémas musulmans, principale organisation sunnite en Iraq, a fermement condamné la démolition des lieux de culte. Le comité qualifie ces destructions d’immense perte pour la population de Mossoul, qui voyait ces mosquées comme « des lieux emblématiques faisant partie de sa culture et de son histoire », a-t-il déclaré dans un communiqué de presse.

Même les statues n’ont pas résisté à la destruction. Trois statues ont été vues portées sur un camion et détruites. Une d’elles était du célèbre musicien iraqien Osmane Al-Mousselly, tandis que la deuxième était du poète abbasside Abou-Tammam.

Les djihadistes justifient la destruction des sites religieux par le fait qu’ils avaient été édifiés sur des sépultures, un acte qu’ils considèrent comme relevant de l’idolâtrie. « La démolition de structures érigées sur des tombes est une question très claire du point de vue religieux », a assuré le groupe radical sunnite, dans un communiqué. « Nos pieux prédécesseurs ont procédé ainsi, et il n’y a pas de débat sur la légitimité de démolir ou d’éliminer ces tombes et sanctuaires », poursuit le groupe, qui s’est emparé, à la faveur d’une offensive lancée le 9 juin, de régions entières dans le nord, l’est et l’ouest de l’Iraq. Al-Kahlawi se demande: « Où sont les responsables arabes et islamiques? Que fait la communauté internationale face à cette destruction du patrimoine? Jusqu’à quand resteront-ils les bras croisés face à ces actes terroristes? Le monde doit réagir vite ».

Pour sa part, l’Unesco a organisé une réunion de consultation avec des experts iraqiens et internationaux du patrimoine culturel et a approuvé un plan d’urgence pour sauvegarder le patrimoine culturel iraqien qui est riche et varié. Selon l’Unesco, ce plan d’action vise à assurer la coopération de tous les acteurs concernés, notamment les organisations nationales et internationales, le personnel humanitaire sur le terrain, les marchands d’art, les musées internationaux ainsi que la police, pour sauvegarder le patrimoine iraqien.

Les participants ont évoqué les menaces qui pèsent sur le patrimoine iraqien, notamment les destructions délibérées, les fouilles illicites de sites archéologiques ou le trafic illicite de biens provenant des collections des musées ou de fouilles sauvages. Ils ont aussi exprimé leur inquiétude concernant les riches bibliothèques et les collections de manuscrits du pays. Les experts ont toutefois souligné l’impossibilité de dresser un inventaire complet de l’état de conservation du patrimoine culturel iraqien.

La directrice générale de l’Unesco, Irina Bokova, a invité toutes les parties à agir pour éviter toute forme de destruction du patrimoine culturel, en particulier les sites religieux. « La destruction intentionnelle est un crime de guerre et un coup porté à l’identité et à l’histoire du peuple iraqien », a-t-elle déclaré, tout en assurant que l’Unesco continuerait à mobiliser l’Organisation des Nations-Unies et la communauté internationale en vue de sauvegarder le patrimoine culturel iraqien, en mettant l’accent sur la lutte contre le trafic illicite des biens culturels. Un danger qui peut atteindre d’autres régions de l’Iraq.




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