Semaine du 16 au 22 juillet 2014 - Numéro 1034
Salwa Mohamad Ali : Comédienne hors sentiers
  La comédienne Salwa Mohamad Ali a excellé dans les seconds rôles au cinéma comme à la télévision. Mais c'est aussi une grande dame du théâtre indépendant qui n'hésite pas à bouleverser les modèles établis.
Salwa Mohamad Ali
Salwa Mohamad Ali. (Photo : Bassam Al-Zoghby)
May Sélim16-07-2014

Malgré la tension qui règne sur les plateaux pendant le tournage du feuilleton Chams, elle est à son aise. Aux mains du coiffeur et du maquilleur, elle traite tout le monde avec convivialité. Elle a noué une amitié avec les jeunes comédiennes et les assistantes de réalisation et sème un air de gaieté là où elle passe. La comédienne Salwa Mohamad Ali est la reine des rôles secondaires, on la reconnaît souvent dans la peau d’une mère ou de la meilleure amie des principaux protagonistes, dans les films ou feuilletons télévisés. Un bout de femme ayant l’air d’une personne que l’on côtoie tous les jours, mais qui possède forcément l’adjuvant nécessaire au bon déroulement dramatique de ses rôles. « J’ai fait mes débuts dans le théâtre et j’en suis fière! Le feuilleton télévisé est comme un journal quotidien, et les films cinématographiques, un livre qu’on garde dans sa bibliothèque. Le théâtre, lui, c’est la vie ».

Loin du vedettariat, Salwa Mohamad Ali est essentiellement une comédienne du théâtre d’avant-garde Al-Talia. Impossible d’oublier les rôles qu’elle a incarnés sur les planches : Réjane dans Le Roi Lear, Ghada dans Les Misérables rêves de Saadallah Wannous. Et il en est de même pour les pièces où elle a joué avec le metteur en scène Ahmad Al-Attar : Mon Oncle d’Amérique et Maman, je veux gagner le million. Ces rôles ont confirmé son talent spécial de comédienne. « Dans le temps, je trouvais que je jouais bien, mais que je n’étais pas excellente. Aujourd’hui, je sais que j’ai une belle expérience, sans cependant être satisfaite », lance la comédienne. Modestie ou sagesse? Salwa Mohamad Ali avoue spontanément, sans trop réfléchir: « Je ne veux pas parler de l’artiste qui n’arrive pas à la satisfaction. Car je n’aime pas les clichés et les phrases toutes faites ». La comédienne quinquagénaire ne joue ni à la star, ni à l’intellectuelle sophistiquée, préférant une formule: « Je suis ce que je suis ».

Durant ce Ramadan, elle joue dans trois feuilletons projetés à des heures différentes : Chams, Embratoriyat min (l’empire de qui?) et Sadiq al-omr (l’ami de toujours). « Je suis invitée d’honneur dans les deux premiers feuilletons. Par contre, je tiens un rôle important dans le troisième, celui de la première épouse du maréchal Abdel-Hakim Amer ». Et de poursuivre: « A chaque fois que je reçois le script de mes scènes, je ressens une vive joie ». Faute de temps, les comédiens ne reçoivent pas souvent le scénario entier avant de commencer le tournage. Ce sont les nouveaux diktats de la saison ramadanesque... L’écriture s’achève d’ailleurs presque en même temps que le tournage. « Le comédien accepte alors d’interpréter un rôle sans lire l’ensemble de l’oeuvre. Il compte sur les qualités du réalisateur et du scénariste. Le hasard fait le reste », explique Salwa Mohamad Ali, sans regret, ajoutant: « Même au niveau de l’argent, on n’arrive pas parfois à déterminer son cachet à l’avance. Et l’on est très confus: faut-il accepter le rôle proposé ou le refuser? Puis, on finit par baisser les bras, sinon, on reste chez soi, car ce sont là les règles prévalantes ».

Le destin l’a poussée dès le début vers le théâtre. Bac en poche, elle voulait faire polytechnique. Mais elle n’y est pas admise. Alors, sans trop comprendre de quoi il s’agit, elle se présente aux tests d’admission de l’Institut supérieur des arts dramatiques, à l’Académie des arts. « Avant l’entretien prévu avec les professeurs, j’étais entourée de jeunes gens qui exprimaient chacun sa passion pour le théâtre. L’un des professeurs m’a demandé pourquoi je voulais étudier l’art dramatique. Et j’ai simplement répondu que je n’ai pas eu les notes suffisantes pour les autres facultés ! », se rappelle-t-elle. Sa réponse n’a pas tardé à faire rire les professeurs, pensant qu’elle jouait la comédie. Et c’est ainsi qu’elle a été admise.

Salwa Mohamad Ali se dit fière d’avoir eu comme professeurs des éminents hommes de théâtre tels Galal Al-Charqawi et Ali Fahmi, puis évoque sa première apparition sur les planches. « Vers la fin de ma première année, je participais aux répétitions de la pièce Akhenaton d’Agatha Christie, montée par mon ami Mokhlès Al-Béheiri. Deux jours avant la représentation, j’ai été prise de panique. Et je me suis enfermée à la maison. Mokhlès Al-Béheiri n’avait pas le temps de trouver une autre comédienne. Il est venu donc me chercher jusque chez moi ». Après sa prestation, elle est acclamée par le public. Et à sa plus grande surprise, ses professeurs l’ont félicitée. « J’ai acquis beaucoup de confiance en moi. Mokhlès Al-Béheiri m’a fait découvrir mes talents de comédienne. J’en suis très reconnaissante », précise-t-elle.

Sa passion pour le jeu et son amour pour le théâtre évoluent ensuite d’une année à l’autre. « J’étais une jeune étudiante qui n’avait rien à voir avec le monde artistique. Petit à petit, j’ai appris à l’apprivoiser. Les pièces classiques et néoclassiques me rappelaient les beaux jours de mon enfance. A l’époque, mes parents fréquentaient le théâtre et se rendaient notamment aux pièces montées par Saïd Abou-Bakr, lequel avait adapté la plupart des textes de Molière ».

Sortie de l’Institut des arts, Salwa Mohamad Ali connaît des moments difficiles. « Je n’avais pas le physique d’une pin-up séduisante. Et dans le temps, les producteurs à la recherche de nouveaux talents s’intéressaient plutôt aux blondinettes ». Et d’ajouter: « Les petites brunes, comme moi, les producteurs leur accordaient le rôle des soubrettes ».

Recrutée au théâtre Al-Talia (de l’avant-garde), la comédienne se met à l’expérimentation. Elle découvre de nouveaux genres. Puis, après une série de spectacles réussis, elle épouse le metteur en scène Mohsen Helmi, le père de ses jumelles Mariam et May.

Ses responsabilités de mère l’ont obligée à rester au foyer pendant plus de cinq ans. La comédienne en profite pour suivre des études supérieures à l’Académie des arts, précisément à l’Institut supérieur de la critique artistique. « Je ne pouvais pas rester à la maison juste pour allaiter les bébés. Les études m’ont permis de disséquer les oeuvres dramatiques », estime-t-elle. De retour sur les planches, mais aussi au cinéma et à la télévision, elle voit alors les choses différemment.

Le personnage de Tante Khaïriya dans Alam Semsem restera gravé dans les mémoires. Pourtant, la comédienne dit ouvertement avoir détesté ce rôle: « Dans les coulisses, alors que j’interprétais un rôle important dans une oeuvre de Shakespeare ou de Saadallah Wannous, les spectateurs venaient me voir pour prendre une photo avec moi. Ils voulaient juste garder Tante Khaïriya en mémoire ».

Ces deux dernières années, Salwa Mohamad Ali a pris part à des films qui ont fait couler beaucoup d’encre, tels Asrar aëliya (secrets de famille), Acham (gratitude), Fatat al-masnaa (la fille de l’usine) … « Avoir de l’expérience est un privilège », lance-t-elle, en expliquant qu’elle ne craint ni de briser les tabous, ni de s’insurger contre telle ou telle chose. « L’art est une révolution. Si les artistes n’ont pas le courage de présenter du nouveau et d’inciter au changement, qui d’autre le fera ? ». Ainsi, la comédienne fut l’an dernier aux premiers rangs des grévistes, qui se sont retranchés devant le ministère de la Culture dirigé par les Frères musulmans. « Je refuse encore aujourd’hui le rôle répressif de la censure exercée contre l’art », souligne-t-elle.

Après le Ramadan, la comédienne participera à des soirées de lecture théâtrale. De quoi se vouer encore plus au jeu et à l’interprétation. « Cela me procure de la joie. Rien que par ma voix, je parviens à toucher l’imaginaire. Je permets au public de rêver et je me livre moi-même à un véritable exercice de style », conclut-elle, à la manière de celle qui se plaît à relever les défis.

Jalons :

1983 : Diplôme de l’Institut supérieur des arts dramatiques.

1989 : Mariage avec le metteur en scène Mohsen Helmi.

2004 : Joue dans la pièce d’Ahmad Al-Attar, Maman, je veux gagner le million.

2006 : Prix de la meilleure interprétation féminine du second rôle à la première édition du Festival national du théâtre, pour Ahlam chaqiya (rêves misérables).

2013 : Membre du jury du Festival national du théâtre.




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