Semaine du 4 au 10 juin 2014 - Numéro 1028
Al-Nour survivra-t-il ?
  Seul parti islamiste à soutenir le 30 juin, le parti salafiste Al-Nour voit son avenir compromis. La Constitution interdit, en effet, tout parti à caractère religieux.
Al-Nour
Les salafistes sont à la recherche d'une place sur l'échiquier politique.
May Al-Maghrabi04-06-2014

Seul rescapé de la révolution du 30 juin parmi les partis islamistes, le parti salafiste Al-Nour va-t-il survivre au régime de Abdel-Fattah Al-Sissi ? Interrogé sur le sort de ce parti, deu­xième force politique derrière les Frères musulmans après le 25 janvier 2011, le maréchal a rappelé que la Constitution interdit les partis à réfé­rence religieuse. « Je ne dois rien à personne », avait martelé Sissi.

Ces déclarations de Sissi et celles, similaires, du mouvement Tamarrod, qui avait lancé le mouvement de contestation contre l’ancien président Mohamad Morsi, annoncent la fin de la lune de miel entre le parti et le nou­veau pouvoir.

Sur les nerfs, à cause de la faiblesse du taux de participation à l'élection présidentielle, la campagne électorale de Sissi a ouvert le feu sur Al-Nour, l’accusant de « duperie » et d’afficher un soutien fictif à Sissi alors qu’en réalité, le parti aurait boycotté le vote.

La campagne de Sissi accuse sans fard Al-Nour de jouer un double jeu. « Le déroulement du vote a dévoilé que les membres du parti ont boycotté le scrutin ou invalidé leur voix. Hélas, en dépit du soutien déclaré à Sissi, le parti reste loyal aux Frères musulmans », critique Mohamad Hamed, ex-député, et membre de la campagne de Sissi.

Selon lui, la « mobilisation » du parti en faveur de Sissi est un mensonge, ni plus ni moins une forme d’opportu­nisme politique. « Les salafistes sont à la recherche d’une place sur l’échi­quier politique. A l’issue de la révolu­tion du 25 janvier, ils se sont ralliés aux Frères sans rien gagner. Aujourd’hui, tout en gardant cette loyauté aux Frères, ils manoeu­vrent pour survivreet faire survivre les Frères. Leur but est de dominer le Parlement, mais aussi d’offrir une vitrine aux Frères musulmans en les incluant dans leurs listes », accuse Abou-Hamed, qui trouve « normal » que ce parti soit dissout, car la Constitution interdit les partis reli­gieux.

Cet avis est partagé par Emad Gad, du Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. « Les salafistes veulent rester sur la scène politique sous un étendard reli­gieux. Nous voyons renaître ici une autre forme du Parti Liberté et justice des Frères musulmans. Il faut absolu­ment mettre fin à cela, il est temps d’éloigner la politique de la religion en interdisant tout parti politique à ten­dance religieuse », dit-il.

Selon lui, le maintien de ce parti, comme des autres partis islamistes, représente une « atteinte inadmissible à la Constitution. Si au début le pou­voir transitoire a dû fermer les yeux sur le parti Al-Nour, après l’approba­tion de laConstitution pour ne pas apparaître comme hostile au courant de l’islam politique. Il faut redresser la barre ».

Des arguments rejetés catégorique­ment par Galal Al-Morra, secrétaire général du parti Al-Nour. « Il serait injuste de nous imputer l’échec de la campagne de Sissi à mobiliser les électeurs. La campagne n’a pas tra­vaillé sur le terrain et s’est contentée de parcourir les chaînes satel­lites. Quant à nous, nous avons sillon­né les villages pour exhorter les gens à voter Sissi, et nous avons offert plus de 4 000 bus pour transporter les électeurs », se défend Al-Morra.

Il ajoute que ces accusations ne visent qu’a défigurer le parti et reflè­tent une hostilitéinjustifiée au courant islamiste. « Ce courant est bien implanté dans la société. C’est une réalité à ne pas omettre. Il faut ouvrir une nouvelle page. Le processus poli­tique doit être inclusif », affirme-t-il.

Le difficile pari des salafistes

Après le 30 juin, les salafistes Al-Nour ont apporté leur soutien à Sissi, dans l’espoir de survivre. Le 3 juillet, à la surprise générale, ils sont entrés par la grande porte dans l’arène politique de la nouvelle période transi­toire.

Al-Nour est né après la révolution de janvier 2011 de l’appel salafiste, un mouvement qui prêche « l’islam authentique des prédécesseurs ». Al-Nour est le bras politique de ce mouvement religieux. Al-Nour s’allie aux Frères musulmans au lendemain de la révolution de janvier 2011, mais sans rien obtenir.

Malgré un résultat de 25% aux élec­tions législatives, le parti n’obtient aucun ministère important sous Morsi et se voit proposer seulement le minis­tère des Waqfs. Après la révolution du 30 juin, le parti prend fait et cause pour la destitution de Morsi, une exception dans le paysage politique islamiste.

Le politologue Gamal Zahrane, estime qu’il est trop tôt pour connaître l’intention de Sissi à l’égard d’Al-Nour. « Je ne crois pas que le maré­chal lui-même ait tranché cette ques­tion. Il se trouve à présent dans une situation embarrassante. D’une part, il doit faire preuve de respecter la Constitution, de l’autre, il est difficile de se débarrasser des salafistes alors que la contestation islamiste se pour­suit, que les forces révolutionnaires s’indignent de la répression. Dans de telles conditions, il n’est pas prudent d’ouvrir un nouveau front avec les salutistes. Le scénario le plus probable est de laisser la justice décider de l’avenir du parti Al-Nour. Celle-ci examine en ce moment un recours sur sa dissolution ».

Représenter l’islam politique

Ahmad Ban, spécialiste des mouve­ments islamistes, estime cependant que les salafistes tenteront de repré­senter l’islam politique, qui n’a certai­nement pas pris fin avec la chute des Frères musulmans. « Le parti Al-Nour est conscient des erreurs commises par les Frères et estime qu’il serait injuste de mettre tous les courants islamistes dans le même panier. C’est pourquoi les salafistes se sont rappro­chés, depuis le début, de l’Armée. C’est en se ralliant à la révolution du 30 juin que ce parti est parvenu à sau­ver sa place, jusqu’à présent, sur la scène politique. Le problème est qu’aujourd’hui, il commence à perdre son âme et ses partisans », affirme Ban.

Selon lui, « contrairement aux autres partis islamistes, Al-Nour a choisi de jouer pragmatique. Mais plusieurs facteurs menacent son exis­tence, dont sa rigidité doctrinale, imposée par les cheikhs de l’appel salafiste ». L’Appel salafiste a tou­jours reproché au parti l’exercice poli­tique loin des objectifs du mouvement salafiste, notamment en ce qui concerne l’application de la charia. « Les membres du parti sont plus influencés par l’appel salafiste que par le parti. Et c’est ce qui explique pourquoi les bases du parti ne se sont pas pliées aux instructions de leurs dirigeants lors de l'élection présiden­tielle comme lors du référendum sur la Constitution. Cette inflexibilité dog­matique des salafistes, malgré cer­taines prises de positions politiques habiles de la part du parti, devrait lui poser de réels problèmes s’il participe un jour au pouvoir. De même, la chute de popularité des Frères musulmans a aussi affecté l’ensemble de la mou­vance islamiste, y compris les sala­fistes d’Al-Nour», poursuit le spécia­liste des mouvements islamistes.

Si le sort d’Al-Nour est menacé, c’est en partie à cause des salafistes eux-mêmes, qui se sont propulsés sur le devant de la scène politique dans un esprit de compétition avec les Frères musulmans et sans avoir de ligne poli­tique claire et distincte des Frères ou de l’appel salafiste.

« Cette rapidité avec laquelle les salafistes sont entrés dans l’arène politique sans délimiter les frontières entre la prédication et la politique les a empêchés de développer un pro­gramme politiquement cohérent. Enfin, les divisions au sein du courant salafiste et l’hostilité accrue aux isla­mistes depuis le 30 juin, sont des fac­teurs qui peuvent faciliter la tâche du nouveau régime pour se débarrasser d’Al-Nour sans lui reprocher d’avoir tourné le dos à ses alliés du 30 juin », conclut Ban.




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