Semaine du 5 au 11 décembre 2018 - Numéro 1253
Doaa Al-Adl : La blague ne fait pas le dessin
  Jeune, pleine d'humour, Doaa Al-Adl est introduite dans le monde de la caricature égyptienne longtemps dominé par les hommes. Ses dessins courageux dévoilent un intérêt sociopolitique évident couplé d'un penchant féministe.
Doaa al adl
May Sélim18-06-2014

Documents, livres et revues s’entassent sur les bureaux. Des dessins sont affichés aux murs, des papiers dispersés ici et là. Normal, la pièce est celle des caricaturistes du quotidien égyptien Al-Masry Al-Youm. Dans cet environnement quelque peu dispersé, se trouve le bureau de Doaa Al-Adl... plus rangé que les autres. Pile de feuilles blanches, feutres noirs... ses outils de travail sont à portée de main. La jeune caricaturiste égyptienne Doaa Al-Adl rompt avec les clichés. Elle est l’une des rares femmes à s’imposer dans le domaine, dans le pays. « Au début, je ne me suis jamais interrogée sur la présence des femmes caricaturistes dans la presse. Au fil des années, j’ai constaté que ce champ était consacré aux hommes. Les tentatives des femmes à faire de la caricature n’atteignaient jamais le niveau professionnel », explique Doaa Al-Adl, qui pense qu’aujourd’hui, l’occasion est plus propice pour les jeunes femmes talentueuses.

Au départ, quand la signature de Doaa Al-Adl figurait sur ses dessins de presse, les lecteurs la prenaient pour un homme. Certains lecteurs lui envoyaient même des lettres empruntant des formules de politesse et des commentaires, s’adressant plutôt à un homme. Même si elle porte un prénom bien féminin, qui signifie littéralement « prière » en arabe.

Cela ne la dérange pas. Bien au contraire, la caricaturiste a toujours été fière de ses admirateurs qui la jugent en marge de tout sexisme. A elle d’expliquer: « L’artiste Mohieddine Al-Labbad me répétait souvent que mes lignes et dessins ne révélaient pas mon identité. Cela veut dire que les préjugés souvent associés aux femmes comme dessinateurs sont faux. Il n’y a ni plume féminine, ni mains plus douces que d’autres! Il n’y a pas dans la caricature de vision féminine rêveuse ». Doaa Al-Adl en est convaincue, même si elle a souffert, pendant longtemps, de toutes sortes de préjugés. Aujourd’hui, elle sait qu’elle a pu les retourner en sa faveur. « Un de mes chers collègues, le journaliste et écrivain Bilal Fadl, disait que le travail des femmes caricaturistes doit être forcément plus expressif et dramatique, et qu’elles n’ont pas besoin de croquis. Je crois qu’aujourd’hui, il a changé d’avis », dit-elle.

L’autre préjugé auquel elle a dû faire face a été l’idée enracinée chez beaucoup qu’un caricaturiste doit faire des blagues. Or pour elle, la caricature n’est pas simplement destinée à déclencher les rires. Elle doit comporter une critique acerbe de la société dans un humour noir. « Quand je dis que je suis caricaturiste, on me demande tout de suite: c’est quoi la blague du jour? Car malheureusement, entre la génération des caricaturistes éminents des années 1960 et celle de Amr Sélim, il y a eu tout un groupe de caricaturistes ayant transformé cet art en anecdotes pour arracher les rires du public ». Selon Al-Adl, ces caricaturistes passifs ont nui à leur métier, mais les choses sont en train de changer.

Originaire de Damiette, après des études universitaires à Alexandrie, elle vient s’installer au Caire. Armée d’un oeil observateur, elle capte les différences entre les trois villes où elle a habité. « Au Caire, la métropole, le citoyen est plus frustré et opprimé. A Alexandrie, la vie est plus simple, et à Damiette, elle l’est encore plus. Les deux villes côtières se ressemblent. La mer est pour les habitants une ouverture, un débouché. J’ai dû venir ici à cause de la centralisation... tout se passe au Caire ».

Diplômée des beaux-arts, section décoration, théâtre et cinéma, Al-Adl dessinait de temps en temps, en amateur. Elle a fait du design intérieur à Damiette. Puis à Alexandrie, elle a eu la chance d’illustrer quelques livres pour enfants. Enfin, elle s’installe au Caire et travaille comme maquettiste dans une revue informatique. Avec la caricature, Al-Adl ne s’est pas contentée de son statut d’amateur. Elle a publié sa première illustration sur le blog Bent masriya (fille égyptienne) et a rencontré un succès resté limité. Puis elle décide de franchir le pas vers le professionnalisme, montrant ses dessins à divers responsables de presse cairotes et à ses collègues plus confirmés. « Un jour, je suis allée à la revue Sabah Al-Kheir pour montrer mes caricatures à un dessinateur plutôt connu. Il a pris mes oeuvres et les a rangées dans le tiroir. Les occasions de publication qui s’offraient aux jeunes étaient rares », se rappelle-t-elle. Pourtant, Al-Adl ne perd pas espoir.

Un beau jour, Abdallah, son ami caricaturiste, lui conseille d’aller rencontrer le dessinateur Amr Sélim, réputé par le fait d’encourager les jeunes et les recevoir au journal Al-Dostour. Ce qui bouleversa sa vie. « Mes dessins ont été approuvés par Sélim, qui m’a accueillie dans son équipe ». Aujourd’hui, ils travaillent tous les deux à Al-Masry Al-Youm. « Sélim est mon maître, il m’a beaucoup appris », reconnaît-elle.

Doaa Al-Adl affûte ses armes, adressant des critiques acerbes au gouvernement comme aux citoyens. Elle pointe du doigt le chaos politique actuel. Elle se soulève contre la violence ciblant les femmes, contre le harcèlement sexuel. Ses positions sont mises en évidence laissant deviner son côté féministe. « Plusieurs caricaturistes égyptiens des années 1960 ont soutenu la cause des femmes dans leurs dessins. Hégazi, par exemple, avait une série de caricatures intitulée Si Al-Sayed (personnage de Mahfouz), où il critiquait ouvertement les positions de ce type d’hommes autoritaires. Salah Jahine proposait souvent des idées avant-gardistes vis-à-vis de la femme. Mais il est rare de trouver actuellement un caricaturiste qui aborde les problèmes concrets de la femme d’aujourd’hui », lance-t-elle. Subitement, elle réplique: « C’est mon rôle de femme-caricaturiste. Je ne peux pas oublier que j’affronte dans la rue de multiples frustrations ». Son dessin condamnant l’excision montre de longues jambes, celles d’une femme, présentées comme une plante. Entre les jambes, il y a une fleur... Un barbu, ciseau en main, grimpe l’escalier, afin d’arracher cette fleur. Ce dessin publié sans commentaire a suscité la controverse. L’oeuvre est choquante, mais aussi touchante. « La femme a tellement souffert d’idées rétrogrades, surtout ces dernières années. Sous le régime des Frères musulmans, ses droits ont été bafoués. Si on ne fait pas attention à nos droits, on risque de tout perdre. Aujourd’hui encore, je n’arrive pas à croire qu’après la révolution et toutes ces années de lutte politique, la représentation de la femme au Parlement ne dépasse pas 3 % ». Doaa Al-Adl espère voir ici un changement.

Au long de ses 8 ans d’expérience, la caricaturiste n’a jamais regretté d’avoir partagé ses points de vue. Ses dessins critiquent la manipulation politique usant de la religion. Lors du dernier référendum sur la Constitution, les Frères musulmans ont accusé l’artiste de porter atteinte à la religion! Le dessin qui lui a attiré les foudres représentait Adam et Eve renvoyés du paradis, alors qu’un homme leur crie: « Si vous aviez dit oui dès le départ, vous n’auriez pas été chassés ! ». « J’ai été vraiment choquée. Si les Frères musulmans avaient su que je suis une femme musulmane voilée, ils auraient peut-être reconsidéré leurs accusations », plaisante-t-elle. Et d’ajouter dans un éclat de rire : « J’ai réalisé que je n’étais pas la seule à être accusée d’offense à la religion. Amr Sélim l’a été 4 fois, les écrivains Alaa Al-Aswany et Youssef Zidane aussi … ».

Dans son travail, Doaa Al-Adl se méfie de la désinformation. Elle doit savoir décrypter les événements. « Le caricaturiste doit tout suivre, comprendre, fouiller et voir… Notre métier ne doit pas se baser sur les sentiments ou les tempéraments individuels. Il s’agit de faire miroiter la vérité, de la critiquer ouvertement. En dessinant, il faut envisager le bien de la patrie, tout en restant sincère », estime Al-Adl. Idéaliste? Peut-être, mais ses oeuvres reflètent bien cette démarche.

Avec la récente élection du président de la République, Doaa Al-Adl avoue: « Je n’ai pas pris de position vis-à-vis d’Al-Sissi. Au fond de moi-même, je ressens un espoir, mais j’ai aussi une déception. Je ne peux pas dire que je l’aime ou que je ne l’aime pas. Aujourd’hui, le gouvernement doit prendre en considération la justice sociale s’il cherche vraiment à mettre fin au terrorisme. L’argent permet aux Frères musulmans de soudoyer les pauvres et les plus démunis afin d’en faire des terroristes ».

L’artiste a beaucoup mûri ces quatre dernières années, comme pas mal de jeunes d’ailleurs. Les événements ont été rapides et beaucoup de vérités ont été dévoilées. « Sous Moubarak, on était contre le régime et la mainmise du PND. Sur le plan de la politique étrangère, on suivait le conflit latent entre la Russie et les Etats-Unis, entre Israël et les pays arabes. On n’imaginait pas à quel point les pays occidentaux avaient un tel impact sur les événements dans le monde arabe. On ignorait le rôle de la Turquie et du Qatar », évoque la jeune caricaturiste. « On apprend tous les jours », lance la lauréate du prix de la caricature pour la paix, pour l’an 2014. Car le travail de maturation est permanent.

Jalons

1979 : Naissance à Damiette.

2000 : Diplôme des beaux-arts d’Alexandrie.

2005 : Caricaturiste au journal Al-Dostour.

Depuis 2009 : Caricaturiste du quotidien Al-Masry Al-Youm.

2014 : Prix ex æquo de la caricature pour la paix de Genève avec le Palestinien Hani Abbas.



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