Semaine du 13 au 19 mars 2019 - Numéro 1266
Rasha Ernest : Portée par l’espoir
  Rasha Ernest est une femme du sud qui a passé plus de 20 ans sur un fauteuil roulant. Amputée des deux jambes à cause d’un accident, elle est aujourd’hui responsable des activités culturelles du Conseil national des personnes souffrant d'un handicap.
Rasha Ernest
(Photo:Mohamad Adel)
Névine Lameï06-03-2019

« On n’a pas besoin de ses jambes pour progresser dans la vie, mais de beaucoup d’amour et de foi », déclare en toute confiance, Rasha Ernest, 38 ans, sur sa chaise roulante. Elle multiplie les activités et les services en faveur des personnes handicapées, mais aussi en faveur de tous les individus qui ont besoin d’aide. Ernest est à la fois écrivaine, critique, activiste des droits de l’homme, blogueuse et responsable de l’administration culturelle auprès du Conseil national des personnes handicapées. Elle vient d’être honorée, le 5 février dernier, par l’Organisme général du livre pour ses efforts déployés, à l’occasion du jubilé d’or du Salon du livre du Caire. Car elle a organisé plusieurs activités au pavillon du Conseil des personnes souffrant d’un handicap, notamment des conférences, des ateliers artistiques, des expositions d’artisanat, avec la participation de plus de 150 artistes et écrivains handicapés.

Rasha Ernest a également préparé une copie du bulletin quotidien du Salon du livre, en format PDF, pour les non-voyants, diffusée en ligne sur le site officiel du Conseil national des personnes souffrant d’un handicap.

Ernest a elle-même fabriqué les jambes artificielles dont elle se sert, à l’aide d’un moulage de pieds, d’un bâton de fer, d’une éponge et de collants beiges, qu’elle porte facilement sans gêne et avec lesquelles elle se sent à l’aise. D’ailleurs, elle a refusé de recourir aux prothèses, afin de l’aider à retrouver une mobilité normale, lorsqu’elle était dans un Centre de Rééducation Professionnelle (CRP) en Allemagne pendant deux ans et demi. Et ce, suite à un accident de train où elle a perdu l’usage de ses jambes. Rasha Ernest est devenue donc paraplégique, à partir de 1999, à l’âge de 18 ans. « Les prothèses qu’on m’a proposées à l’hôpital des forces armées, à Agouza, étaient très bien. J’ai essayé de m’y adapter pour alléger la peine de mes parents, lesquels m’ont beaucoup soutenue, mais très peu de temps après, j’ai décidé de ne plus les utiliser.

C’est à moi de prendre les décisions et de faire les choix qui m’arrangent. J’aime vivre en groupe, mais assumer mes responsabilités et mes devoirs toute seule », insiste Rasha Ernest. Vivant seule dans une maison à Saraya Al-Qobba depuis 6 ans, elle a choisi un logement tout près de son lieu de travail, au Conseil national des personnes souffrant d’un handicap. « J’habite à un kilomètre de mon travail. Je parcours cette distance sur ma chaise roulante, sans recourir aux moyens de transport. Cela me fait du bien. Je n’ai pas besoin d’être assistée », affirme Ernest, fière de ne recourir à aucune aide pour s’habiller, préparer ses repas, se déplacer en public, etc. D’ailleurs, elle dénonce dans ses écrits sur les réseaux sociaux la notion de « validisme » ou toute forme de discrimination, de préjugé ou de traitement défavorable contre les personnes vivant un handicap. Peu de temps après son réhabilitation, elle a quitté Assiout et ses mauvais souvenirs, pour commencer une nouvelle vie à la capitale. L’accident de train a bouleversé sa vie.

La fille douce, calme, timide et repliée sur elle-même sort de son cancan, combat sa paralysie, défie le destin et s’ouvre au monde. Elle s’oriente vers plus de spiritualisme et de service civique. Née en Haute-Egypte dans la ville conservatrice d’AbouTig (gouvernorat d’Assiout), Rasha Ernest apprend à briser les tabous et les interdictions, non sans pudeur. Elle est issue d’une famille modeste, essentiellement formée de prêtres et de nonnes, donc très attachée à l’église copte catholique de Mar Guirguis à Abou-Tig. Son père, banquier, et sa mère, fonctionnaire du ministère de l’Agriculture, lui ont inculqué depuis sa jeunesse le sens du service communautaire. Elle a fait ses études chez les religieuses franciscaines, puis aux lycées gouvernementaux d’Abou-Tig. Ainsi, Rasha Ernest est vite devenue un membre actif de La Légion de Marie, une association catholique bénévole au service de l’église, qui s’inspire notamment des principes spirituels de saint Louis-Marie Grignion de Montfort. « La Légion de Marie m’a ouvert les yeux, dès l’âge de 10 ans, sur le sens du bénévolat et du volontarisme. J’ai appris à partager son pain, ses malheurs et ses joies, à vivre avec l’Autre, à visiter les malades, les orphelins, etc. », affirme Rasha Ernest. En 1998, elle vit seule à la résidence estudiantine de l’Université d’Assiout, où elle suivait des études à la faculté de lettres, section française. Et elle a fini par obtenir son diplôme en 2003, avec un retard de deux ans, à cause de son accident et les soins de réhabilitation. Dans ses moments de loisirs, Ernest aime lire le magazine Howa Wa Héya (lui et elle),

suivre l’actualité sociale et la littéraire, notamment les écrits de l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez : Cent ans de solitude (1967), ou encore Chronique d’une mort annoncée (1981). « Le réalisme magique de Marquez lui permet d’aborder différents thèmes, tels la solitude, le pouvoir, l’amour, le désir, la décadence, la violence et la mort. Il se démarque par un imaginaire fertile, épique et allégorique, où se recoupent ses obsessions et ses souvenirs d’enfance. Le regard de l’auteur sur la nature humaine est ironique, désabusé, méditatif et fataliste », explique Ernest, qui est également une passionnée des écrits humains des pères jésuites missionnaires Fadel Sidarous et Henri Boulad. « J’aime assister à toutes les retraites des pères jésuites qui m’offrent un espace de silence et de paix, où résonne la parole de Dieu. Les écrits humains du philosophe et philanthrope suisse, Jean Vanier, me permettent de méditer. Ce sont des écrits consacrés aux personnes ayant une déficience intellectuelle, des vulnérables, marginalisés et démunis. De quoi nous aider à comprendre les vrais enjeux de la vie », estime Rasha Ernest, laquelle

travaille en bénévole avec les Jésuites en tant qu’entraîneuse et conférencière. « Mon travail avec les Jésuites m’a donné la chance de travailler pour la société civile et d’éduquer les gens aux droits humains. C’est un long processus qui vise à équiper tout un chacun, pour mener dignement sa vie ». Ernest créa, en 2018, une plateforme électronique, I Help (j’aide), disponible sur le Web, et une application téléphonique offrant une sélection de produits et de services, dont pourraient avoir besoin les personnes handicapées. L’idée a eu beaucoup de succès, a été présentée à travers la chaîne MBC Hope et a remporté le premier prix de la compétition Riyadet Aamal (petits entrepreneurs). Ce prix récompense exclusivement des femmes-entrepreneures et est décerné par MBC Hope. « Ce prix m’a permis de couvrir les frais de la plateforme qui continue à attirer les handicapés et à susciter l’intérêt de plusieurs organismes et entreprises privées », précise Rasha Ernest. Pour elle, le mot « dépendance » n’existe pas dans le dictionnaire. « Il faut combattre l’idée que la personne handicapée est incapable de travailler ou de créer. Avant de condamner l’handicapé, il faut l’aider à surmonter les obstacles qu’il rencontre tous les jours », défend Ernest. Et d’ajouter : « Il y a des gens qui se sentent gênés par le mot Handicap, mais c’est ce mot qui nous a donné tant de droits. Voilà, nos voix sont enfin entendues après des années de négligence. C’est vrai que l’écriture Braille et la langue des signes sont aujourd’hui bien prises en considération dans les émissions télévisées, les écoles, et autres. Néanmoins, ce qui manque en Egypte, c’est d’avoir de vrais centres professionnels de rééducation ».

D’après elle, la Constitution de janvier 2014 a accordé plus d’intérêts aux personnes handicapées. « Cette Constitution est, pour moi, un texte révolutionnaire, un modèle à suivre en matière des droits de l’homme, ceci par rapport à la Constitution élaborée par les Frères musulmans en 2012, qui allait droit vers un Etat islamique. En fait, c’est la révolution du 25 janvier qui a permis aux handicapés de faire pression pour revendiquer leurs droits, aidés par les ONG », déclare Ernest. Très active sur les réseaux sociaux et sur son blog Fil Soura (sur la photo), elle a été convoquée par le Conseil national des personnes souffrant d’un handicap, afin de faire partie de son équipe. Ainsi, elle est venue s’installer définitivement au Caire, en 2013, et est devenue responsable des activités culturelles organisées par le Conseil. Ensuite, en 2018, elle a présenté un projet de loi sur les conditions et les droits des handicapés, inspiré de la convention de l’Onu, lequel n’a pas tardé à être ratifié. « La nouvelle loi assure le droit des personnes handicapées à une vie digne. Elle leur accorde le droit à tous les services publics, divertissements et activités, le droit au logement et à l’éducation au sein des écoles et des universités gouvernementales et privées. Droit à la protection contre les abus ou toute sorte de discrimination. Droit à une réduction de 50 % dans tous les transports en commun. Droit à une assurance médicale intégrale, à des véhicules équipés, exemptés de taxes douanières. La loi présente également une définition précise de l’handicap, de sorte à n’omettre aucune catégorie », dit Ernest. Elle a surtout l’impression d’être sur le bon chemin, alors qu’à un moment donné, elle pensait quitter l’Egypte pour se rendre en Italie et rentrer au couvent.

« J’avais réussi à contacter l’association du père Luigi Novarese. Néanmoins, après quelques jours de résidence en Italie pour me préparer à la vie de nonnes, j’ai décidé de retourner en Egypte, en 2009. J’ai le sens du service public dans le sang », affirme Ernest, qui est également la rédactrice du site officiel de l’Eglise copte catholique en Egypte. « Solidarité, partage et développement » sont les mots d’ordre du groupe Al-Raï Al-Saleh (le bon pasteur) qu’elle a fondé en 2004.

Les membres du groupe se déplacent partout dans le gouvernorat d’Assiout, afin de présenter des services dans les milieux les plus défavorisés. Cela s’inscrit dans le cadre de ses multiples activités qui servent à aider les plus faibles. Son expérience personnelle lui a beaucoup appris .

Jalons :

1981 : Naissance à Abou-Tig, Assiout.
2007-2013 : Membre du Réseau œcuménique de la défense des personnes handicapées (EDAN), au Conseil Œcuménique des Eglises (COE).
Octobre 2013 : Responsable des activités culturelles au Conseil national des personnes handicapées.
2016 : Honorée au Jour de la donation, par le Centre catholique du cinéma.
5 Février 2019 : Hommage par l’Organisme général du livre, au dernier Salon du livre du Caire.


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