Semaine du 13 au 19 mars 2019 - Numéro 1266
Sahar Helmy : L’étoile qui continue de briller
  Danseuse étoile du Ballet de l’Opéra du Caire, Sahar Helmy a commencé sa carrière professionnelle il y a plus de 30 ans. Elle croit en un nouvel essor de l'art de la danse classique en Egypte et dans le monde arabe.
Sahar Helmy
( Photo: :Bassam Al-Zoghby)
Névine Lameï06-02-2019

Elle aime jouer sur scène la femme de caractère, Sahar Helmy, la plus ancienne ballerine de la troupe de ballet de l’Opéra du Caire. La danseuse égypto-française vient d’ailleurs de participer à la soirée de danse, tenue à l’Opéra pour le lancement de l’année culturelle Egypte-France 2019. Vêtue d’un costume inspiré de l’ancienne civilisation égyptienne et de celui des danseuses orientales, Sahar a merveilleusement improvisé sur une chorégraphie du Français Grégory Gaillard, mêlant danse sensuelle et mysticisme oriental. « Au début, j’avais un petit souci d’improviser sur scène, en ayant recours à des pas de danse contemporaine sur un opéra classique comme Aïda », avoue Sahar Helmy, qui aime expérimenter tout ce qui est nouveau. Le résultat était parfait.

Sahar Helmy est née à Guiza, son père est le journaliste et comédien Helmy Hilaly. Il est de la génération qui a travaillé avec Rose Al Youssef, Ehsan Abdel-Qoddous et Salah Jahine au magazine hebdomadaire Rose Al Youssef. « Un jour, au théâtre des marionnettes, j’ai assisté avec mon père au spectacle éblouissant Al-Leila Al-Kébira (la grande nuit), de Salah Jahine, une personne très charismatique. Mon père voulait que j’aie acquis une bonne culture générale, donc il m’emmenait au théâtre, à des spectacles de ballet et au cirque. Jusqu’ici, je suis une passionnée des jeux d’acrobatie », raconte Sahar Helmy.

Sahar rêvait d’être ballerine, de porter un tutu et de danser sur la pointe des pieds. Elle voulait être une petite vedette comme Faïrouz, qui jouait dans le film Dahab devant le comédien Anouar Wagdi. Mais elle a dû attendre jusqu’à l’âge de 8 ans afin d’être admise à l’Institut supérieur du ballet de Guiza et de quitter son école Al-Qawmiya, avenue des pyramides. « Enfant hyperactive, j’étais une fille à papa. Dans ses heures libres, il m’emmenait dans les restaurants-cafés comme Groppi ou L’Américain, au centre-ville cairote, pour manger de la crème chantilly et une coupe de glace Trois petits cochons. J’adorais ça. L’odeur du café et cette ambiance au goût parisien me convenait bien », évoque Sahar, dont le grand-père paternel appartenait à la fameuse tribu arabe Béni Hilal, inspiratrice d’Al-Sira Al-Hilaliya (l’épopée de la geste hilalienne). « C’est au palais de mon grand-père, à Damiette, entouré de vastes terrains agricoles, qu’a été filmé le long métrage égyptien Amir Al-Intiqam (le prince de la vengeance), d’après Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. J’aimais beaucoup acheter les plus belles pâtisseries à Damiette, notamment le méchabéq (friture arrosée au miel) que je n’ai pas mangé depuis des années pour garder ma ligne », plaisante la ballerine au corps parfait. Pas une once de graisse, mais plutôt une musculature harmonieuse.

Dès sa tendre enfance, Sahar Helmy a habité l’ancien beau Guiza. « Le Guiza d’antan était un quartier de luxe, avec des villas, dont celle de la chanteuse-vedette Asmahane, et un palais du roi Farouq », se souvient la danseuse étoile, qui vit actuellement dans le quartier résidentiel de Maadi, entourée de verdure et loin du chaos. Toute jeune, elle aimait se promener seule à pied, entre les villas, contempler la verdure, jusqu’à arriver à l’Institut du ballet qui était tout près de sa maison familiale. « Aujourd’hui, je pleure ces villas démolies, où ont été tournés des chefs-d’oeuvre du cinéma égyptien, comme Ayna Omri ? (où est ma vie ?) et Sayédat Al-Qasr (la dame du palais) », regrette Sahar Helmy, qui est également une peintre douée qui s’inspire surtout de la nature. « La couleur verte me donne de l’énergie et de la fraîcheur », lance-t-elle.

L’artiste fuit l’atmosphère tendue ; elle n’aime pas les conflits. Pourtant, elle est obligée parfois à se battre. En janvier 2016, l’administration décide qu’elle doit arrêter d’enseigner à l’Institut supérieur du ballet. Elle se sent visée. « Pourquoi m’exclure de la vie académique, sans aucun droit? Et ce, alors que j’ai obtenu en France un diplôme d’Etat de professeur de danse du ministère de la Culture, avec une équivalence, en 2007, de l’Académie égyptienne des arts. J’ai intenté un procès à la Cour d’Etat et j’ai obtenu gain de cause, mais rien n’a été résolu. On n’a pas appliqué le verdict. Mais ils sont loin de freiner mes ambitions et d’étouffer mon énergie », affirme-t-elle, jugeant que l’Institut supérieur du ballet est dans « un état déplorable depuis des années ». Et d’ajouter: « C’est le seul Institut du genre en Afrique et au Moyen-Orient, mais il a subi un ravage administratif. Il n’y a plus de vrais professionnels capables de former de bons danseurs. Il faut absolument réformer tout son système éducatif. Comment enseigner autant de matières en arabe, alors que le ballet est un art dont les termes et le vocabulaire sont essentiellement en français, vu l’essor qu’il a connu sous Louis XIV », explique Sahar Helmy.

La danseuse a d’ailleurs résidé en France de 2000 à 2007, après son mariage, en 1994, avec un Français, actuellement PDG d’une société de construction. « Comme l’a dit l’écrivain Taha Hussein : Paris est la ville du feu et de la lumière, des djinns et des anges. Elle possède plein de conservatoires, d’écoles d’art. Les spectacles sont toujours à guichets fermés », admire Sahar Helmy, dont le fils étudie à La Sorbonne. « Outre la technique et les aptitudes humaines, le ballet, porteur de sens et de drame, est aussi un jeu de scène. C’est la façon de se comporter et de bouger du danseur qui produit l’effet nécessaire », ajoute-t-elle.

Membre de la troupe de ballet de l’Opéra du Caire depuis 1991, Sahar Helmy a incarné des rôles très divers: Soledad, dans Lorkiana, en 1993, Circe, dans Odysseus, en 2017, et d’autres. Elle a aussi participé à Malgré tout, en 2000, une chorégraphie de l’Italien Renato Greco. « Un bon danseur de ballet doit être un caméléon aux facultés étonnantes, capable de changer de couleur à tout moment », indique la ballerine, qui se retrouve davantage dans des rôles qui nécessitent plus de mouvements, comme celui de la gitane dans Roméo et Juliette. « Danser du tango argentin, de la danse orientale ou espagnole, cela me va bien. Je porte en moi le sang du pourtour méditerranéen », précise-t-elle.

Dans un style très personnel et sensuel, Sahar Helmy a excellé dans Tango rêve, chorégraphié par l’artiste franco-américain Joseph Russillio, et donné à l’Opéra du Caire en 2007, sur une musique de Piazzolla. « Il y avait des mouvements rapides, des querelles, de la rivalité masculine, puis les gestes s’attendrissaient avec la présence féminine. Tango rêve abordait les débuts des mouvements du tango, nés dans le monde masculin. Les hommes se vantaient de leurs mouvements et cherchaient à séduire les femmes », souligne Sahar Helmy, qui a obtenu un magistère de l’Académie des arts de Guiza en 1997. La ballerine aime aussi le travail de la chorégraphe Martha Graham, qui défend les femmes à travers la danse moderne. « J’admire les chorégraphies de Graham, qui incarnent la femme matriarcale, surtout par des danses flamencas, qui engagent les danseurs dans une sorte de rapprochement érotique. D’où une atmosphère de drame et d’oppression ».

En 2011, Sahar Helmy interprète en solo le ballet sur Oum Kalsoum, chorégraphié par Abdel-Moneim Kamel, qui a toujours cru en son talent. Sahar Helmy rêve par ailleurs de jouer Schéhérazade, un nouveau ballet qui sera très prochainement produit par l’Opéra du Caire. « Je suis l’une des dernières ballerines égyptiennes à avoir été formée par des experts russes. Ils m’ont appris l’assiduité, la discipline et la technique », déclare-t-elle.

Sahar Helmy, alors encore débutante, danse pour la première fois en public à l’âge de 10 ans, au palais Abdine, devant l’ancien président Anouar Al-Sadate, sur la marche de Coppélia de Léo Delibes. Et ce, à l’occasion de la signature des accords de Camp David. Avec la troupe de ballet de l’Institut, Sahar Helmy a ensuite voyagé en Finlande, en Yougoslavie, au Danemark… « A l’âge de 16 ans, à Copenhague, la troupe a visité le musée de Madame Tussaud, dont l’une des salles est réservée aux accords de Camp David. Je me suis sentie fière de mon pays », se souvient la ballerine, qui a terminé ses études à l’Institut du ballet en 1989. « Depuis l’incendie de l’Opéra du Caire en 1971 ainsi que le départ des experts russes et de quelques-uns des meilleurs danseurs égyptiens d’Egypte, l’art du ballet a pris un coup. C’est Abdel-Moneim Kamel qui, de retour de Moscou, s’est chargé de faire revivre cet art et de fonder une troupe de ballet en Egypte, liée à l’Académie des arts », relate Sahar Helmy.

Cette troupe a souvent été invitée par le nouvel Opéra du Caire, inauguré en 1988, afin de danser sur ses planches. « Mes collègues et moi, les 12 danseurs de la troupe de ballet de l’Académie, avec notre maître Abdel-Moneim Kamel, nous nous sommes rendus au bureau de Farouq Hosni, alors ministre de la Culture, pour réclamer notre droit à des contrats permanents avec l’Opéra du Caire. La présence en Egypte, à ce moment-là, du chorégraphe français Maurice Béjart nous a facilité la tâche. Il a été invité par l’Opéra du Caire en 1990 pour préparer un spectacle de danse moderne : Layali Aboul-Hol Al-Talata (les trois nuits du Sphinx). Béjart était à la recherche de danseurs qualifiés », se souvient Sahar Helmy, qui a aussi joué dans Don Quichotte en 1991, d’après une chorégraphie de Abdel-Moneim Kamel, à l’Opéra du Caire. « Comme les danseurs de la troupe de l’Opéra n’étaient pas assez nombreux pour mettre sur pied un si grand ballet que Don Quichotte, Abdel-Moneim Kamel a réussi, grâce à ses bons contacts, à inviter quelques danseurs du ballet russe à rejoindre la troupe au Caire ».

Sahar Helmy est actuellement la seule ballerine égyptienne de la troupe de ballet de l’Opéra du Caire, les autres danseuses étant ukrainiennes, japonaises et serbes. « L’Institut supérieur du ballet ne suffit pas à lui seul. Le ballet est comme le foot, tous les deux nécessitent le recours à des professionnels pour former une bonne équipe », dit-elle. Et d’ajouter : « Si j’ouvre une école privée de ballet, que puis-je gagner? ! Cela va me coûter cher de payer des experts étrangers et leur hébergement. Les écoles actuellement à la mode ne visent que le gain commercial. Elles ne forment pas de professionnels », critique Sahar Helmy, aussi auteure de deux livres sur le ballet : Marhalet Ma Baad Al-Hadassa fi Fan Al-Ballet (la période postmoderne dans l’art du ballet, 2010), et Al-Raqs Al-Charqi Al-Masri Bein Al-Madi wal Mostaqbal (la danse orientale entre passé et futur, 2012). La ballerine présente également, depuis 2008, la célèbre émission intitulée L’art du ballet, diffusée tous les mardis à 23h30 sur la chaîne 2 de la télévision égyptienne. « Cette émission était présentée dans le temps par Mona Gabr. Maintenant, j’essaie de lier l’art du ballet à tous les autres genres, pour que le nombre de spectateurs augmente. La construction d’opéras à Dubaï, à Oman, au Koweït et en Arabie saoudite et l’ouverture de nouvelles écoles de ballet en Egypte auront sans doute des retombées positives. Le ballet est capable de surmonter tous les tabous et les interdits », conclut Sahar Helmy, confiante .

Jalons :

28 février … : Naissance à Guiza.
2000 : Participation au Creative Women Festival, organisé par l’Unesco, en Grèce, avec Rabiea Al-Adawiya, jouée sur la 9e symphonie de Beethoven.
2000-2007 : Résidence et travail de pédagogue à Saint Germain et en Ile de France, en matière de ballet et de danse orientale.
2004 : Diplôme d’Etat de professeur de danse du ministère de la Culture (France).
2014 : Nommée par l’Unesco parmi les 100 femmes les plus influentes dans son pays, en célébration de la Journée internationale de la femme.




Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire