Semaine du 16 au 22 janvier 2019 - Numéro 1258
Ayman Fayez : Raconter la Bible en images
  Spécialiste des icônes byzantines, Ayman Fayez tente de faire connaître cet art partout en Egypte. L'artiste préfère les images aux mots pour interpréter la Bible.
Ayman Fayez
(Photo:Mohamad Moustapha)
Névine Lameï09-01-2019

Pendant qu’ils étaient à Bethléem, le jour de la naissance arriva. Elle mit au monde un fils, son premier-né. Elle l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’abri destiné aux voyageurs » (Evangile de Saint Luc 2: 6-7). Par des mots, ce verset de la Bible raconte la naissance de Jésus. L’iconographe Ayman Fayez, égyptien copte-catholique, a choisi l’image pour conter cette même histoire à travers son oeuvre La Nativité. « L’iconographie est un sacrement, une relecture ou une interprétation graphique de la Bible », explique-t-il. Les signes, les symboles, les couleurs, les espaces vides, la composition, les proportions, les personnages bibliques, qu’il s’agisse du Christ ou des Saints, tout est étudié pour traduire au mieux la parole biblique.

Présentée pour la première fois en janvier 2017 aux Etats-Unis, dans le somptueux archidiocèse Sheen Center, à New York dans le quartier de Manhattan, La Nativité de Fayez a fait ensuite le tour du monde pendant plus d’un an. L’icône est actuellement bien préservée dans la maison de l’iconographe à Héliopolis. « La Nativité comprend cinq scènes juxtaposées qui se déroulent dans la grotte; au milieu, il y a la scène principale représentant Marie et Jésus dans la crèche, entourés de l’âne et du boeuf. La partie gauche de l’icône est occupée par les rois mages, habillés comme des Persans qui vénèrent les astres.

Un vieil homme, ou Joseph, est à l’écoute de la bonne nouvelle apportée par les anges… La scène du bain montre la nature humaine du Christ... A droite de l’icône, les anges et les bergers », décrit Ayman Fayez, qui explique ce qu’est cet art. « L’iconographie transcende la réalité en image et fait appel à notre imaginaire mystique. Si la pratique de la lectio divina (lecture spirituelle) de la Bible vise à chercher Dieu par la parole, la création d’icônes vise à traduire ses paroles et ses actes par le dessin ».

Fayez se décrit souvent comme un « scribe d’icônes », plus qu’un artiste-peintre. Expert en théologie chrétienne au Séminaire copte catholique, chargé de la formation des prêtres catholiques à Tahta, en Haute-Egypte, il est né dans cette même ville, dans une famille pratiquante. Celle-ci a ancré en lui l’amour, le partage et l’appartenance à l’Eglise. « La ville de Tahta est considérée comme une forteresse du catholicisme en Egypte, à cause de l’influence des puissances coloniales européennes à partir du début du XVIIIe siècle. C’est à Tahta que naquit le premier séminaire copte catholique en Egypte. C’est également à Tahta que se trouve le premier couvent Le coeur de Jésus, abritant des nonnes égyptiennes. Mon église copte catholique était juste en face de notre maison ».

Dès l’âge de 12 ans, il commence des études libres au séminaire de Tahta, avec son frère jumeau, père Francis Fayez, aujourd’hui pasteur de la cathédrale copte catholique de La Résurrection à New York, dans le quartier de Brooklyn. Contrairement à son frère, Ayman Fayez comprend vite que la vie sacerdotale n’est pas faite pour lui. « J’avais de la peine en voyant les fidèles de mon église courir prendre la bénédiction des icônes, lors des processions des fêtes solennelles. Pourquoi vénérer les icônes plus durant les fêtes que dans les jours ordinaires, alors que le sacré est présent toute l’année? Agacé par ces scènes chaotiques, j’ai refusé, très tôt, toute sanctification aveugle des icônes. J’ai voulu faire comprendre aux gens de manière méthodologique ce que veut dire Icône ».

Pour Ayman Fayez, il n’est pas nécessaire d’être prêtre, au sens classique du terme, pour servir Dieu. « J’ai choisi de transmettre autrement la parole de Dieu, par les dessins iconiques qui me sont spirituels, mais aussi historiques, puisqu’ils présentent des personnages et des scènes issus de l’Histoire. Ces dessins sont allégoriques, puisqu’ils rappellent ce qu’est la foi, et moraux, puisqu’ils donnent des leçons et des exemples de comportement. Jamais je n’ai pensé à la célébrité. D’ailleurs, je ne signe pas mes icônes », fait remarquer Fayez, dont les pièces d’art se vendent mieux à l’étranger qu’en Egypte.

Actuellement, il participe à 18 expositions d’iconographie, en Italie, en France, à Londres en Angleterre, en Pologne, mais aussi aux Etats-Unis, en Côte d’Ivoire, en Syrie et au Liban. « Malheureusement, en Egypte, cet art n’est pas considéré comme arts plastiques. Qui, en Egypte, pense acheter une icône ? ! Par contre, dans le monde entier, on lui consacre des musées. En Egypte, les icônes intéressent la presse et la télévision, mais ne sont exposées que dans des salles et des clubs liés à l’église catholique », poursuit Fayez, sur un ton calme, presque avec la même sérénité que l’on retrouve dans ses icônes, travaillées à l’aide la technique de la Tempera sur bois. « Eternelle, cette technique à la détrempe, où j’utilise l’oeuf comme diluant, me coûte cher. Etant donné que les icônes sont des images de dévotion, j’aime utiliser les plus beaux matériaux comme l’or. Je dépense beaucoup. Peu importe le gain. La Tempera est parmi les plus anciennes techniques picturales; elle est privilégiée par les peintres d’icônes byzantines. Je suis une personne qui suit les règles classiques », insiste Fayez, fidèle lecteur de la Bible.

Déjà jeune, Ayman Fayez, passionné de peinture, effectuait des va-et-vient entre Le Caire et Tahta. A la recherche d’un mentor, il eut un jour la chance de faire la connaissance de soeur Emerenzianna, d’origine italienne, au pensionnat Notre Dame des Apôtres, dans le quartier de Zeitoun. Depuis cette rencontre, il fréquentait régulièrement l’atelier de cette dernière. « C’est soeur Emerenzianna qui m’a mis sur le chemin des arts plastiques. Un jour, elle a invité toutes les religieuses de l’établissement scolaire pour voir ma peinture sur la Vierge Marie. Leur admiration m’a donné la confiance et l’espoir qu’un jour je serai un iconographe », se souvient-il.

C’est en 1989 qu’il fit une autre rencontre décisive, celle du père Francis Bizon, professeur de langue française au séminaire de Maadi. C’est avec Bizon qu’il s’est essayé à l’encre de chine et à la peinture française. D’où une première exposition, avec Bizon, à la cathédrale copte catholique à Tahta. Fayez y a exposé des oeuvres figuratives et abstraites.

Il a ensuite séjourné à Larissa, en Grèce, où il a réussi à étudier vraiment l’iconographie, chose à laquelle il aspirait depuis 1987. Là-bas, c’est le père Theodoros Papadopoulos qui lui a appris l’art de l’icône, notamment byzantine. « L’art byzantin, originaire de la ville de Byzance, devenue successivement Constantinople puis Istanbul, est directement imprégné d’une culture religieuse associée à l’église des chrétiens d’Orient. Il s’est développé sous l’Empire byzantin, entre la disparition de l’Empire romain en 476 et la chute de Constantinople en 1453. Les influences du style byzantin, on les retrouve en Grèce, en Turquie et dans d’autres pays à la culture orthodoxe, comme les pays slaves d’Europe de l’Est, la Russie, ainsi que chez les minorités chrétiennes des pays arabes, comme la Syrie, la Palestine et l’Egypte. Quelques-unes des plus anciennes icônes byzantines se trouvent au monastère de Sainte- Catherine », précise Fayez, maître incontesté du genre.

Considéré comme l’unique spécialiste de l’icône byzantine en Egypte, Ayman Fayez transmet son savoir sur son compte Facebook. Il enseigne aussi, en bénévole, depuis 1993, l’art de l’iconographie (origine, langue, technique, rapport avec la Bible, sens de la Trinité, etc.) aux personnes intéressées. Et ce, au centre culturel des pères franciscains à Guiza et à Alexandrie, dans le département des études coptes, à l’Université d’Alexandrie. De même, il donne des conférences, s’adressant aux jeunes catholiques d’Egypte, à l’Immeuble Al-Iskindereya à Héliopolis, à la Bibliothèque d’Alexandrie, et dans plusieurs monastères.

Assistent à ces cours de formation des musulmans et des chrétiens, des prêtres, des chercheurs en archéologie, des guides touristiques, etc. « Je ne transmets pas ma technique iconographique, car elle est trop chère. Personne ne pourrait me payer les frais importants nécessaires à la réalisation de ces oeuvres », avoue Ayman Fayez dont les icônes respectent les règles du classicisme gréco-romain. « L’icône byzantine n’est pas connectée au temps et à l’espace, car elle est en dehors de ces dimensions terrestres. D’où des personnages bibliques dématérialisés, légèrement étirés, impassibles, sereins, en état de grâce ».

L’iconographe ne tarde pas à expliquer ses principes de travail, en montrant l’une de ses icônes : Le Pantocrator (le Christ en gloire). Ce dernier est représenté en adulte, barbu, avec les cheveux longs. Le Christ tient le livre des Saintes Ecritures dans la main gauche, et esquisse un geste de bénédiction et d’enseignement codifié de la main droite, pour inviter à la vie éternelle. « La toute-puissance de cette oeuvre est exprimée par une lumière sans ombre, par le nimbe qui entoure la tête et des symboles comme les lettres grecques (alpha et oméga), soit une représentation privilégiée de l’art byzantin. Fidèle à l’icône byzantine, je peins l’oreille du Christ ou des saints, cachée car il n’y a pas de connexion externe. La figure reste immobile et isolée. Les lèvres restent pincées, elles parlent au communicateur de l’âme. De grands yeux contiennent tout. Le regard est le miroir de l’âme », explique en détail l’artiste. Tout ce qui est peint dans l’icone est symbolique « Le corps est sous domination et immobile; il exprime l’universel, la paix et l’éternité. Le style des icônes byzantines joue sur la polychromie des couleurs. Le doré représente la divinité, la gloire et l’éternité. Le bleu symbolise le caractère céleste du Christ et sa sagesse. Le pourpre est la couleur impériale. La couleur verte symbolise la fécondité », explique Fayez qui est un fin admirateur des oeuvres abstraites du plasticien égyptien Ahmad Nawar. « Elles provoquent de vives émotions », lance Fayez qui aime aussi lire les ouvrages de Freud, Jubran Khalil Jubran, Sarwat Okacha, et d'autres.

Ses peintres préférés sont Michel- Ange, Salvador Dali et Van Gogh. Et ses iconographes préférés sont le Russe Andrei Rublev et les Grecs Manul Danselinos et Theophanis Kris. Après, toute sorte d’art visuel ensorcelle, notamment lorsqu’il s’agit d’images qui demandent une mise en scène ou une théâtralisation. D’ailleurs, Fayez est aussi réalisateur et monteur de plusieurs émissions religieuses, sur les chaînes satellitaires Sat7 (Chypre), Télé lumière, NourSat Al-Shabab (Liban), Al-Fayhaa (Iraq), Suryoyo Sat (Suède).

Il a suivi des cours libres de réalisation cinématographique, auprès de la maison de production américaine Arascope, à Maadi. Et a filmé d’innombrables récitals de chants dans les différentes églises catholiques d’Egypte, des messes cérémoniales, fêtant Noël ou Pâques, en Egypte, l’ouverture et la clôture du festival du Centre catholique égyptien du cinéma, etc.

En collaboration avec celui-ci, il a tourné des rencontres avec de célèbres comédiens, intellectuels et politiciens égyptiens dont Adel Imam, Omar Al-Chérif, Youssef Chahine et Hamdine Sabbahi. Et parmi les émissions les plus connues de Fayez, diffusée sur Sat7, figure Abaad al-hob (les dimensions de l’amour), animée par le père jésuite Henri Boulad. « L’un de mes documentaires les plus proches de mon coeur, c’est Nassekket Al-Samt (moine du silence) qui évoque la vie de Simone Taguer, l’une des fondatrices de l’Association de la Haute-Egypte », précise Ayman Fayez, toujours soutenu par son épouse, une bénévole travaillant pour cette même association, avec les femmes d’Akhmim. Le couple s’investit beaucoup dans le domaine artistique.

Jalons :

1969 : Naissance à Tahta, Haute-Egypte.
1998 : Exposition à l’association Saint-Vincent De Paul, Al-Hilmiya.
2002 : Documentaire Hekayet Bent Ismaha Sahar (l’histoire d’une fille qui s’appelle Sahar), en coopération avec l’Unicef.
2013 : Exposition internationale sur l’art copte, en Italie.
2017 : Exposition de l’icône La Nativité au Sheen Center, Manhattan.




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