Semaine du 17 au 23 janvier 2018 - Numéro 1208
Reda Kateb : Eloge de la simplicité et de la profondeur
  Le comédien français d’origine algérienne Reda Kateb est la figure montante du cinéma français. Devenu en quelques années un acteur incontournable, il ne cesse d’évoquer son statut de nouvelle idole.
Reda Kateb
Yasser Moheb10-01-2018

Ce n'est plus un doute, Reda Kateb est désormais bienancré dans le paysage ducinéma français. En incarnantfraîchement le célèbre guitariste, Tzigane Django Reinhardt, ou en faisant récemmentpartie du jury cannois Un Certain Regard,Reda Kateb prouve sans cesse qu’il est àl’aise dans tous ses personnages et dansl’art en général.

C’est un Reda Kateb placide et souriantque nous avons retrouvé sur la Croisette,où il est venu en tant que jury et non pasen tant que concurrent. « C’est une premièrepour moi de voir 18 films en moins de deuxsemaines ! », souligne Reda Kateb ensouriant. « J’ai l’habitude de faire les filmsque les autres voient et jugent, pourtant, jen’ai l’habitude de critiquer ni les oeuvresdes autres, ni les miennes, mes rôlesuniquement ».

Reda Kateb est aujourd’hui l’un desacteurs français les plus en vue. Son plusrécent défi était de se glisser dans la peau deDjango Reinhardt, icône du jazz et musicienzélé, qui enflammait les nuits parisiennespendant l’occupation allemande. Kateb aserré la pince de son Reinhardt pendant plusd’un an. Pour comprendre le génie amputéde deux doigts, l’acteur enfonçait auriculaireet annulaire dans la paume de sa maindroite. Il le confirme : « Je cherchais un déficomme ça depuis toujours, qui soit un traitd’union entre mes passions. De toute façon,mon métier d’acteur, je l’envisage toujoursdu point de vue musical. Un rôle, je le visdans son rythme, ses vibrations, pas dans lesmots ». Le comédien a aussi appris à jouerà la guitare à trois doigts. « J’ai passéunan àpréparer ce rôle. Et la meilleure ported’entrée était d’écouter sans cesse la musiquede Django, nous explique-t-il. J’ai dûbien sûraussi apprendre àjouer àla guitare. Je n’enavais jamais fait avant. J’ai donc pu apprendrecette technique particulière de ne jouer qu’aveccertains doigts. Je voulais vraiment arriveràjouer comme Django. J’ai aussi regardélesquelques courtes vidéos qu’on a de lui, beaucoupde photos et quelques documentaires ».En fait, cet homme calme et élégant, casquettesur la tête ou à la main et une fine moustacheornant une bouche potelée, préfère que « lecinéma pose un regard sur les personnes, lesmondes ou les lieux qu’on n’a pas l’habitude de voir ».

Fils d’une infirmière d’origine tchèqueet italienne et de l’homme de théâtre etacteur Malek-Eddine Kateb, et petit neveude Kateb Yacine — grand écrivain, poèterebelle et fondateur de la littérature algériennemoderne — et de l’homme de théâtre et acteurMoustapha Kateb, Kateb Junior commencesa carrière d’acteur très tôt. A 3 ou 4 ans, ilsuit déjà son père en tournée, lecomédien Malek Kateb, et assisteaux représentations de sa troupe. Ilmonte sur les planches du théâtrepour la première fois à l’âge dehuit ans, aux côtés de son père.« Un copain de mon père cherchaitun gamin, ce n’était pas le rôle dema vie, mais ça m’a fait franchir ce monde desgrands, se souvient Reda en souriant. C’étaitun soir sur deux, et je jouais le rôle d’un gaminqui vient sur scène dire deux répliques avant derepartir, mais c’était pour moi la mer àboire ! ».Quoi qu’il en soit, le jeune Reda finit parattraper le virus, pour creuser une carrière sur lesplanches. « J’étais fascinépar ce que je pouvaisfaire au théâtre, la personnification, le travail etles répétitions ».

L’identité du petit Reda était un peu brouillée.« En France, l’enfant d’immigré. En Algérie,le Français », dit-il en riant. Son père lui disaittoujours qu’il irait plus loin que lui parce qu’ilest né en France, qu’il doit considérer toujourscomme son pays. « Il a choisi de me parleruniquement en français, je ne parle toujours pasl’arabe couramment », avoue Kateb fils.Après le bac, il suit une formation en artdramatique pendant trois ans, à l’Atelier théâtraldu Théâtre des Quartiers d’Ivry. Il débute sacarrière en jouant sur plusieurs scènes de théâtreainsi qu’à l’intérieur de lycées ou de maisonsd’arrêt. Il apprend son métier en développant safaculté d’observation à travers les petits boulotsqu’il multiplie à l’époque : ouvreur dans uncinéma, projectionniste, caissier, clown dansdes anniversaires, télémarketing, animationde fêtes pour enfants ou transport ... Il déclarepar la suite que ces petits boulots ont été son« conservatoire ». « Je ne me suis pas senti siloin de mon personnage de vigile que j’ai jouédans Qui Vive. J’ai vécu personnellement cetteinstabilité, et je ne le cache pas », dit-il.Mais jusqu’alors, le cinéma était-il loinde sa carrière ? « Très loin !, raconte-t-il. Jefaisais du théâtre, des lectures de poésies surFrance Culture, des ateliers de théâtre dans descentres sociaux, les prisons, les lycées. Je mesuis familiariséavec l’image en jouant dans lasérie Engrenage sur Canal Plus. Toutefois, lecinéma était un désir très fort. J’étais ouvreur etprojectionniste dans un cinéma àIvry-sur-Seine oùj’habitais. Pourle cinéma, j’envoyais mes photospour des castings, mais ça nevenait pas, et je ne cherchais pasàforcer les choses. Un journalistem’a dit récemment que j’avais uncôtétortue, une lenteur. Ça me vabien en fait ».

En 2008, il apparaît dans la deuxième saisonde la série Engrenage, où il interprète MisterAziz, un rappeur arabe impliqué dans un trafic destupéfiants. Après de petits rôles à la télévisionou dans des courts métrages, il se fait remarquerau cinéma. Il est repéré par le réalisateur JacquesAudiard, pour jouer le rôle d’un Gitan dansle film Un Prophète, sorti en 2009. La mêmeannée, Kateb fait partie de l’affiche du premierfilm choral de Léa Fehner, Qu’un seul tienne etles autres suivront. Un an plus tard, il s’aventuredans la comédie en jouant Pieds nus sur leslimaces. Toujours en 2010, la série Mafiosapermet à l’acteur de faire son retour àla télévision.Il travaille par ailleurs régulièrementà la radio, notamment des lectures depoésies à France Culture, France Interet Radio Bleue.Plus tard, Reda Kateb fait la rencontrede l’actrice-réalisatrice Hélène Fillières,avec laquelle il va partager en 2012l’affiche d’A Moi Seule.Le rythme du travail s’est accéléré durant lapériode suivante, allant jusqu’à cinq films paran ! « Je ne suis inassouvi ni dans la vie, ni dansle travail. Il se trouve que depuis quatre ou cinqans, je tourne film sur film pour des questions definancements arrivés en même temps ».Toutefois, l’année 2013 témoigne d’une vraieconsécration. Le jeune acteur apparaît alors danssept longs métrages, parmi lesquels Zero DarkThirty et Gare du Nord. Son rôle dans ce dernierfilm lui a permis de remporter le Bayard d’Ordu meilleur comédien au Festival internationaldu film francophone de Namur. En 2015, grâceà son interprétation d’un médecin chargé deformer un jeune interne dans le film Hippocrate,Reda Kateb est nommé pour le César du meilleursecond rôle masculin.Qaïd (dirigeant) dans la série Engrenage,taulard dans Un Prophète de JacquesAudiard, prisonnier dans Qu’un seul tienneet les autres suivront, terroriste dans ZeroDark Thirty de Kathryn Bigelow. «J’ai faitle tour du monde des prisons », sourit-il.Mais doit-il stigmatiser ou pas cepersonnage de terroriste, de provoquerou pas de l’empathie pour sa souffrance ?« Oui, bien sûr. Je n’ai pas eu de discussionsavec Bigelow — àtitre d’exemple — sur cesquestions, mais j’ai senti àson regard qu’ellevoulait donner sa chance au personnage queje devais jouer, un être humain placédansune situation oùil est torturé, et pas sonpossible passécriminel. Le film ne juge, nin’excuse le personnage, toutefois, j’ai refusébeaucoup de scénarios parce que je lestrouvais caricaturaux ».

Kateb s’impose rapidement comme unacteur capable de tout jouer. Il est ce qu’onappelle un « acteur àgueule ». Il l’annoncefranchement : « Je ne suis pas insatisfaitd’avoir quelque chose de différent, de nepas être verni. J’ai l’impression que lesspectateurs ont envie de gueules qui leurracontent quelque chose plutôt que desvisages agréables àregarder, des gens

mignons ! ».

Après, c’était le tour de passer derrière lacaméra, pour présenter son premier courtmétrage, Pitchoune. Entre les doutes del’écriture, la joie du tournage et la découverted’un nouveau métier, l’acteur se voyait àl’aise dans la peau du réalisateur de cinéma.« Une partie de la presse a voulu voir en moile porte-étendard des comédiens arabes,mais je n’ai aucun esprit communautaire.J’ai plutôt l’impression d’être fait d’unemosaïque d’identités, souligne l’artistecaméléon. Mes trois premiers rôles àl’écranont définitivement réglécette question ».Kateb multiplie les projets en donnant laréplique à de prestigieux partenaires, de lanouvelle coqueluche du cinéma françaisAdèle Exarchopoulos dans Qui Vive, à l’acteuraméricain Viggo Mortensen dans Loin desHommes. Il poursuit également son incursionà Hollywood dans le premier film remarquéde Ryan Gosling, Lost River, tout encontinuant à tourner pour le cinémafrançais dans le drame L’Astragale deBrigitte Sy et le polar La Résistancede l’air de Fred Grivois.Il sera prochainement à l’affiche dedeux drames français, Les ChevaliersBlancs de Joachim Lafosse et Arrêtez-Moi làde Gilles Bannier, ainsi quedans Les Beaux Jours d’Aranjuezdirigé par le cinéaste Allemand WimWenders, sous la direction duquel il a joué l’étédernier dans Submergence. « Après, je me suisaccordéune pause, dit Reda. Il m’est arrivédetourner huit films en un an parce que tous lesprojets m’intéressaient, mais quand ce n’est pasle cas, je sais patienter, car mon but n’est pas detenir le rythme àtout prix ».Mais n’aurait-il pas préféré être révélé à la petitevingtaine, comme cela arrive traditionnellementen France ? « Je ne crois pas, constate Kateb. A20 ans, je n’étais pas àmême d’avoir la distancenécessaire pour gérer une telle carrière. Tantmieux que ce ne soit pas arrivéavant. Chaqueétape a sa raison d’être. J’ai appris àobserver, àêtre dans la réalité; c’était important pour moi,apporter de la véracitéaux personnages ».Sa vie privée reste entre un frère, une soeuret une épouse qui, selon lui, « n’ont pas enviequ’on parle d’eux ». Et àlui d’insister toujours :« Mes personnages sont plus importants pour lepublic que moi et ma famille ».

Reda Kateb compte aussi retrouver les studioshollywoodiens pour tourner un film sur Daechdont il garde toujours les détails. Et l’avenir dece monsieur touche-à-tout ? «Si j’imagine unparcours idéal pour moi, ce serait de faire ducinéma toujours dans des choses très différenteset du théâtre dans des oeuvres qui me plaisentpersonnellement. C’est tout pour moi ! ».

Jalons

27 juillet 1977 : Naissance à Ivry-sur-Seine en France.
1992 : Il joue au théâtre Moha le fou, Moha le sage, de Tahar Ben Jelloun, mis en scène par son père Malek Kateb.
2008 : Premier rôle saillant dans Un Prophète, de Jacques Audiard.
2012 : Prix Bayard d’Or du meilleur comédien au Festival international du film francophone de Namur pour son rôle principal dans Gare du Nord.
2015 : César du meilleur second rôle masculin dans Hippocrate.
2017 : Membre du jury Un Certain Regard au Festival de Cannes.




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