Semaine du 20 au 26 septembre 2017 - Numéro 1192
Oum El Ghaït : La voix des dunes
  Avec son turban et sa parure traditionnelle, Oum El Ghaït chante la pluralité de son pays natal, le Maroc. Après avoir fait escale en Egypte récemment, elle prépare sa prochaine tournée dans les pays nordiques.
La voix des dunes
(Photo : Amir Abdel-Zaher)
Névine Lameï09-08-2017

Pieds nus, elle vient de se produire sur les planches du théâtre Al-Guéneina au Caire et à la Bibliothèque d’Alexandrie dans le cadre de son festival d’été. « Ma musique, c’est moi », dit-elle souvent, expliquant qu’Oum est le diminutif d’Oum El Ghaït (mère de la délivrance) — prénom donné jadis aux petites filles nées dans le désert un jour de pluie.

Avec son sarouel, vêtement traditionnel sahraoui, et sa melhfa (turban africain), la chanteuse marocaine brouille les pistes dans une voix sensuelle et profonde. Les claquements de doigts, les crotales (castagnettes métalliques), les youyous de joie et le mouvement ondulatoire de ses bras accentuent son charme sur scène. Oum chante sur une musique aux sonorités africaines, sahraouies, gnaouies et touareg incrustées de jazz et de blues et teintée de spiritualité.

Ses concerts envoûtent un public relativement jeune, qui connaît par coeur ses chansons, interprétées en dialectal marocain. Chanteuse, mais aussi auteur-compositeur, Oum El Ghaït Benessahraoui est une artiste à facettes multiples.

D’origine sahraouie, elle n’a pas vu le jour dans les dunes, mais dans le tumulte de Casablanca, où elle est née en 1978, de père et mère marocains de passage à Casablanca pour leurs vacances d’été. Elle grandit à Marrakech, au carrefour de plusieurs influences. « Le Maroc s’impose à la jonction de l’Afrique noire, des mondes arabe, berbère, andalou, etc. Un métissage qui se perçoit d’emblée dans ma musique ! », précise Oum El Ghaït. Et d’ajouter, non sans fierté : « Je suis une fille de Marrakech, dans le Sud, donc arabe, méditerranéenne et africaine, qui garde de très beaux souvenirs sensoriels de sa maison parentale, de son école, et surtout de son patrimoine oral, qui se transmet de père en fils. La tradition orale que les Sahraouis perpétuent dans le désert et chantent avec des instruments comme les taearej et les bendir relève du culturel, du mode de vie, du patrimoine musical, populaire et poétique. Elle se caractérise par l’usage de la darija (dialectal marocain). Je chante rarement en anglais ou en français, car je favorise la darija, faisant voyager ma langue identitaire partout dans le monde ».

Bien dans son temps et bien dans sa génération, Oum évoque dans ses textes la vie, l’amour, l’érotisme, la sensualité, la nature du désert, l’éloignement, l’oubli, le souvenir, l’envie et le désir. Le dialectal marocain lui offre la liberté de jouer avec les sonorités et d’introduire des mots qui ne sont plus d’usage aujourd’hui. Elle doit d’ailleurs son amour pour le dialectal aux soirées passées en famille. Lorsque, toute petite, elle n’arrivait pas à s’endormir, son grand-père lui racontait des histoires. « Nos ancêtres nous transmettent le sel dans la parole. Le sel c’est l’humour, c’est la finesse. Et comme je suis une personne que l’aspect humain touche énormément, je tiens fortement à mon patrimoine oral ancestral, plein d’images et de métaphores, qui ne se perdent pas avec le temps. Dans la vie comme en musique, les mots doivent trouver leurs sens, toujours en lien avec les valeurs héritées », confie Oum.

Dès l’enfance, Oum, la curieuse, laisse traîner ses oreilles partout, s’ouvre aux différents sons, plonge dans le patrimoine chaabi, les bandes-son des fêtes familiales, la musique berbère qui résonne chez les commerçants originaires du Souss-Massa-Draa, la grande tradition arabo-andalouse, la chanson française des sixties dont raffolent ses parents, le hip-hop de son adolescence, puis le gospel, le jazz, l’afro-beat, la musique soufie, et toutes les Musiques du monde, du Sahara à l’Asie. « Ma musique est à l’image du Maroc — une fusion des cultures. Je ne cherche pas à inventer quelque chose de nouveau. Au Maroc, il y a eu des Portugais, des Romains, des Français, des Amazighs, des Andalous, des Mauritaniens, des Touaregs, des nomades nigériens. Toutes ces ethnies coexistent au Maroc. C’est l’Occident qui a inventé l’appellation Musiques du monde. Or, toutes les musiques sont des Musiques du monde », souligne Oum, surnommée aussi « ambassadrice de la culture marocaine ».

Oum découvre sa vocation pour le chant dès l’âge de 14 ans dans une chorale de gospel, où elle est séduite par le côté vocal et spirituel du chant afro-américain. C’est là qu’elle interprète ses premiers solos et se rend compte qu’elle a une voix impressionnante. Les soirées familiales au karaoké et les répétitions avec Armando, un pianiste italien qui compose des chansons spécialement pour elle, ont également été importantes pour sa carrière d’artiste. Son premier titre, Tel est ton coeur, écrit en soutien à une opération caritative des malades du coeur, la propulse aux devants de la scène.

A 17 ans, le bac en poche, Oum fait ses premières apparitions à la télévision, mais ne lâche pas de vue ses études à Rabat. Elle intègre l’Ecole nationale d’architecture de Rabat de 1996 à 2002 et obtient en 2004 un doctorat sur la Restauration de la vieille Casbah.

A Rabat, Oum décide de travailler dans un magazine d’architecture pour gagner sa vie et payer son loyer. « L’architecture m’a ouvert l’esprit. C’est important d’avoir une certaine sensibilité par rapport à l’espace qui nous entoure. Cela m’a beaucoup servie en musique, car on sait mieux bouger sur scène. L’âme de la ville réside dans l’architecture de ses anciens bâtiments, miroir du tempérament et de la culture d’un peuple. Personnellement, je suis une passionnée d’Alexandrie. Cette ville a un charme particulier. Avec son côté poétique, vivant et sensuel, elle porte encore l’âme du bon vieux temps », dit-elle.

Si Oum est partie à Rabat pour faire ses études d’architecture, l’idée de chanter ne l’a point quittée. Avec sa voix puissante et expressive, la jeune architecte reprend, lors de ses débuts sur scène, le répertoire de ses chanteuses fétiches : Aretha Franklin, Ella Fitzgerald et Whitney Houston. Elle se produit avec des musiciens américains qui donnent régulièrement des concerts dans les restaurants de Rabat. « Un jour, je me suis dit : pourquoi ne pas quitter Rabat et m’installer à Casablanca, la capitale économique, celle des événements culturels, capable de m’offrir plus d’opportunités ? Pour une jeune fille qui a passé toute son enfance et son adolescence à Marrakech, Casablanca constituait une grande ville dans laquelle elle avait peur de se perdre. Pourtant, je me suis vite intégrée et j’ai été très bien accueillie. Maintenant, je peux dire que je suis autant casablancaise que marrakechienne », affirme Oum sur un ton posé, qui est à l’image de son caractère hardi et indépendant. « Etre une femme ne constitue pas une difficulté. Etre artiste au Maroc est autant compliqué pour les femmes que pour les hommes. Il y a toujours ce problème des droits d’auteur », explique Oum. Et d’ajouter : « Contrairement à ce qui est le cas dans les villes, la femme, au sein des communautés nomades dans le sud du Maroc, possède un statut particulier. Très respectée, elle est le pilier de la tente. Quand les hommes partent avec le bétail en caravane, c’est elle qui garde les enfants, leur transmet la culture des ancêtres et les protège contre tout danger. J’aime la vie sahraouie des nomades, qui vivent en harmonie avec la nature en toute sincérité et authenticité, loin de la ville et du chaos », précise Oum, qui tient toujours à porter le turban traditionnel des femmes dans le désert sahraoui. « La melhfa, un tissu qui ne se coud pas, symbolise pour les Sahraouis la liberté, le mouvement et le nomadisme. Elle peut être portée comme une robe, une jupe ou un turban ou être utilisée comme une tente pour se protéger du soleil. Cela correspond bien à ma personnalité, car je crois en la pluralité des fonctions des choses », déclare Oum, qui a fait, en 2008, la rencontre d’Ibrahim et Halim Sbaï (organisateurs du festival Taragalte).

Erudits sahraouis, les deux frères habitent au sud du Maroc, dans la ville de M’hamid el Ghizlan. « J’étais ravie de cette rencontre avec Ibrahim et Halim Sbaï, qui m’ont invitée à boire un thé et à passer une soirée de poésie et d’improvisation musicale autour du feu, avec un groupe d’amis. Les paroles qu’ils improvisaient ont fini par former une chanson ». Et de poursuivre : « A la suite de cette rencontre, j’ai participé au festival annuel de Taragalte sur les Musiques du désert, un festival de trois jours, qui met en avant la culture des peuples nomades. D’ailleurs, j’étais la marraine de sa quatrième édition, en 2012. Une manière de me rapprocher de la culture hassani ».

Dans le désert marocain, aux portes de la ville M’hamid el Ghizlan, Oum a choisi de tenter une nouvelle aventure et de lancer son album phare : Soul of Morocco (l’âme du Maroc), enregistré en France en novembre 2012. « La France constitue une terre fertile pour la rencontre de professionnels, les voyages musicaux et les entrevues médiatiques. Elle a été pour un moi un véritable point de départ pour aller encore plus loin. Toutefois, je n’aime pas que les médias me décrivent comme étant la Marocaine qui vit en France. Je suis une Marocaine qui ne pense pas à quitter son pays natal pour vivre ailleurs », souligne Oum, dont l’album Soul of Morocco, porté par un quatuor acoustique bariolé, mélange la variété marocaine au jazz, au soul et à la bossa-nova. « Inspiré de différentes âmes musicales, Soul of Morocco me semble plus marocain que mes précédents albums », déclare Oum, en évoquant ses deux premiers albums enregistrés au Maroc, Lik’Oum, sorti en 2009, et Sweetry, en 2012. Le premier est une oeuvre intimiste au confluent des genres, avec onze titres aux sonorités éclectiques, mêlant soul, hip-hop, jazz et disco. Il est né au lendemain d’une rencontre avec Kermit, compositeur/arrangeur italien. Quant au deuxième, il doit surtout son succès à sa chanson phare, Harguin, sur l’immigration clandestine en provenance de l’Afrique subsaharienne.

En septembre 2015, Oum lance son album Zarabi (tapis, en darija marocaine), rendant hommage aux tisseuses de tapis du village de M’hamid El Ghizlane. La chanteuse est resplendissante sur une valse orientale (Nia), des rythmes gnaouas (Lila) ou une mambo du désert (Veinte Anos).

Si Oum confie chanter le Maroc tel qu’elle le ressent, dans tous festivals où elle se produit — Tanjazz à Tanger, Mawazine à Rabat, Gnawa à Essaouira ou d’autres à l’étranger —, elle n’oublie pas sa dimension plurielle. « Traversée par des sons disparates, ma musique confronte les racines marocaines à d’autres vents, revendique la pluralité du pays, berceau de mon identité. Ses contradictions façonnent mon unité et ses multiples voies expriment ma voix », affirme Oum, aussi mère d’un petit garçon de 9 ans, né de son mariage avec un Français d’origine algérienne. « Mon époux conjugue la mentalité française avec les codes de la culture maghrébine. Il est important de donner à notre fils la confiance en soi et beaucoup d’amour, de lui transmettre les valeurs héréditaires, pour ensuite lui laisser la liberté de choisir comment il veut s’exprimer », conclut Oum .

Jalons

18 avril 1978 : Naissance à Casablanca.

2013 : Album Soul of Morocco.

7 mars 2012 : Invitée au siège de l’Unesco, à Paris, à l’occasion de la Journée mondiale de la femme.

2015 : Album Zarabi.

Septembre 2017 : Tournée dans les pays scandinaves et l’Estonie.




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