Semaine du 22 au 28 mars 2017 - Numéro 1168
Amr Badawy : Les possibilités du canapé
  Voyageur, photographe, Amr Badawy nous fait parcourir le monde grâce aux nouvelles technologies. Ses récits ont de quoi encourager les jeunes Egyptiens à la découverte de nouveaux horizons.
Amr Badawy
(Photo:Mohamad Moustapha)
Névine Lameï24-08-2016

Jeune écrivain, aventurier, blo­gueur et photographe, le spécia­liste en service financier, Amr Badawy, est un adepte du site couchsurfing depuis 2008, lequel a bouleversé les codes du tourisme classique. Car il a changé les normes du voyage de par le monde, en pré­sentant des services d’hébergement temporaire et gratuit en ligne, afin d’accueillir les voyageurs chez l’ha­bitant. Il suffit en fait d’être un membre du réseau pour être logé gracieusement par un autre membre, dans un pays lointain. De quoi per­mettre de découvrir les diverses cultures et civilisations, au-delà des clichés des séjours touristiques habi­tuels. Ensuite, on peut partager amplement son expérience sur les réseaux sociaux : Facebook, Instagram, YouTube et Snapchat.

Il suffit de rechercher sur Internet « Amr Badawy, Couch Traveler » pour découvrir ses aventures, ses récits de voyage, ses albums photo, ses vidéos ainsi que ses conseils de voyage. « Je suis une personne facile à vivre, prosaïque … amusant, accessible et aventureux », se décrit-il sur son blog Couch Traveler.

Dans ses parcours, sac à dos, loin de la routine, rien ne freine les ambi­tions de Badawy, qui vient de rentrer de Dahab, au sud du Sinaï. Né en 1980 dans le gouvernorat de Charqiya, il n’en a toujours fait qu’à sa tête. Ses parents médecins, de la classe moyenne, ne saisissaient pas trop son côté nomade. Et une fois son baccalauréat du lycée Al-Chobbane Al-Moslemine (les jeunes musulmans) obtenu, dans la ville de Zagazig, Badawy a choisi de poursuivre ses études à la faculté de commerce, section anglaise, à l’Uni­versité de Aïn-Chams, au Caire.

Sa famille avait déménagé pour vivre dans le quartier résidentiel d’Héliopolis. « Enfant, je trouvais grand plaisir à collecter les mon­naies des pays du monde. C’était ma propre richesse qui me permettrait un jour de réaliser mon rêve de voyage. Néanmoins, je ne pouvais pas contrarier les ordres de mes parents, lesquels ne trouvaient aucun plaisir dans le voyage et étaient très occupés par les soucis quotidiens. Pour moi, pouvoir voyager indépen­damment d’eux était une question de temps », déclare Amr Badawy. En l’an 2000, en 3e année universitaire, Badawy voyage seul, enfin. Il s’est rendu pour la pre­mière fois chez ses oncles, aux Etats-Unis. « J’ai habité à New York dans le Financial District, qui m’a absolu­ment ébloui. Voyager aux Etats-Unis, c’était un choc culturel, sur­tout lorsqu’il s’agit du respect de l’humain. C’est ce que j’ai touché de près, dans ma découverte d’un nou­veau monde », insiste Badawy, moti­vé, qui a travaillé dans la finance et la gestion d’entreprise, pour écono­miser et parcourir le monde.

Diplôme en main en 2001, Badawy obtient par correspondance, en 2004, l’un des prestigieux certificats en analyse financière et investisse­ment : le Chartered Financial Analyst (CFA), un diplôme délivré par l’institut CFA, une organisation privée basée aux Etats-Unis. « Le CFA Charterholder est une norme reconnue à l’échelle mondiale, et son obtention confère une recon­naissance professionnelle inter­nationale. Il faut connaître les principaux concepts écono­miques, savoir lire les comptes d’une entreprise, comprendre les subtilités des fonds de pension et apprendre les techniques d’éva­luation en finance d’entreprise. C’est une formation en manage­ment, comptabilité, contrôle de gestion, marketing, finance, ges­tion des ressources humaines, etc. », explique Badawy, non sans fierté. Et d’ajouter : « Au début, faire carrière en finance primait sur toute autre chose. Néanmoins, mon travail, en 2007, dans une compagnie pétrolière internatio­nale, basée en Egypte, a boule­versé ma vie. La compagnie m’a permis d’effectuer plusieurs voyages d’affaires. J’ai voyagé en Malaisie, puis à Singapore et en Inde. J’ai admiré la diversité culturelle et ethnique de la Malaisie, ce pays ordonné et propre », souligne Badawy, lequel y retournera ultérieurement, tout seul, en sac à dos. « Le voyage est un levier de développement per­sonnel. A l’époque, j’étais marié et père d’une enfant, de quoi m’empêcher de prolonger mon séjour », dit Badawy, lequel n’a pas tardé à mettre fin à sa vie conjugale. Sa passion pour le voyage et le couchsurfing étaient incompatibles avec le mariage. Badawy emmène sa fille de temps à autre avec lui dans ses voyages. Il partage leurs photos ensemble, à New York ou à Dahab, sur son compte Facebook.

Badawy a également décidé de chambouler sa vie profession­nelle. Après 12 ans de carrière dans des banques privées, une compagnie pétrolière et à la Bourse égyptienne, il quitte défi­nitivement ce domaine, pour devenir voyageur à plein temps. « Que faire ? Le couchsurfing l’em­porte sur tout le reste ! Il m’offre un univers ensorcelé de voyage et d’hospitalité, me fait rencontrer des personnes d’horizons différents ». Le couchsurfing, un concept lancé en 2003 par l’informati­cien et webmestre améri­cain Casey Fenton, et auquel Badawy adhère en 2008, change ses prio­rités à jamais et lui per­met de visiter 38 pays sur 5 continents. « L’idée de faire du couchsurfing est née d’une rencontre avec un ami. Le mot couch veut dire canapé. Tu surfes de canapé en canapé, et ceci dans de nombreuses villes, à travers le monde. Et comme je suis un bohé­mien, j’ai admiré l’idée. Je ne voyage pas pour aller quelque part, mais pour vivre l’instant présent, se retrouver, prendre du recul, s’échap­per de la vie quotidienne, se dépas­ser face aux imprévus, découvrir, se surprendre, apprendre sur soi et les autres. C’est un mélange de toutes ces émotions qui me pousse à voya­ger », déclare Amr Badawy. Et d’ajouter : « La démocratisation du transport aérien a bouleversé notre conception du voyage. Le couchsur­fing, loin du tourisme classique, change encore la donne. C’est une manière de faire la paix, en allant vers les autres, de participer à la création d’un monde meilleur, en dormant sur un canapé chez des inconnus ! ». Le site couchsurfing.com n’a pas de frontières. Il compte près de 12 millions de membres dans 250 pays. Une fois le membre enre­gistré, plein de surprises sont au tournant, comme l’explique Badawy. « Il y a une bonne et une mauvaise manière de commencer à faire du couchsurfing. Très souvent, les gens ouvrent un compte, et c’est tout. Il ne faut pas s’étonner après si les hôtes ne répondent pas aux demandes d’hébergement. Car, il faut absolu­ment compléter son profil, ajouter une photo, écrire quelques lignes pour se décrire, parler de ses goûts, ses rêves, son mode de vie et tout le reste. Bref, se mettre en valeur ! On me demande souvent comment je peux héberger des gens que je ne connais pas. La réponse est simple : leur profil m’intéresse, il est souvent assez riche et offre de bonnes réfé­rences ».

Ces derniers temps, Badawy héberge ses hôtes à Dahab, dans le Sinaï. Il a mis en location son appar­tement à Madinet Nasr, au Caire, après avoir démissionné de son tra­vail, afin de subvenir à ses besoins. L’expert en finance sait parfaitement se débrouiller, gérer sa vie comme bon lui semble. « J’héberge des hôtes, mais aussi je leur fais visi­ter les pyramides de Guiza, le souk de Khan Al-Khalili, la Citadelle et d’autres sites. Cependant, je n’aime pas qu’on en parle unique­ment comme on fait avec les touristes ordinaires. Il faut essayer de leur faire saisir la réalité et les détails du pays. Pas que des paroles en l’air ! ». Bref, il veut en donner une « image claire, sans retouche ni falsifica­tion ». Badawy adore la pensée et les analyses d’Ibn Khaldoun, ce précur­seur de la sociologie moderne. Il cherche à les appliquer durant ses séjours à l’étranger, afin de mieux comprendre les sociétés où il réside. Lors de son voyage en Iran, en 2013, il en profite pour préparer son pre­mier livre, sorti un an plus tard, Mossafer Al-Kanaba fi Iran (un voyageur du canapé en Iran), éditions Maqam. Il s’agit d’un récit palpitant de voyages, dont la parution est suivie d’une exposition de photos, en 2015, à l’espace Darb 1718, dans le Vieux-Caire. Le livre, tout comme les photos, vise à intro­duire l’Iran différemment. La dimension humaine et culturelle prend le dessus sur les clichés politiques. On y découvre les mères de Téhéran en train de pleurer leurs fils martyrs, des filles en leggings recevant clan­destinement des cours d’art, des boîtes de nuit en sous-sols ... Pendant vingt jours, Badawy, qui a pris des cours de photo dans des centres privés et sur le web, sillonne l’Iran de long en large. « L’Iran reste un pays rarement visité par des Egyptiens, à cause des craintes sécuritaires, de la situation poli­tique et des idées préétablies. On me demande souvent la rai­son pour laquelle j’ai choisi l’Iran. Je réponds : Depuis la Révolution islamique en 1979, les médias étrangers ont ten­dance à nous proposer une vision assez sombre de l’Iran, en tant que la terre de l’intolérance religieuse, un pays en guerre, dangereux et peu hospitalier, dont la population est totale­ment manipulée par les mol­lahs … Pourtant, la société ira­nienne est très dynamique, elle s’est transformée, en passant d’un milieu plutôt rural et pauvre à un autre urbain, jeune et moderne. C’est un pays dont la culture underground abonde d’énergie, de créativité et de paradoxes », témoigne Badawy, fasciné par le roman Samarkand, d’Amin Maalouf, décrivant l’Orient du XIXe siècle et du début du XXe, nous faisant voyager dans un univers où les rêves de liberté ont toujours su défier les fanatismes. Pour Badawy, parler seulement du malheur n’aide pas beaucoup à faire évoluer la situation. Par contre, essayer de trou­ver des histoires positives et moti­vantes peut bien faire bouger les choses.

Amr Badawy vient d’entamer une nouvelle aventure, à savoir : le voyage en Afghanistan, entamé en 2016. « Les pays de l’Asie centrale m’intéressent beaucoup plus que l’Europe », fait-il remarquer. Actuellement, il prépare la rédaction de son récit de voyage là-bas, et son livre sera prochaine­ment en vente. « Dans mes couchsurfing, je choisis toujours des pays souvent présentés comme conservateurs, et puis, je découvre qu’il existe derrière cette impression de face bien d’autres réa­lités plus profondes », précise-t-il, aspirant à briser les tabous à travers ses récits de voyage, ses expositions de photos ou autres. « J’espère trou­ver des sponsors afin de soutenir et développer mon blog qui fournit, en langue arabe, quelques conseils aux voyageurs : comment obtenir un visa, les sites touristiques à visiter, ici ou ailleurs, etc. », lance l’éternel voya­geur. Ses idées et ses rêves continuent à tourbillonner dans sa tête .

Jalons :

1980 : Naissance dans le Delta égyptien.
2005 : Diplôme en Chartered Financial Analyst.
2013 : Voyage en Iran.
2016 : Voyage en Afghanistan




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