Semaine du 6 au 12 décembre 2017 - Numéro 1203
Agnès Debiage : Libraire à tout-va
  Agnès Debiage est beaucoup plus qu'une libraire qui galère au Caire. Son poste, en tant que vice-présidente de l’Association des libraires francophones, la place au sein d'un réseau professionnel et international. Elle vient de lancer un 1er site marchand de livres francophones en Egypte.
Agnès Debiage
Agnès Debiage, vice-présidente de l’Association des libraires francophones. (Photo : Bassam Al-Zoghbi)
Dalia Chams03-06-2015
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Dans sa boutique-librairie, le passé joue à cache-cache avec le présent. Les livres et les oeuvres d’artisanat, bien rangés sur les étagères, nous offrent une espèce de voyage littéraire, parfois exotique, dans sa chère Egypte. Le pays où elle est installée, avec son mari Ludovic Piantanida, depuis une vingtaine d’années. D’une part, il y a les romans d’Albert Cossery qui racontent la vie de tous ces Mendiants et orgueilleux qu’il a connus de près, faisant revivre La violence et la dérision à l’égyptienne, celles que la libraire a expérimentées différemment dans le cadre de la révolution du 25 janvier et des événements qui l’ont suivie. Car sa boutique principale se trouve à deux pas de la place Tahrir.

D’autre part, un peu plus loin sur les étagères, figurent le dernier ouvrage de Gilbert Sinoué sur Nasser, L’Aigle égyptien, ainsi que sa fresque formidable, Le Souffle du jasmin, exposant les parcours de quatre familles — juive arabe, pales­tinienne, iraqienne et égyptienne — qui tentent de survivre au naufrage que leur impose l’Occi­dent. Et puis, il y a ce gros bouquin sur Les Chrétiens d’Orient, un sujet fort d’actualité. Avec tant de si belles oeuvres, sans parler d’une liasse de notes publiées, Agnès Debiage se sent très bien entourée. Elle peut être facilement la narratrice que promène un auteur sur les rives du Nil. Car la libraire d’Oum Al-Dounia (mère du monde) a appris à voir beaucoup plus que l’étroite lisière de végétations serrée entre deux déserts. Dès son arrivée au Caire en 1994, elle a compris qu’il y avait quelque chose à faire dans cette ville des Mille et une nuits, un peu dégra­dée, un peu poudreuse, mais grouillante sous l’effet de ses contrastes.

Une fois sur place, Agnès a sillonné le pays en long et en large, étant chargée de rédiger la partie sur l’Egypte du fameux guide Routard. Ce n’est plus l’Egypte lointaine de Christian Jacq avec ses dieux antiques et les mystères d’Osiris qu’elle fait découvrir, mais aussi la terre des hommes et des femmes qu’elle a côtoyés. « Je continue toujours à travailler pour le guide Routard, qui ne cesse de grossir d’une année à l’autre … J’ai dû rajouter au moins quelque 250 pages sur des régions qui n’y étaient pas : le Canal de Suez, les Oasis, la mer Rouge. Cela s’est fait en parallèle avec le développement touristique du pays. Normalement, on réactua­lise Le Caire, Louqsor et Assouan tous les ans, et le reste, tous les deux ans ». Et de poursuivre : « J’ai voulu que les lecteurs aient envie de venir visiter l’Egypte de manière individuelle, pour rencontrer les Egyptiens en dehors des voyages de groupe ». Et pour ce faire, il faut se rendre partout, dans les dortoirs à 10 L.E., les hôtels très bon marché (à moins de 70 L.E. ou 7 euros), jusqu’aux plus chics, coûtant 120 euros la nuit. Puis surtout, il faut refaire le tour à chaque édi­tion, car les coups de coeur changent d’une année à l’autre. « C’est un travail de vérification et d’évaluation, en prenant en considération le prix payé. En fait, je suis le parcours des hôteliers, leurs employés ; je les vois vieillir avec moi. Les gens sont bienveillants, en général, simplement il faut s’y prendre avec tact. Petit à petit, ils ont dû saisir l’apport du Routard ».

Au départ, en arrivant en Egypte, Agnès Debiage n’était du tout ni dans la logique de l’édition, ni dans une logique francophone. Pourtant, le monde des auteurs lui était familier, car à Paris, elle lisait les manuscrits aux éditions Marcus, collection Guides du voyageur. C’est ainsi d’ailleurs qu’elle a atterri la première fois en Egypte et qu’on lui a proposé de collaborer plus tard avec le Routard. Mais jusqu’ici, elle n’avait rien planifié. « A l’école, j’aimais le fran­çais et l’orthographe. Je fréquentais les bouqui­nistes et la seule librairie de Nemours où j’ai grandi. Mais je n’avais jamais rêvé d’être libraire ; j’ai fait plutôt école de commerce ».

Les étapes se succèdent, au gré de sa vaga­bonde fantaisie. Et toujours dans cette histoire, c’est le rapport affectif avec les gens qui compte le plus à ses yeux. Debiage s’est égarée à plaisir dans le labyrinthe des rues cairotes, comme ailleurs à Siwa, Dahab ou Assouan, ses lieux de prédilection, en quelque sorte. Du jour au lende­main, elle décide en 1997 de lancer une librairie itinérante pour la jeunesse : Eldorado. « Je pre­nais ma Jeep, avec 40-50 cartons de livres, et je m’installais, entre deux et quatre jours, à l’inté­rieur d’une école francophone ou d’une école expérimentale, et je faisais des rangements par rayon. En échange, je versais 10 % des ventes à la direction de ces établissements scolaires, sous la forme de livres offerts à leurs bibliothèques ». L’aventure de l’Eldorado a duré sept ans envi­ron, durant lesquels Debiage s’est assurée que les enfants sont toujours friands de livres, mais il faut savoir les attirer à la lecture. Le livre doit faire partie de leur univers, et cela s’applique à tous les gouvernorats qu’elle a visités dans le cadre de son projet, suspendu à cause de la déva­luation de la livre égyptienne. « La vente n’était pas la condition pour entrer en contact avec les élèves dont les uns venaient bavarder, regarder en toute liberté ce que je proposais. En 2003, tout était devenu extrêmement cher, y compris les livres en français sans doute. Ceux-ci n’étaient plus à la portée de tout le monde et la librairie itinérante n’était plus économiquement viable ».

Sans se griser d’aventures, Agnès Debiage croise les doigts. Rien de pire, pour elle, que la routine et la monotonie. En 2001, elle ouvre L’Autre Rive, une petite librairie générale dans l’enceinte du Centre culturel français d’Alexan­drie. Un local qu’elle tient pendant dix ans et dont elle rend les clés le 21 janvier 2011. « Un jour, j’ai dit à Gilles Gauthier, alors Consul général de France à Alexandrie : Il n’y a pas une seule librairie francophone à Alexandrie, vous n’avez jamais pensé à en ouvrir une ici à l’institut ? En deux mois, tout a été fait. On m’a accordé un atelier de 12 m2 qui donnait sur le jardin. J’y ai mis des employés et m’y rendais toutes les semaines ». Trois ans plus tard, elle ouvre Oum Al-Dounia, au Caire, toujours dans les locaux actuels, rue Talaat Harb. Avec son mari, elle s’investit dans cette « caverne aux trésors », multicolore, située dans un vieil immeuble du centre-ville. « Ludo, à l’origine graphiste très créatif, s’occupe de l’artisanat, et moi, du livre. En 2009, on a ouvert une deuxième boutique à Maadi, préservant le même esprit de boutique-librai­rie », lance Agnès, qui a fondé avec d’autres une Association Internationale pour les Libraires Francophones (AILF) en 2002, afin de consti­tuer un réseau professionnel de plus de 100 libraires et faciliter la circulation et la diffusion des livres dans l’espace francophone. Aujourd’hui, elle en est la vice-présidente, parti­cipe à la formation de libraires au Maroc comme à Madagascar, mais cela ne l’empêche d’avoir toujours un oeil sur son balcon exigu, donnant sur la place Tahrir.

Vu les remous politiques, les affaires ne sont pas du tout les mêmes. Debiage se contente de gémir son désenchantement. « On a tout vu : les cris d’espoir, de désespoir, la joie, la violence, les manifestations. On a voulu tenir avec nos employés — environ 15 personnes — et avec une centaine d’artisans qui nous fournissent notre marchandise. Mais le cauchemar n’est pas fini. Nos ventes s’écroulent et ne remontent pas du tout comme on l’escomptait. L’activité n’a pas repris dans le quartier, le tourisme non plus ».

Comme elle le dit bien, Agnès n’est pas du genre à se poser trop de questions ; elle regarde et réagit. Du coup, elle s’engage dans une autre aventure, celle du commerce électronique, en montant un premier site marchand de livres fran­cophones en Egypte (oum el-dounia.com), avec l’aide du Centre national du livre à Paris. Et d’expliquer : « Notre clientèle s’est de plus en plus égyptianisée. Depuis quelques années, il y a une réappropriation de l’artisanat local par les Egyptiens. Ces derniers, les jeunes créateurs inclus, valorisent l’aspect oriental du pays. C’est un processus lent qui s’est opéré dans toutes les sphères culturelles. Cependant, cette clientèle (relativement aisée) veut désormais vivre à la périphérie de la ville, dans les nou­velles zones d’urbanisation à Tagammoe, au Cheikh Zayed, à Qattamiya, etc. Ils mettent leurs enfants dans des écoles là-bas et se créent leur propre univers, loin du centre ». La solution est peut-être de leur livrer les produits d’Oum Al-Dounia à domicile, comme il est d’usage pour un tas d’autres marchandises en Egypte. Sur ce, Agnès Debiage s’est mise à la photogra­phie, afin de mettre en ligne des photos de leurs produits artisanaux, accompagnés d’un petit texte descriptif. Elle a commencé à préparer elle-même des résumés de livres, des notices sur les auteurs et à collecter les réactions dans la presse. « On démarre avec 450 livres en fran­çais, un stock exclusivement réservé à Internet, et avec 300 articles d’artisa­nat. Sur Le Caire, nous livrons le len­demain, en deux jours pour Alexandrie et 3 jours à la mer Rouge. Le paiement se fait soit à la livraison, soit en ligne par carte bancaire. Notre principe est toujours le même : nous ne vendons que ce qu’on aime avoir chez nous, qu’il s’agisse de livres ou d’artisanat ».

Cette notion de partager les plaisirs avec sa clientèle relève, en effet, de sa passion et de sa manière de concevoir son métier de libraire. Car même si un grand lecteur ne fait pas obligatoire­ment un bon libraire, un bon libraire doit être un grand lecteur. « Le libraire a un rôle de passeur entre le texte de l’auteur et le lecteur », dit-elle. Puis elle l’affirme à nouveau, à travers un mes­sage qu’elle écrit sur Facebook après la mort du propriétaire de la librairie Marion à Nemours, afin de lui rendre hommage : « C’est bien plus qu’un simple commerce de livres (...) Il faut savoir que la librairie est l’un des commerces qui a les plus petites marges de profit, car le prix du livre est réglementé. Pourtant, un libraire assume les mêmes frais que n’importe quelle activité de vente (...) Je vous assure, les libraires sont souvent des gens passionnés ». Debiage insiste sur la dimension culturelle de son travail, sur le rapport affectif qu’on entretient avec l’en­tourage. Les soirées de dédicace, en présence de l’auteur, accentuent le rôle de la librairie comme lieu d’échange et de découverte. Au moins, c’est la logique qu’adopte Agnès dans sa caverne de Ali Baba.

Jalons

1966 : Naissance à Nemours, en France.

1986 : Diplôme de commerce de l’Insti­tut européen des affaires.

1987 : Lancement de la brochure « Bienvenue en Egypte », tirée à plus de 100 000 exemplaires par an.

1990 : Editrice pour les éditions Marcus, spécialisées dans les guides de voyage.

1994 : Installation en Egypte.

1997 : La librairie itinérante, Eldorado.

2004 : Ouverture d’Oum Al-Dounia, au centre-ville cairote.

2012 : Secrétaire générale de l’Associa­tion internationale des libraires franco­phones. Puis sa vice-présidente, l’année suivante.

2014 : Chevalier de l’ordre national du mérite et Chevalier des arts et des lettres.




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Agnes Debiage
05-06-2015 07:29am
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Adresse de notre site web
L'adresse exacte de notre site web est www.oumeldounia.com Bonne journée Agnès
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