Semaine du 5 au 11 décembre 2018 - Numéro 1253
Paul-Gordon Chandler : Voyagiste pour âmes en guerre
  Le destin a mené le révérend Paul-Gordon Chandler sur des chemins en terre d’islam. Le reste, il l’a mûrement réfléchi. Voilà le condensé de la vie de cet Américain qui a séjourné au Caire de 2003 à 2013 en tant que recteur de l’église épiscopale St. John the Baptist à Maadi.
Paul-Gordon Chandler
Najet Belhatem29-04-2015

« Le 11 septembre 2001 j’étais en Malaisie pour du travail avec une ONG. Et très vite, j’ai compris que ce qui s’est passé va causer la fracture entre l’Orient et l’Occi­dent, entre l’islam et le christia­nisme. J’ai pensé que ce serait sage d’exploiter tout mon parcours jusque-là dans un sens utile. Je me suis dit que ce serait bien de retour­ner dans un pays musulman au Moyen-Orient. Il y avait ce poste de libre et je connaissais l’évêque … En 2003, je me suis installé avec ma femme et mes deux enfants en Egypte ». Cela a été la deuxième escale arabe du révérend Paul-Gordon Chandler dans le monde arabe. De 1993 à 1995, il a servi en Tunisie comme recteur de l’église anglicane St. George’s à Carthage. Mais son cheminement a commencé en Afrique, au Sénégal. C’est là-bas que le noyau dur de sa vie a pris forme pour guider ses choix et son parcours. « Mon père était pasteur de l’Eglise internationale de Dakar. J’ai grandi comme un chrétien dans un pays musulman, et la majorité de mes amis étaient musulmans séné­galais et libanais. Mais j’ai senti à un âge assez jeune cette tension entre chrétiens et musulmans, et je me suis dit à ce moment : cela ne doit pas être comme ça, il doit y avoir une autre voie. Cela a été le fil conducteur de ma vie : trouver les moyens de créer des ponts entre les religions et les croyances ». Les ponts c’est le mot-clé de Paul-Gordon Chandler et il est bien sûr associé à d’autres mots comme les routes, les chemins et les voies. C’est une sorte de génie civil de l’humain qu’il s’évertue à gérer. Les dix-huit ans de sa vie d’enfant et d’adolescent au Sénégal l’ont donc beaucoup marqué. Dans cette terre d’islam, francophone et africaine, il a, lui-même sans le savoir, été frap­pé du sceau de la différence par ce début de vie singulier pour un Américain.

Obsédé par ces ponts entre les humains, il se choisit au départ une carrière de diplomate et retourne aux Etats-Unis pour suivre les études qui le mèneront à cela. « Je ne voulais aucunement devenir prêtre comme mon père. Mais pen­dant ma dernière année d’universi­té je suis passé par un parcours spirituel et je commençais à réflé­chir à faire quelque chose de pro­fond avec ma vie comme un remer­ciement à Dieu. J’ai fait des études de théologie et je suis entré au séminaire en Angleterre. L’anglicanisme est différent du catholicisme. On ne se sépare pas du monde, c’est plus une vocation. Un prêtre anglican se marie, se mélange à la société, etc. Le but est d’être un conseiller social. J’ai commencé à travailler avec une organisation de formation chré­tienne basée à Londres. Toute ma vie, j’ai oscillé entre l’église et le travail dans une ONG ».

Dans son parcours, il récolte plu­sieurs pièces du puzzle de sa vie et elles semblent s’agencer en temps voulu. Toujours au Sénégal « est née ma passion pour l’art. Le Sénégal est un pays de l’art créatif. J’ai grandi, avec autour de moi, de l’art que ce soit la musique ou l’art visuel. Dans mon quartier, il y avait le chanteur Youssou Ndour. On avait le même âge. Voilà ma vie au commence­ment. Et c’est ici au Caire que les deux grandes rives de ma vie : grandir dans un pays musulman et ma passion pour l’art se sont réu­nies ». La religion, l’art, les ponts. De là est né le rêve « par chance », précise-t-il. « Et c’est là que j’ai vu par hasard que l’art peut être un vecteur efficace pour créer un cli­mat qui rassemble des gens qui n’ont pas apparemment des terrains de rencontres ».

Comment cela s’est-il fait ? « On organisait de petites expositions, des concerts, etc. Un jour, on a visionné le film Hassan et Morkos et on a eu 1 000 personnes qui sont venues. Environ, un quart était étranger et le reste égyptien chré­tien et musulman. Et tout le monde riait en choeur. Parce qu’ils savaient ce qui se passe dans la réalité. En voyant les visages cela m’a frap­pé ». Le film Hassan et Morkos réalisé par Rami Imam (2008), qui réunit deux stars égyptiennes, Adel Imam et Omar Al-Shérif, dresse le parcours de deux Egyptiens, l’un chrétien et l’autre copte. Un cheikh et un religieux copte qui échangent leurs identités pour échapper au fanatisme religieux.

En 2009, le puzzle de sa vie a pris sa forme de base, le révérend Chandler a mis sur pied le festi­val annuel Caravan of the Arts dont la philosophie repose sur le rapproche­ment entre les cultures et les croyances par le vecteur de l’art. « Durant cette année, on a lancé la première expo­sition Caravan avec 20 artistes, 10 étrangers occidentaux et 10 Egyptiens. On a eu 1 500 personnes le jour du vernissage. J’ai été telle­ment surpris par les réactions qu’on a décidé que l’art serait le cataly­seur de plusieurs autres choses durant ce festival ».

Ce leitmotiv de tisser des ponts entre les humains génère en lui plu­sieurs champs d’action. En 2007, il publie son livre Pilgrims of Christ on the Muslim Road : Exploring a New Path Between Two Faiths (pèle­rins du Christ sur la route de l’is­lam), Cowley Publications/Rowman & Littlefield. Ce livre, qu’il a écrit lors de son séjour au Caire, se penche sur l’expérience de l’écri­vain syrien Mazhar Mellouhi, musulman, qui se définit comme un disciple de Jésus. Pour comprendre cette étape, il faut retourner plu­sieurs années en arrière dans les années 1990 en Tunisie. « Quand j’étais en Tunisie, j’ai fait la connaissance de Mazhar Mellouhi, un écrivain syrien qui y séjournait à l’époque. Sa définition de lui-même était qu’il est un musulman soufi adepte du Christ. Quand j’ai enten­du cela, j’ai trouvé cela intéressant et j’ai vu dans sa vie quelque chose de passionnant. Il vient d’une famille musulmane et il est devenu disciple de Jésus à travers Gandhi, qui, lui, n’était bien sûr pas chré­tien. Quand il m’a parlé de son expérience mystique, je suis rentré chez moi, et tout prêtre que je suis, je me suis mis à penser à sa manière d’aborder Jésus ». L’expérience mystique de Mellouhi est celle d’un homme qui est le prototype du voyageur entre les cultures et les religions sans se perdre dans les méandres de la différence.

Pour Paul-Gordon Chandler, ce voyage est le seul à même d’at­ténuer les peurs de part et d’autre et, par là même, d’anéantir la haine et les tensions.

Le choix de l’art comme vecteur de rapprochement est-il dérisoire face à l’ampleur du fossé et à l’ac­tualité brûlante ? « L’art n’arrête ni les guerres, ni les terroristes, mais petit à petit, je crois que l’art peut changer la façon de penser des gens. Bien sûr, cela ne fait qu’une des pièces du puzzle. Cela ne peut pas être la solution, mais cela est une partie de la solution. C’est cela l’objectif : Faire bouger tout le monde. Cela me fait plaisir de voir qu’on peut repousser les frontières de chacun ».

Et repousser les frontières de cha­cun peut se faire juste par le rappel d’évidences que le trop-plein d’in­compréhensions a caché. « Quand je fais mes prêches je rappelle aux chrétiens occidentaux que leur reli­gion vient du Moyen-Orient et que les livres de l’Evangile ont été écrits dans les langues du Moyen-Orient et qu’un Arabe musulman qui lit l’Evangile le comprend mieux car il émane de sa culture ».

Il n’a de cesse de rechercher des terrains de rencontre entre l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud. En 2013, le festival Caravan gagne en matu­rité et choisit les ânes pour rappro­cher les uns et les autres à travers leur symbolique dans les religions musulmane et chrétienne autour du thème « En paix et avec compas­sion ». L’exposition s’est d’abord tenue au Caire, ensuite les ânes ont pris le chemin de Londres. « Mais ce qui nous a surpris quand on a pris ces ânes à Londres c’est la réaction qu’ils ont suscitée. Presse, médias, CNN, etc. Plus de 120 000 personnes sont venues voir l’expo­sition. On a disposé les 90 ânes peints par des artistes de tous bords, marchant entre La Mecque et Jérusalem. Le succès nous a encouragés à faire de Caravan une ONG enregistrée aux Etats-Unis ».

Caravan récidive un an après avec l’exposition Ameen avec des corps humains toujours en fibre de glace. « Nous avons choisi quatre postures qui illustrent la prière dans les trois religions ». Pour la prochaine exposition de Caravan en Egypte, le révérend veut garder le secret. « C’est une surprise, mais elle se déroulera dans la rue, dans l’espace public ». Il arrivera ainsi à son objectif premier : aller à la ren­contre des gens là où ils se trou­vent. « Ce sera encore une fois des ânes, mais avec des oreilles tendues vers le haut ».

Petit à petit, Paul-Gordon pimente ses challenges. « Je prévois une exposition dans le Wyoming avec des artistes du Moyen-Orient pour parler de leur monde face à des personnes qui n’en connaissent rien ». Au fil des voyages, le révé­rend Chandler a bâti une sagesse propre à lui : « J’ai 51 ans et je crois que je n’ai vécu que 15 années aux Etats-Unis. Maintenant, j’y suis installé, je croyais que j’au­rais du mal à m’adapter. Mais cette fois-ci, j’ai abordé mon séjour dans mon pays d’une manière diffé­rente. Je suis retourné aux Etats-Unis avec en tête que je débarque dans un pays étranger. Et quand j’arrive dans un pays étranger, je regarde mon nouvel environnement et les gens avec compassion et sym­pathie pour mieux les connaître. Car avec son propre pays on est dur et critique. Cela m’a donné la possibilité de les voir avec un regard différent, et dans cette optique peut-être qu’à travers Caravan je pourrai un peu changer la vision qu’ils ont du monde ».

Jalons :

2009 : Création du festival Caravan of The Arts.

2007 : Parution de l’ouvrage Pilgrims of Christ on the Muslim Road.

2013 : Exposition En paix et avec compassion.

2014 : Exposition Ameen.

2015 : Exposition The Bridge.




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