Semaine du 16 au 22 août 2017 - Numéro 1188
Hossam Bahgat : « Certains pensent que le régime policier de Moubarak a été démantelé, ce qui est faux »
  Directeur de l’Initiative égyptienne pour les droits individuels, Hossam Bahgat fait le point sur la condition actuelle des droits de l’homme. Pour lui, la situation exceptionnelle que traverse le pays sert à reléguer le dossier au second plan.
Egypte
Ola Hamdi14-08-2013

Al-Ahram Hebdo : Les sit-in de Rabea et d’Al-Nahda qui regrou­pent des dizaines de milliers de partisans du président destitué, Mohamad Morsi, représentent un défi pour les forces de l’ordre, auxquelles vous deman­dez de respecter les normes des droits de l’homme en cas de dispersion. Dans quelle mesure cela est-il possible ?

Hossam Bahgat : Après la décision du gouver­nement intérimaire de mandater le ministère de l’Intérieur pour disperser ces manifestations, plusieurs ONG des droits de l’homme, dont l’Initiative égyptienne pour les droits indivi­duels, ont publié un communiqué, où nous avons affiché une position commune. De même, nous avons souligné que ces manifestations sont l’as­pect d’une crise politique et ne doivent pas être traitées comme un problème sécuritaire qui sera résolu une fois qu’elles seront dispersées. Tant que cette crise persiste, rien n’empêchera ces manifestations de se regrouper ailleurs au Caire ou dans d’autres gouvernorats. C’est ce que nous avons vu lors des affrontements avec les forces de l’ordre qui ont eu lieu devant le QG de la Garde républicaine et devant Al-Manassa à Madinet Nasr (ndlr : une cinquantaine de vic­times le 8 juillet, et plus de 80 le 27 juillet, res­pectivement). Les funérailles des victimes, dont la plupart étaient des manifestants venus d’autres gouvernorats, ont occasionné d’autres affronte­ments violents dans leurs provinces. Cela risque de se reproduire à une échelle beaucoup plus importante dans le cas des sit-in de Rabea et d’Al-Nahda si la police décide d’intervenir de la même manière.

C’est pourquoi dans notre communiqué, nous avons également souligné que toute interven­tion sécuritaire doit avoir comme principal souci d’éviter les pertes de vie. Nous avons appelé à ce que l’usage des armes soit limité aux cas d’autodéfense, suivant les normes interna­tionales qui régissent les opérations policières dans pareils cas. Des critères qui, en général, sont négligés par la police égyptienne, ce qui nous fait redouter un lourd tollé.

— Cela dit, des pressions sont exercées sur la police en direction de l’usage de la force. Un message médiatique semble l’ap­prouver et l’opinion publique a tendance à l’accepter …

— Les incitations à la violence contre les manifestants islamistes sont dues au fait que certains partisans de Morsi sont eux-mêmes impliqués dans l’usage de la violence contre des citoyens, notamment à Guiza, où des dizaines de cas de tor­tures et de meurtres ont été répertoriés, ce qui suggère que ces sit-in représentent une menace à la sécurité. En plus, il existe une aile au sein du pouvoir qui favorise l’usage de la manière forte contre les islamistes et qui utilise les médias dans ce qui ressemble à une cam­pagne anti-islamiste bien organisée. Je pense que c’est très dangereux pour l’avenir de la coexistence.

— Le ministre de l’Intérieur a annoncé le rétablissement, dans la Sûreté d’Etat, de départements abolis après la révolution du 25 janvier 2011, dont ceux de la surveillance des activi­tés politiques et religieuses et de lutte contre l’extrémisme Ces décisions font craindre le « retour du régime policier » de Hosni Moubarak. Cela est-il justifié ?

— Certains pensent que le régime policier de Moubarak a été démantelé, ce qui est faux. Ce régime n’a jamais disparu pour que l’on craigne son retour, il a continué sous la transition mili­taire et puis avec le président Mohamad Morsi. Durant toute cette période, aucune action n’a été prise au niveau de la réforme de l’institution policière et des programmes enseignés à l’Aca­démie de police. De même, aucune mesure n’a été prise ni contre les officiers accusés de viola­tion des droits de l’homme, ni pour assurer la formation nécessaire à ceux qui en ont besoin. Alors que nous avons présenté des propositions concrètes relativement à tous ces dossiers.

Je pense que pour parler de réforme, le minis­tère doit d’abord reconnaître ses crimes contre les manifestants lors et depuis la révolution du 25 janvier 2011. Mais la police se présente plutôt comme une victime. Force est de consta­ter que plus de 95 % des officiers accusés de meurtre de manifestants ont été innocentés. Ainsi, le fait de maintenir le ministre de l’Inté­rieur du cabinet sortant dans le gouvernement actuel représente un message très négatif à ce propos. Il signifie aussi que rien ne risque de changer au niveau des mêmes pratiques poli­cières qui trouvent leur justification aujourd’hui au nom de la crise politique et de la lutte contre le terrorisme. Ce ministre, Mohamad Ibrahim, était aux commandes lors des affrontements à Port-Saïd et à Suez, qui ont fait plus de 30 vic­times en janvier dernier ; lors de la campagne d’arrestations d’activistes en février et en mars ; lors des crimes confessionnels à Al-Khossous en avril et lors du meurtre de 4 chiites en juin. Son maintien signifie que le président Morsi ne risque pas d’être jugé pour sa responsabilité dans ces événements, parce que cela implique­rait le jugement de son ministre de l’Intérieur qui est toujours en poste.

—est votre évaluation de la cam­pagne antiterroriste que mène l’armée depuis des semaines dans le Sinaï ?

— Il faut d’abord souligné que nous soute­nons l’Etat dans ses efforts pour protéger les citoyens, une protection que d’ailleurs les habi­tants du Sinaï ont toujours demandée. Cela dit, nous avons des craintes à cause notamment de l’absence de la transparence dans la lutte contre le terrorisme. Les informations fournies sont toujours incomplètes et souvent contradic­toires. Par exemple, le porte-parole militaire a récemment annoncé que l’armée a tué 60 terroristes et arrêté 160 autres, qui sont actuellement interrogés. Or, nous ne savons pas dans quelles circons­tances ces derniers ont été arrêtés, dans le cadre d’un coup de filet aléatoire ou parce qu’ils étaient simplement sus­pects, et quel est le genre de traitement qu’ils reçoivent. Des questions qui restent sans réponse, surtout en l’ab­sence d’un Parlement et de tout contrôle civil sur les activités des mili­taires.

Un dossier est peu évoqué : celui des incidents interconfessionnels. Comment expliquez-vous le laxisme sécuritaire à ce niveau ?

— La situation sur le terrain est très mauvaise. Depuis la chute de Morsi, les coptes sont visés, qu’ils soient acti­vistes ou citoyens ordinaires. Les attaques visent leurs personnes, leurs habitations et leurs commerces. Il existe aussi un discours confessionnel propagé par les supporters du prési­dent déchu qui incitent à la violence contre les coptes sous une passivité totale de la police et en l’absence de tout effort politique pour cal­mer la situation. Les séances coutumières de réconciliation sont imposées par les autorités religieuses et les responsables locaux qui ne cherchent qu’à calmer la situation aux dépens des victimes qui se trouvent obligées de renon­cer à la poursuite des agresseurs. C’est la même formule qui a toujours prévalu.

— Quelle est votre évaluation globale de la situation des droits de l’homme en Egypte aujourd’hui ?

— En temps de crise, les droits de l’homme ne sont prioritaires ni pour le gouvernement, ni pour la société. Le problème n’est pas autant la suspension de la loi au profit des mesures d’ex­ception, mais surtout la présence d’un état d’in­quiétude où la première préoccupation devient de faire au danger imminent quitte à sacrifier les droits de l’homme. Le danger est que ce qui est toléré contre un certain groupe social au nom de la situation exceptionnelle risque de devenir la norme à l’avenir .



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