Semaine du 15 au 21 mai 2019 - Numéro 1275
Shahla Ujayli : Sans le tournant historique vécu par la ville de Raqqa, je n’aurais pas achevé mon roman
  La Syrienne Shahla Ujayli et l’Egyptien Adel Esmat sont tous deux nominés pour le Prix international de la fiction arabe. Leurs oeuvres ont été présentées lors du récent Festival littéraire international du Caire. Entretien avec Shahla Ujayli et retour sur Al-Wassaya, le roman de Adel Esmat.
Shahla Ujayli
Rasha Hanafy06-03-2019

Al-ahram hebdo : Votre dernier roman, Sayf Maa Al-Adoue (un été avec l’ennemi), a été nominé pour le prix international de la Fiction arabe 2019, un prix litté­raire décerné par la Booker Prize Foundation, à Londres. C’est un roman de générations qui se déroule dans la ville syrienne de Raqqa. Pourriez-vous raconter les coulisses de la rédaction de cet ouvrage ?

Shahla Ujayli : Sayf Maa Al-Adoue est mon quatrième roman. Dans ce livre, on voyage à Raqqa, la ville syrienne qui est ma ville natale, ma première identité et mes premiers souvenirs. Cette ville a été complètement détruite par Daech en 2012. Je dresse, à travers ce roman, la carte d’un voyage dans divers endroits du monde: sur les rives de l’Euphrate, du Rhin et de la mer Baltique. Mon arrière-plan n’était autre que les guerres, l’his­toire et la politique. J’ai essayé de montrer dans cet ouvrage la valeur de l’être humain au-delà des souf­frances subies dans la vie. J’ai passé deux ans et demi à l’écrire, mais j’ai mis plus de temps à faire le travail de recherche et de docu­mentation nécessaire. Durant un voyage en Allemagne en 2015, j’ai rencontré des personnes âgées qui ont dû quitter leurs pays, à cause de la Seconde Guerre mondiale. Ils m’ont parlé de leur souffrance durant ces années. Ce sont des conditions qui ressemblent, pour beaucoup, à ce qu’a vécu le peuple syrien, notamment les habitants de Raqqa, qui ont dû quitter leur ville assiégée, ensuite bombardée par Daech. J’ai lu de nombreux ouvrages historiques sur la ville de Raqqa, et j’ai effectué quelques études en astronomie, pour pouvoir présenter l’histoire de cette ville, célèbre pour son observatoire et ses astronomes. En fait, sans les moments critiques et tournant his­torique vécu par Raqqa, je n’aurai pas pu achever mon ouvrage.

— Votre roman est raconté à travers les voix de trois femmes, qui représentent trois générations (la grand-mère, la mère et la fille). On remarque que les femmes sont toujours présentes dans tous vos romans. Pourquoi cette domination des voix fémi­nines dans vos ouvrages ?

— Le roman est le récit de trois générations de femmes, qui présen­tent au lecteur leur vision du monde et de l’Histoire. Il ne s’agit pas de détails concernant la vie de ces femmes, mais à travers leurs trois récits, qui s’étendent sur un peu plus d’un siècle, que nous appre­nons la nature de la vie arabe dans différents endroits. C’est le monde raconté à travers les expériences de ces femmes. Il y a longtemps, la littérature a abordé les problèmes dont souffrent les femmes, comme l’éducation, le droit au travail, la discrimination, l’émancipation, le harcèlement, le viol, etc.

C’est presque à partir des années 1990 que la littérature a commencé à se servir de la vision de la femme pour exprimer ce dont souffre le monde. La femme dans mes romans est l’ouvrière, la potière, l’ensei­gnante, la lectrice ou l’écrivaine. Je pense que la voix féminine qui s’exprime sur le monde rend le roman riche en détails et en préci­sions.

— Vous écrivez à la première personne dans vos récits. Pourquoi ?

— En fait, la première personne trompe le lecteur et lui donne l’im­pression que l’histoire du roman est non seulement réaliste, mais aussi factuelle. Les gens ont toujours envie de savoir plus sur la vie de l’auteur. Le texte est à 90% imagi­naire, et l’usage du « je » rapproche le lecteur davantage du texte et des personnages.

— Vous êtes académicienne, vous avez enseigné la littérature arabe moderne à l’Université d’Alep et à l’Université améri­caine à Madaba en Jordanie. Selon vous, quelles sont les carac­téristiques du texte arabe moderne ?

— Le texte arabe moderne n’est plus marqué idéologiquement comme c’était le cas au XIXe et au début du XXe siècle. Les thèmes récurrents de l’écriture romanesque arabe ne sont plus le nationalisme, la religion, le féminisme, etc. Mais le texte est devenu plus libre, plus proche de la vie quotidienne de l’individu et de ses problèmes quo­tidiens. Les expériences humaines et l’expression des sentiments dominent. Et ce, sans oublier que la langue et les descriptions, dans chaque texte, dépendent des condi­tions vécues dans chacune des régions du monde arabe. Le roman est à l’image de la société.

Sayf Maa Al-Adoue (un été avec l’ennemi), éditions Difaf, Liban, 2018.

L’auteure en quelques lignes
Née en 1976, la Syrienne Shahla Ujayli est à la fois écrivaine et académicienne. Elle a obtenu son doctorat en études culturelles à l’Université d’Alep et elle est professeure de littérature arabe moderne à l’Université améri­caine en Jordanie. Son roman Samaa Qariba min Baytina (un ciel à la portée de notre demeure) a figuré sur la liste des seize premiers romans candidats pour le Prix international de la fiction arabe 2016.

Son oeuvre est traduite en anglais et en allemand. Ujayli a reçu le prix de l’Etat jordanien en littérature, en 2010, pour son roman Aïn Herr (l’oeil du chat). Son recueil de nouvelles Sarir Bent Al-Malek (le lit de la fille du roi) a obtenu le prix de la Rencontre de l’Université américaine du Koweït (2017), qui est le plus haut prix décerné à la nouvelle dans le monde arabe.




Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire