Semaine du 10 au 16 octobre 2018 - Numéro 1245
Radwa Zahi : Alexandrie a constitué une jonction dans l’Histoire, jouant un rôle essentiel dans l’évolution de l’humanité
  Le livre Ressusciter les sciences d’Alexandrie, de Radwa Zahi, était le sujet d’un colloque lors du Salon international du livre d’Alexandrie, qui s’est terminé le 9 avril. Entretien avec l’auteure sur l’un des aspects de la gloire de la ville historique.
Radwa Zahi
Mostafa Taher11-04-2018

Al-Ahram Hebdo : Pourquoi avez-vous choisi le sujet de la « résurrection » des sciences d’Alexandrie ?

Radwa Zahi : Je suis très fière d’avoir publié ce livre via une institu­tion qui s’intéresse aux lecteurs et publie des ouvrages à la portée de tous, soit Qossour Al-Saqafa (l’Orga­nisme général des palais de la culture). Mon ouvrage est vendu à 5 L.E., bien qu’il soit imprimé sur 365 pages de petit format, ce qui lui garantit d’être diffusé facilement.

J’ai choisi ce titre parce que je vou­lais ressusciter l’histoire des sciences de l’ancienne ville d’Alexandrie. Quant à la seconde partie du titre (Depuis les Grecs jusqu’aux Arabes, ndlr) elle attire l’attention des lecteurs du fait que les sciences rédigées en langue grecque sont restées vivantes grâce à leur traduction, en grande partie, vers l’arabe, pendant les 3 pre­miers siècles de la civilisation isla­mique. Bien que de nombreuses études aient abordé ce thème, j’ai voulu l’aborder d’un point de vue qui attire le lecteur égyptien. L’un de mes objectifs était de souligner que si le mouvement scientifique avait connu un épanouissement sans pareil dans la ville d’Alexandrie, ce n’est pas uni­quement parce que cette ville était grecque, dirigée par les Ptolémées, puis les Romains, mais aussi parce que ce mouvement scientifique est né sur la terre du Nil et que ses sciences sont marquées par des influences égyptiennes.

Puis ces réalisations scientifiques ont constitué le noyau principal des sciences arabes nais­santes. C’est ainsi qu’Alexandrie a constitué une jonction dans l’Histoire, jouant un rôle essentiel dans l’évolu­tion de l’humanité, et c’est ce que j’ai essayé de transmettre par l’intermé­diaire d’un style qui convient à tous les lecteurs.

Radwa Zahi

Quand on parle des anciennes insti­tutions d’Alexandrie, il est par ailleurs normal de poser une question qui se répète depuis une éternité : qui a brûlé la Bibliothèque d’Alexandrie ? La majorité des chercheurs, à la tête des­quels le défunt chercheur Dr Moustapha Al-Abadi, ont déployé d’énormes efforts pour éclaircir ce point et pour répondre à cette question d’une manière académique, loin des émotions et de la défense aveugle des musulmans. Néanmoins, je me suis basé, dans ce livre, sur une étude espagnole récente, selon laquelle il y a une certaine falsification dans la ver­sion des faits qui raconte que les Arabes sont responsables de l’incen­die de la Bibliothèque d’Alexandrie.

Cette version figure dans l’ouvrage Akhbar Al-Olama Bi Akhbar Al-Hokamaa (les chroniques des savants sur le statut des sages) du savant arabe Ibn Al-Kaftï (646 de l’Hégire) et qui aurait été falsifié par un savant juif contemporain nommé Aboul-Farrag Al-Ebri, qui a publié un résumé de l’ouvrage d’Ibn Al-Kaftï. La version selon laquelle ce sont les Arabes qui seraient responsables de cet incendie ne figure que dans ce résumé, ce qui permet de nier cette accusation.

— Pouvez-vous nous parler un peu du contenu de votre livre ?

— A travers cinq chapitres, j’ai abordé l’histoire de la science grecque depuis son apparition sur la terre d’Alexandrie au temps des Ptolémées, au sein des institutions de l’ère hellé­nistique, jusqu’à son arrivée à Bagdad, la capitale du khalifat abbasside, en langue arabe. A partir d’une perspec­tive historique, le premier chapitre aborde le site où est né le mouvement scientifique à Alexandrie, qui est l’an­cienne école d’Alexandrie et sa bibliothèque. Le second chapitre aborde les plus importantes réalisa­tions de l’école d’Alexandrie dans le domaine des sciences naturelles et appliquées, qui conduit au troisième chapitre, qui porte sur l’apport de l’école d’Alexandrie aux sciences humaines et sociales.

Quant au qua­trième chapitre, il étudie l’identité des sciences de l’école, tandis que le cin­quième s’intéresse au transfert du mouvement par l’intermédiaire de la traduction d’Alexandrie vers Bagdad, qui est devenue l’héritière des sciences d’Alexandrie.

— Vous semblez accorder une importance majeure au mouvement de la traduction …

— J’ai surtout voulu m’attarder sur un point important, à savoir que les sciences de l’école d’Alexandrie sont restées une lumière qui a éclairé le chemin des savants pendant le Moyen Age. Les Arabes n’ont pas pris direc­tement leurs sciences de la civilisation iraqienne, pharaonique ou perse, mais ils les ont reçus à travers un médiateur qui est la civilisation hellénistique. Ceci a eu lieu pendant les premiers siècles de la civilisation islamique naissante, pour réaliser une renais­sance exceptionnelle, connue sous le nom d’« âge d’or de la traduction », quand l’esprit arabe a acquis les sciences et les connaissances grecques.

C’est ainsi que les savants arabes musulmans ont hérité le patri­moine scientifique grec et ont été un point de liaison entre les différentes sciences à travers les époques anciennes et modernes. La traduction constitue le point à partir duquel la pensée arabe s’est lancée sur la voie de la créativité et du service de l’hu­manité.

Or, ceci ne signifie pas que le mou­vement de la traduction n’a pas eu de points négatifs. La vérité est que la traduction a eu pendant longtemps une influence sur la pensée arabe au niveau de la méthode d’étude des sciences grecques. De plus, il y a eu des problèmes en ce qui concernait les textes grecs originaux et le choix de certains textes au détriment d’autres.

Quel est votre projet d’écriture de façon générale ?

C’est ma première publication, compte tenu du fait de la complication des mécanismes de la publication en Egypte, en particulier pour les jeunes. Mais je crois que certains lecteurs me connaissaient déjà à travers les articles que j’écris et qui sont publiés de temps en temps dans des publications égyptiennes et arabes et sur des sites électroniques, dont le portail d’Al-Ahram pour les civilisations, le maga­zine Al-Helal et autres. Ces essais m’ont donné de l’expérience au niveau de la compréhension des réac­tions et des tendances des lecteurs. Je tiens toujours à ce que le lecteur fasse connaissance de mon projet à travers ce que j’écris, parce que c’est ce qu’on écrit qui reste.

De façon générale, je suis attirée par les relations entre les civilisations qui ont existé en Egypte, au niveau popu­laire et officiel, comme la relation entre l’époque grecque et la civilisa­tion arabe ; et aussi la relation entre l’architecture islamique et le patri­moine architectural qui l’a précédé. C’est ce que j’ai abordé dans ma thèse de doctorat, dont le thème était préci­sément les éléments architecturaux réutilisés dans l’architecture isla­mique dans la ville du Caire.

Il y a un autre sujet que je voudrais aborder et qui concerne les pratiques populaires en relation avec les cou­tumes et les habitudes égyptiennes tout au long de l’Histoire. Même s’il apparaît qu’il existe une rupture entre l’Egypte ancienne et l’Egypte pen­dant l’ère arabe, la culture islamique a été influencée par l’identité égyp­tienne ancienne ainsi que l’héritage social et civilisationnel qui est resté vivant sous d’autres formes pendant les époques islamiques en Egypte. L’Egypte arabe était différente des autres pays musulmans dans ses aspects civilisationnels, possédant une personnalité exceptionnelle, imprégnée par sa culture et son patri­moine.

Ehiä Oloum Al-Eskandariya, min Al-Younaniya ila Al-Arabiya (ressusciter les sciences d’Alexandrie, depuis les Grecs jusqu’aux Arabes), éditions de l’Organisme général des palais de la culture, 2018.




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