Semaine du 17 au 23 janvier 2018 - Numéro 1208
Anwar Moghith : Tant que le nombre de livres traduits augmente, on avance vers l’avenir
  Lauréat du Prix Ibn Khaldoun-Senghor 2017, Anwar Moghith, professeur de philosophie et directeur du Centre National de la Traduction (CNT), parle de l'évolution de la traduction en Egypte et de son rôle qu'il juge essentiel dans la culture.
Anwar Moghith,
Dina Kabil10-01-2018

Al-ahram hebdo : Vous vous êtes vu décerner le prix Ibn Khaldoun-Senghor pour la totalité de votre oeuvre. Quels ont été les critères du comité ?
Anwar Moghith: Le prix Ibn Khaldoun-Senghor est décerné normalement à un traduc­teur ayant contribué, par ses travaux, au dialo­gue entre les espaces linguistiques et culturels francophone et arabophone. Je pense que les critères des organisateurs (qui ne sont autres que l’Organisation Internationale de la Francophonie, OIF, et l’Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences, ALECSO) étaient fondés sur 4 axes princi­paux. Ma traduction de nombreux ouvrages de philosophie et la publication d’articles en fran­çais sur la pensée arabe contemporaine. Ensuite, la fondation, il y a dix ans, d’un insti­tut pour la formation des professeurs de langue française, qui ouvre ses portes aux médecins et aux scientifiques pour enseigner les sciences en français, en collaboration avec l’Université de Hélouan et l’Institut français d’Egypte. Quant au quatrième critère, c’est ma direction du Centre National de la Traduction (CNT), qui présente un service important à l’échelle du monde arabe.

— Qu’est-ce qui vous a attiré dans le tra­vail bureaucratique du CNT? Et quels sont vos rêves ?
— Lorsque j’ai accepté la direction du CNT il y a trois ans et demi, j’avais le senti­ment profond que la traduction était la clé de toute réforme intellectuelle. C’est, d’une cer­taine façon, l’infrastructure intellectuelle de tout développement culturel. Je suis profes­seur de philosophie à la base, mais quand j’ai voulu traduire et que j’ai entamé ce travail avec passion, le statut de traducteur était lamentable. Il touchait contre son travail assidu et ses traductions spécialisées des sommes minimes. J’étais attristé par le fait qu’il soit à la merci des éditeurs qui l’exploi­taient. Alors, lorsque le critique Gaber Asfour avait fondé le projet national de la traduction, mes amis dans les cercles intellectuels se sont précipités pour traduire sous son égide et m’ont invité à présenter mes cours de philo­sophie (ndlr: comme la grammatologie de Derrida). Le projet national de la traduction porte un profond estime au traducteur à tel point que les éditeurs privés nous accusent de rehausser les honoraires des traducteurs. Je pense que même si nous avons des prix cor­rects, nous avons besoin d’un élan pour que le traducteur arrive à vivre du revenu de ses traductions. En France, le coût de la traduc­tion est de 16 euros pour 1500 signes, ce qui est trois fois plus que nos prix au CNT. J’apprécie le fait qu’il y ait un endroit ouvert qui permet aux traducteurs de présenter leurs travaux et que ces productions soient acces­sibles à tout le monde arabe. C’est primor­dial, parce que la traduction est le signe de progrès cognitif d’une nation. Tant que le nombre de livres traduits augmente, on avance vers l’avenir. Enfin, je suis convaincu que lorsqu’un secteur avance et réussit, il entraîne le reste des secteurs avec lui. C’est du moins ce que je souhaite.

— La crise économique et le flottement de la livre égyptienne ont eu leur impact sur l’achat des droits d’auteur et sur la produc­tion du CNT en général. Comment avez-vous affronté cet obstacle ?
— Le problème s’est posé avant même le flottement de la livre égyptienne. Nous avions l’habitude de contacter les éditeurs à l’étranger pour négocier les droits d’auteur et de les payer via la Banque Centrale d’Egypte (BCE). Mais vu la pénurie de devises étrangères, la BCE s’est trouvée obligée de limiter l’accès aux devises, notamment dans les secteurs gouver­nementaux. Et même en ce qui concerne les individus possédant des comptes bancaires en dollar, ils avaient des restrictions. La liste des titres déposée à la BCE a alors accusé un retard de 6 ou 7 mois. Cela dit, nous n’avions pas de déficit budgétaire au CNT, mais le problème résidait dans la vitesse de transfert de la mon­naie étrangère à l’éditeur concerné. Ainsi, en ce qui concerne l’achat des droits d’auteur, il a remarquablement baissé après la dévaluation de la monnaie égyptienne: avant la dévalua­tion, on atteignait 200 ouvrages par an, alors qu’après, on est arrivé à 100. Mais il ne faut pas oublier de citer le rôle et le soutien du ministère des Finances, qui nous fournit les sommes nécessaires pour conclure nos contrats. Aujourd’hui, nous avons de nombreux nou­veaux titres et nous ne comptons pas unique­ment sur la traduction des classiques, comme on aime à le répéter.

— Le CNT est considéré comme l’une des instances les plus riches du ministère de la Culture. Quelle est la situation aujourd’hui ?
— C’était à l’époque de la fondation du Projet national de la traduction, instance du Conseil suprême de la culture, qui a été créé par Dr Gaber Asfour, avant la fondation du CNT. Ce type de subvention de l’Etat a certes donné un grand élan au CNT et lui a permis de publier un nombre plus grand d’ouvrages. Mais nous ne sommes pas du tout riches, nous subissons le même sort que les autres secteurs du ministère de la Culture. Celui-ci nous a accordé dernièrement une augmentation de budget. Comme le reste des organes du minis­tère, nous devons terminer le budget chaque année et recommencer à zéro l’année suivante.

— Pourquoi ne faites-vous pas de traduc­tion de l’arabe vers les autres langues ?
— La traduction de l’arabe vers les autres langues est de mise dans les documents fonda­teurs du CNT, mais il n’existe pas de budget pour cet objectif. Ce qui est plus ou moins logique, puisque le ministère de la Culture s’in­téresse plus à la culture nationale et moins à la coopération internationale. La traduction vers les autres langues doit se faire à travers le minis­tère des Affaires étrangères en collaboration avec le ministère de la Culture. En effet, lorsque nous avons essayé la traduction de la littérature arabe vers d’autres langues, nous avons été confrontés au problème de la distribution et les ouvrages ont fini alors dans des dépôts.

— Que faire, selon vous, pour faire face à ce problème ?
— Lorsqu’un éditeur français cherche à tra­duire et à publier en arabe Marguerite Duras ou Le Clézio, il s’adresse à l’éditeur égyptien, libanais ou maghrébin. Je pense qu’il faudrait faire de même lorsqu’on veut traduire un livre arabe vers l’allemand, le français, le chinois, etc. L’éditeur étranger peut se charger du coût de l’impression ou de la traduction et promou­voir ainsi la sortie du livre et sa distribution dans la langue traduite. J’ai déposé une propo­sition qui consiste à créer un fonds qui dépen­drait de la présidence ministérielle pour sub­ventionner la pensée arabe en langues étran­gères. Disons un fonds de 5 millions de L.E., qui pourrait couvrir 100 oeuvres en russe, anglais, français, etc.

— Quelles sont vos priorités en matière de traduction vers les langues étrangères ?
— Je pense que certaines oeuvres littéraires, notamment les romans, sont déjà suffisamment traduites comme les romans de Sonallah Ibrahim ou Alaa El-Aswany. En revanche, les oeuvres philosophiques le sont beaucoup moins. Je pense notamment aux écrits de Taha Hussein, Sayed Oueiss ou Ahmad Amin et Galal Amin, qui ont besoin de budget. En effet, nous nous plaignons du fait que les médias occidentaux portent des offenses à notre image et je pense que traduire nos oeuvres intellectuelles est le meilleur moyen pour que le monde fasse notre connaissance et comprenne nos problèmes.

— Vous vous plaignez de la distribution locale de la production du CNT. Qu’en est-il de la distribution dans le monde arabe ?
— En Egypte, nous avons aujourd’hui des points de vente à l’Université de Aïn-Chams et nous en créons d’autres à l’Université du Caire. Nous allons également dans les provinces pour promouvoir nos ouvrages. Il existe une idée étrange qui dit qu’un livre doit se vendre comme de petits pains dès sa sortie. En vérité, il existe des livres de référence qui ne sont ni édi­tions populaires, ni best-sellers, mais qui s’adressent aux institutions, aux librairies et aux chercheurs, comme par exemple les dix volumes de Massälat Falastine (traduction de Béchir el Sébaï de La Question de la Palestine d’Henry Laurens). Ensuite, dans tous les salons du livre arabes, le stand du CNT est l’un des plus visités et des plus actifs au niveau des ventes. Cela est dû à la diversité des disciplines traduites, allant des sciences humaines à la poésie, en passant par le roman, les arts plastiques et les sciences. Cette diversité nous vaut souvent l’accusation de traduire d’une manière chaotique. Or, ce n’est pas le cas, mais nous misons sur la variété des domaines de connaissance traduits.

— Quels sont les titres dont vous avez été fiers durant votre direction du CNT ?
— Il existe plusieurs grands projets, comme La Question de la Palestine, Cambridge pour la critique littéraire en 8 volumes, ou L’Histoire de la philosophie. En plus de L’Université de tous les savoirs en 6 volumes, qui est sorti avant ma nomination, mais auquel j’avais participé en tant que traducteur. Nous avons également des titres comme L’Iliade, traduite pour la première fois à partir de sa langue originale, et le Livre des Eglises de l’Egypte, qui a exigé une grande affinité technique. Sans oublier Al-Méthnaoui de Jalaleddine Al-Roumi en 6 volumes. Nous en sommes au 5e. Ce qui est très positif, c’est que chaque volume a été épuisé dès sa sortie, ce qui montre, à mon sens, que le lecteur veut lire un discours religieux différent de ce qui lui est présenté à la télévision.

— Et quels sont vos projets actuels ?
— Je m’intéresse beaucoup au programme des conférences que nous organisons au centre. Parce que les livres que nous présentons peu­vent susciter un débat sociétal intéressant. Je compte aussi élargir le programme de formation des traducteurs vers différentes langues. Jusqu’à présent, nous avons 15 sessions tout au long de l’année, mais je compte les doubler, afin que le CNT devienne une institution certifiée pour la formation des jeunes traducteurs .

Anwar Moghith est professeur de philosophie à l’Université de Hélouan. Il est éga­lement traducteur de renom, qui a présenté au lecteur arabe, entre autres, De la Grammatologie de Jacques Derrida et Critique de la Modernité d’Alain Touraine. Depuis 2014, il est directeur du Centre National de Traduction (CNT).

Anwar Moghith vient de recevoir le Prix 2017 de la traduction Ibn Khaldoun-Senghor en sciences humaines, décerné par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) et l’Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences (ALECSO). Le prix porte sur ses traductions à la fois du français vers l’arabe et de l’arabe vers le français.




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