Semaine du 15 au 21 novembre 2017 - Numéro 1200
Sissi, mon amour
  Un culte de la personnalité s'est développé autour du ministre de la défense, le général Abdel-Fattah Al-Sissi, après la destitution de Morsi en juillet dernier. Depuis, la « Sissimania » ne cesse de s’emparer du pays. Des chocolats aux sandwichs en passant par les bijoux, Sissi est partout.
Sissi mon amour
Des pro-Sissi expriment leur amour pour lui en célébrant son anniversaire
Chahinaz Gheith04-12-2013

Sissi mon amour
"Toute l'Egypte est Al-Sissi"

La télévision de Samira est allumée 24/24, même quand elle dort, elle ne lâche pas la télécommande. Un clic sur la chaîne CBC, un autre sur ONTV ou Al-Qahira Wal Nas. En somme, toutes des chaînes privées qui qualifient les Frères musulmans de traîtres et de terroristes. Vers 23h, l’une de ces chaînes va rediffuser le discours du général Abdel-Fattah Al-Sissi qui présente ses condoléances aux familles des victimes de l’attentat terroriste qui a frappé la ville d’Al-Arich, dans le Nord-Sinaï, et qui a coûté la vie à une dizaine de soldats de l’armée. Samira, la cinquantaine, se prépare un café, fait mine de ne pas voir son portable qui sonne et invoque Dieu pour soutenir Sissi. « Je ne trouve pas les mots pour qualifier Sissi. Sissi nous a libérés des Frères musulmans et a tenu tête aux Etats-Unis. C’est notre sauveur ! S’il se présente aux élections, je voterai pour lui. Je lui fais entièrement confiance », lance-t-elle. Mais Pourquoi Sissi ? Selon ses propos, c’est lui qui a rétabli l’honneur de l’Egypte, nous rappelle le bon vieux temps, la dignité, la grandeur de l’époque de Nasser. Et d’ajouter : « Quel homme ! Il parle calmement, il apaise les esprits. Même son béret bleu marine fait l’unanimité de l’opinion publique ». Epuisés par environ trois ans de troubles politiques, de marasme économique et de violence, Samira, ainsi que beaucoup de citoyens, voient en Sissi une promesse de stabilité. Elle n’hésite pas à clamer son amour pour l’homme providentiel en affichant sa photo dans son salon. Une photo que l’on retrouve partout à travers le pays. Autrement dit, son nom est sur toutes les lèvres et son portrait est partout, à chaque coin de rue, sur les vitrines des magasins, les façades des immeubles, les lunettes arrière des taxis, les profils Facebook, les t-shirts, les colliers ou encore sur les glaçages de gâteaux, tout glorifie Sissi. Bref, la Sissimania ne cesse de s’emparer de l’Egypte.

Et à chacun sa méthode pour exprimer son amour pour Sissi. Hassan, épicier, a suspendu son portrait à l’intérieur de son épicerie. Il le considère comme un superman qui a sauvé l’Egypte du désastre. Son voisin a mis en scène un poster de Sissi avec les pyramides en arrière-plan, flanqué d’un lion et survolé par un aigle, symbole de puissance. Pour d’autres, il est présenté comme le messie. Sa photo côtoie celle du président Gamal Abdel-Nasser, vu que les deux hommes partagent notamment le fait d’être des héros nationaux, ont lutté contre les Frères musulmans. « Cette photo veille sur moi, elle m’assure l’impunité. Ni le gouverneur, ni la municipalité n’oseront s’approcher de moi ! », dit Ragab sans sourciller, qui affiche un portrait de Sissi sur la façade de son café. Quant à la copropriétaire d’une chocolaterie du quartier de Garden City au centre-ville, elle a voulu faire preuve d’originalité en créant des chocolats à l’effigie du militaire.

« Merci Sissi, du plus profond de notre coeur »

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« Des millions de personnes sont descendues dans la rue pour soutenir Sissi à leur manière, moi je l’ai fait avec du chocolat », souligne Bahira Galal, tout en ajoutant qu’au mois d’août dernier, elle a eu l’idée de lancer une nouvelle collection de chocolats avec glaçage « spécial Sissi », des messages d’adoration aux portraits du général. « Merci Sissi, du plus profond de notre coeur », peut-on lire sur le chocolat. Ceci n’est qu’un exemple de cette frénésie qui s’est emparée du pays. Tout a commencé lorsque ce général a annoncé à la télévision, le 3 juillet 2013, la destitution du président Morsi. Depuis, il s’est affirmé comme le nouvel homme fort du pays. Assez peu connu du grand public avant cette date, Al-Sissi apparaît aujourd’hui aux yeux d’une partie de la population comme « l’homme providentiel », celui qui combat « l’insurrection terroriste » et qui mène la lutte contre les Frères musulmans. S’il est du coup abhorré par les partisans des Frères musulmans, beaucoup d’Egyptiens lui vouent un véritable culte, et certains ne manquent pas d’imagination pour le faire savoir.

Sissi mon amour

Petit à petit, le culte de la personnalité de Sissi s’est transformé en véritable marque de fabrique, déclinée sur toutes sortes de supports (t-shirts, bijoux, aliments, affiches, etc.). Au rayon comestible, les Egyptiens ont pu par exemple goûter aux « dattes Sissi » durant le mois du Ramadan, aux « C-C cookies » à l’Aïd Al-Fitr, également au « Sissi sandwich » et aux « gâteaux Sissi ». Une bijoutière s’est prêtée au jeu en confectionnant des colliers et des bracelets à l’effigie du chef de l’armée. Lors d’un mariage, des demoiselles d’honneur ont même arboré des tenues militaires pour affirmer leur soutien à leur « idole ». Les idées ne manquent pas, à tel point que le Tumblr « Sissi Fetish » a été créé, regroupant tous les messages d’amour des Egyptiens à leur général Sissi adoré. Un blog s’est aussi donné pour mission de recenser toutes les apparitions du général, sous le titre « Où avez-vous vu Sissi aujourd’hui ? », provoquant ainsi une guerre électronique acharnée avec les partisans de Morsi qui, à leur tour, affichent le slogan de Rabea. Même la chanson n’a pas été épargnée par la Sissimania. Un chanteur populaire chante les louanges du « sauveur » de l’Egypte. « En arabe comme en anglais, nous saluons le général Sissi (…) un homme au coeur solide, dans cette période de crise », déclame ainsi Chaabane Qarawane, un chanteur inconnu dont le clip a été vu plus de 350 000 fois depuis cet été. Mieux encore, un collectif de chanteurs a également composé une chanson à la gloire de l’armée intitulée « Teslam al-ayadi ».

Cependant, Chérif Tareq, ingénieur, pense que cette « bulle de popularité » ne va pas durer longtemps et pourrait finir par exploser. Selon lui, la Sissimania s’appuie sur la popularité d’un homme charismatique, mais tient aussi au fait que les nombreuses voix discordantes sont presque systématiquement étouffées. Les chaînes de télévision islamistes sont suspendues et les chaînes privées, dont la majorité sont la propriété des hommes d’affaires proches de l’ancien régime, participent à la glorification du sauveur de la nation, présenté comme le nouveau Nasser. Sans oublier que l’amour des Egyptiens pour le général Sissi est surtout la conséquence de leur haine pour les Frères musulmans. « Si les miracles promis par le nouveau pouvoir ne se produisent pas, ils pourront rapidement être déçus », souligne Chérif. C’est aussi l’avis de Magdi Abdallah, activiste et blogueur. « Qu’il se nomme Hosni Moubarak, Mohamad Morsi ou Abdel-Fattah Al-Sissi, vous trouverez toujours des gens prêts à embrasser le portrait du chef », soupire-t-il. « Peu éduqué, facile à manipuler, notre peuple a le don de fabriquer des pharaons. On ne saurait mieux dire : certains comparent Sissi à Ahmosis Ier, leader, il y a une quinzaine de siècles avant l’ère chrétienne, époque glorieuse de l’Egypte Ancienne ». Un avis partagé par Gamil, un vendeur de légumes qui pense que Moubarak, Morsi et Sissi sont pareils et ne s’intéressent pas au changement. Moubarak : « la stabilité ou le chaos », Morsi : « la légitimité ou la violence » et Sissi : « moi ou le terrorisme ». Et d’ajouter : « Au début, j’ai beaucoup apprécié Sissi, mais à présent, je trouve que c’est un beau parleur : il y a toujours des manifestations, des attentats, tout est cher ... Que fait-il notre homme fort face à toute cette pagaille ? ».

Une campagne pour qu'il se présente à la présidentielle

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Des demoiselles d'honneur ont arboré des tenues militaires pour affirmer leur soutien à leur « idole ».

Alors que l’élection présidentielle est prévue pour le premier semestre de 2014, une campagne intitulée « Complétez votre bonne action » bat son plein depuis quelques semaines en Egypte. Objectif : recueillir 30 millions de signatures pour que Abdel-Fattah Al-Sissi se porte candidat à la présidentielle. Les clips diffusés à la télévision, les groupes sur les réseaux sociaux et les affiches placardées dans les rues à la gloire du « tombeur des Frères musulmans » sont partout. Il a déjà indiqué qu’il ne souhaitait pas se présenter. Plusieurs personnalités encouragent cette invitation à briguer ce poste de chef d’Etat. C’est le cas notamment de Hoda Gamal Abdel-Nasser, fille de Nasser, qui a été la première à appeler le général à prendre ses responsabilités. « Le pays souffre de vide politique. Les Egyptiens sont fatigués de l’instabilité politique chronique. Ils veulent un président fort, capable de prendre des décisions », analyse Moustapha Kamel Al-Saïd, chercheur en sciences politiques à l’Université du Caire. Certains font preuve d’un zèle plus poussé. Dans les locaux du parti Al-Ghad, parti créé sous le régime de Hosni Moubarak, Abdel-Nabi Abdel-Sattar, initiateur d’Ikhtar raïssak (choisis ton président) collecte les signatures de soutien à la candidature de Sissi à la présidentielle. S’inspirant du modèle de Tamarrod, une campagne de pétition qui a conduit à la destitution de Mohamad Morsi, ce rédacteur en chef espère collecter pas moins de 50 millions de signatures d’ici à la fin de l’année. « Sissi est le mélange parfait entre le charisme de Gamal Abdel-Nasser et l’esprit stratège d’Anouar Al-Sadate », s’enthousiasme Abdel-Sattar, qui affirme avoir recueilli 6 millions de signatures.

Bien relayée par les médias gouvernementaux et par certaines chaînes privées appartenant à des feloul, la campagne pro-Sissi surfe sur une vague de nationalisme débridé. Sur la une du journal Sawt Al-Omma, on peut lire : « Toute l’Egypte est Al-Sissi ». « J’appelle Abdel-Fattah Al-Sissi à se présenter aux prochaines élections présidentielles », s’exalte le quotidien Al-Masry Al-Youm. « Présentez-vous et sortez-nous de la tourmente ». « Pourquoi Sissi président ? », feint de se demander Al-Youm Al-Sabie. « Parce que c’est un patriote qui défend le peuple contre les dangers intérieurs et extérieurs ».

Fabriquée ou pas, l’effervescence médiatique fait des émules. Le populaire humoriste Bassem Youssef a raillé la Sissimania dans sa première émission après le renversement de Mohamad Morsi. Sa liberté de ton a rapidement été sanctionnée : son émission Al-Bernameg, sur la chaîne privée CBC, a été suspendue. Car tout simplement rire de cette Sissimania n’est pas au goût de tous. La chaîne CBC l’accuse de ne pas avoir respecté sa politique éditoriale et argue des « réactions populaires de colère » à son show qui attaque le général Al-Sissi et porte atteinte au prestige de l’armée et de l’Etat. Raison pour laquelle la justice a ouvert, le 28 octobre, une enquête suite aux plaintes accusant Bassem d’incitation au chaos, de menace à la sécurité nationale, ainsi que d’insulte à l’armée. Sur Twitter, Bassem a répondu : « Les Egyptiens aiment les blagues et l’ironie, c’est vrai, mais surtout quand elles correspondent à leurs idées. Critiquer Morsi c’était licite, critiquer l’armée c’est illicite ».

Les opposants attaquent

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Mais au milieu de cette euphorie générale, des voix tentent de chanter en dehors du choeur, comme celle de Moustapha Karim, pro-Morsi. « Al-Sissi a mis nos bulletins de vote à la poubelle », accuse ce fonctionnaire, vêtu d’un t-shirt qui porte le slogan de Rabea caché sous son survêtement pour que personne ne le remarque. Et d’ajouter : « Cet homme considéré comme un héros national n’est qu’un criminel qui a massacré près de 3 000 Egyptiens, lors de la dispersion sanglante de Rabea Al-Adawiya et d’Al-Nahda en une seule journée seulement. De massacre en massacre, il a généré une haine viscérale entre les deux camps ». Selon lui, à cause de l’action irréfléchie de Sissi, ce pays est en train de basculer vers la guerre civile. Mahmoud, professeur, n’arrive pas à supporter cette Sissimania qui a dépassé toutes les limites. « Nous en avons marre de cette division et de ce sang qui coule tous les jours ! C’est le même fascisme des Frères musulmans, mais sans barbe ! », s’énerve-t-il, en parcourant les gros titres de la presse.

Pour d’autres encore, il n’en est pas moins perçu comme l’homme providentiel. Allant plus loin en disant que Sissi est pire que Morsi car, selon eux, les militaires sont bien plus menaçants pour la démocratie que les Frères musulmans. Gigi Ibrahim, une révolutionnaire de la première heure descendue dans la rue pour commémorer avec quelques centaines d’autres jeunes le deuxième anniversaire du massacre de Maspero, dans lequel 27 coptes ont trouvé la mort, tués par l’armée, affirme : « Tout cela est orchestré par le pouvoir. Les autorités vont tout faire pour faire durer l’état de grâce des militaires chez l’opinion publique. Que va faire Sissi pour redresser l’économie alors que les gens ne trouvent plus de quoi manger ? Il va finir par tomber comme Morsi. Sissi n’est pas assez stupide pour se présenter à la présidentielle. Il se fait désirer pour engranger un maximum de popularité, rester au-dessus du jeu politique et tirer les ficelles ».

Quant à l’écrivain Bilal Fadl, il a déclaré qu’il n’est pas partisan de l’hypocrisie qui mène à la déification des responsables et à la création de nouveaux pharaons. Selon lui, c’est difficile d’oublier le nombre important d’individus qui ont été injustement maltraités, emprisonnés ou tués, pour la simple raison qu’ils se trouvaient dans le mauvais camp. « On sait tous qu’Al-Sissi est le président réel de la République, qu’il se présente au poste ou garde le poste de ministre de la Défense, car le prochain président fera en sorte de le satisfaire dans toutes les décisions qu’il prendra, et il y aura une duplicité du pouvoir qui ne permet à aucun pays respectable d’aller de l’avant », écrit-il dans le quotidien Al-Shorouk .



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