Semaine du 13 au 19 janvier 2021 - Numéro 1357
Mariage avec garantie !
  « Le mariage expérimental », une initiative proposée aux futurs mariés pour limiter les divorces précoces en signant un contrat de mariage spécifique avec un ensemble de clauses précises. Une garantie pour certains, un tue-l’amour pour d’autres. Focus.
Mariage avec garantie  !
34  % des divorces ont lieu lors de la première année de mariage.
Chahinaz Gheith13-01-2021

« Après trois mois idylliques, la situation a rapidement dégénéré. J'ai aperçu qu’il n’avait pas coupé le cordon avec sa mère, qu’elle prenait de plus en plus de place dans notre couple et qu’il avait davantage besoin d’elle que de moi », raconte Aya, 21 ans, qui n’a pas pu supporter longtemps. Elle lui a proposé de faire un break, croyant que ça l’aiderait à ouvrir les yeux sur sa relation trop fusionnelle avec sa mère qui mettait leur couple en danger. Mais il est parti sans broncher et n’a pas cherché à revenir. « Quand je lui ai demandé s’il voulait qu’on divorce après trois mois de mariage, espérant, bien sûr, une réponse négative. Il m’a répondu : Comme tu veux », se rappelle Aya, toujours en colère. Et d’ajouter: « J’étais aveugle ou juste conne? Pour trois mois seulement de mariage, je suis devenue une femme divorcée et c’est très lourd à porter ». Idem pour Soha, 23 ans, dont le mariage n’a tenu que trois semaines. Trois petites semaines qui lui ont suffi pour constater que leurs aspirations, leurs envies et leurs chemins divergeaient. Cette jolie fille, issue d’une famille aisée, a rencontré son mari Hossam au bord de la mer à la Côte-Nord. Un coup de foudre et un mariage rapide. « Un homme qui me paraissait fantastique sous tous les angles. Tellement beau, issu d’une famille honorable et aisée, que ça ne laissait aucune place aux questions: Suis-je au bon endroit? Avec la bonne personne? Peu importe, nous étions lancés », raconte Soha, qui a été choquée une fois qu’elle a découvert que son mari l’avait épousée uniquement pour se venger de son ex-fiancée qui l’avait quitté pour un autre. Omar, 32 ans, lui, s’est séparé au bout d’un an: « Trop de disputes, pas de communication, elle ne voulait pas assumer les responsabilités de la vie de couple, toujours hystérique, honnêtement, ce n’est pas une vie, et moi, je veux être en paix chez moi pour pouvoir me concentrer sur ma carrière ».

Les exemples ne manquent pas. En effet, le temps de nos grands-parents, mariés pendant 60 ans, fait rêver. Désormais, les unions ne sont pas forcément pour la vie et les divorces ne sont plus tabous. Dédramatisé, banalisé, le divorce est devenu un pas de plus en plus facile à franchir. A l’heure de l’individualisme triomphant, le couple est un maillon qui se rompt vite. Quand ça ne va plus, le couple préfère vite clore l’affaire et passer à autre chose, plutôt que faire des concessions ou se remettre en question.

A tel point que, selon les chiffres de l’Onu, l’Egypte se classe au premier rang en matière de divorce à travers le monde. 240 divorces sont prononcés chaque jour par les tribunaux de la famille à travers le pays. Ce qui revient à dire que toutes les 6 minutes, un couple se sépare en Egypte: 34% lors de la première année de mariage, 12,5% lors de la 2e année et le reste à partir de la 3e.

Un contrat en bonne et due forme

Mariage avec garantie  !
L’avocat Ahmed Mahran qui à lancé l’initiative du mariage expérimental de trois ans, visant à freiner le nombre importants de divorces.

Quelle réponse face à ces chiffres alarmants et cette flambée des divorces express? Les experts et les religieux n’ont pas hésité à envisager des remèdes aux échecs conjugaux et à organiser des campagnes et des stages de formation pour les maazouns et les conseillers conjugaux. Sans oublier les cours pré-matrimoniaux dispensés dans les diverses églises et mosquées. Pas suffisant, semble-t-il. D’où une nouvelle initiative intitulée « Le mariage expérimental », qui vient récemment d’être lancée par l’activiste et avocat Ahmad Mahrane, qui, à son tour, a tenté de trouver une issue à ce phénomène. Sa recette: mettre les choses au clair à l’avance. Selon lui, cette initiative consiste à ajouter à l’acte de mariage ordinaire un contrat d’accord civil avec des articles rédigés et acceptés par le couple. Il donne aux mariés le droit de mettre fin au mariage lorsque l’un d’eux ne respecte pas les conditions énoncées dans son contrat. Celui qui enfreint les règles paie tous les droits financiers pour l’autre. « Je suis spécialiste des affaires juridiques familiales et je trouve que la plupart des raisons de divorce sont toujours très triviales. Certains couples de jeunes mariés ne montrent aucune responsabilité et ne comprennent pas les valeurs de la famille. Le mariage est devenu pour eux un moyen d’assouvir les besoins sexuels, sans plus. Dès que l’un des deux partenaires ne satisfait plus l’autre, ils divorcent », explique Mahrane, qui est également le directeur du Centre des études juridiques et politiques du Caire, tout en ajoutant que ces dernières années, la société égyptienne assiste à un grand bouleversement et que les déboires conjugaux ne cessent de faire un tollé sur les réseaux sociaux, Facebook et Instagram. Les sites de rencontres se sont multipliés et sont devenus des espaces de débat et de partage. Le nombre de pages concernant ce sujet est en hausse: « Le divorce, ça suffit », « Divorce à 100 % » compte près de 12000 fans, « Mon divorce, début d’une nouvelle vie » bientôt 34000 et « Fadfada et histoires de femmes» plus de 138000.

Autre facteur, d’après lui, favorisant le divorce est sans conteste lié à l’âge des couples. Ceux qui se marient jeunes n’ont pas la maturité pour résoudre les conflits. Les interférences des parents et des proches entretiennent les problèmes et conduisent à l’échec. Souvent, les jeunes couples héritent des conflits antérieurs qui opposent leurs familles respectives, notamment concernant la dot, l’appartement familial, les enfants, etc.

Selon l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS), il existe en Egypte 8 millions de femmes divorcées. A noter que la plupart des cas de divorce surviennent parmi des couples de jeunes mariés qui divorcent au cours de leurs six premiers mois à un an de mariage. C’est pourquoi cet avocat a pensé à cette solution pour réduire le taux de divorce. « Certains couples, lorsqu’ils savent combien d’argent ils perdront après le divorce, prennent du recul et décident de trouver d’autres solutions pour leur vie conjugale », souligne-t-il, tout en assurant que les pertes financières après le divorce ont un impact significatif sur les décisions du couple. Et de poursuivre: « Avec notre initiative, nous obligeons les couples à respecter les règles qu’ils ont déjà mises en place pour éviter le divorce et ne pas payer beaucoup d’argent. Dans le contrat, nous identifions avec les couples les problèmes auxquels ils pourraient être confrontés à l’avenir, nous convenons des solutions et nous écrivons cela dans le contrat, ce qui façonnera leur vie conjugale. Nous leur demandons de suivre les règles contractuelles qu’ils ont ajoutées pendant au moins trois ans ou plus (telles qu’elles figurent dans le contrat) afin de les aider à ne pas être fragiles face à des problèmes précoces qui surviennent généralement au cours des premières années de mariage », affirme Mahrane qui espère qu’après avoir passé trois ans ensemble, d’où l’origine du nom « mariage expérimental », ils se comprendront mieux ou même deviendront parents d’un enfant et les problèmes seront alors minimisés.

D’après cette initiative, les conditions que les couples mettent dans le contrat peuvent inclure tout ce que le couple veut. Une femme peut exiger que son mari n’épouse pas une autre femme, ne la force pas à quitter son emploi ou à porter le voile et ne lui interdise pas de voyager seule. Un mari peut demander à sa femme de n'avoir ni de compte sur les réseaux sociaux ni d’emploi, et ils peuvent tous les deux demander des conditions concernant la garde des enfants en cas de divorce.

Une initiative trop crue ?

Bien qu’une cinquantaine de contrats aient été écrits depuis le lancement de cette initiative, il y a quelques semaines, un grand tollé a été provoqué dans les médias. Certaines activistes, des jeunes, ainsi que leurs parents ont apprécié ce mariage sous conditions. « Je suis fiancé depuis trois ans et je ne sais toujours pas si je suis prêt pour le mariage. Nous nous disputons souvent autour de nombreux problèmes, c’est pourquoi j’ai toujours peur. Mais après que mon ami m’a parlé de l’initiative, je suppose que je vais y réfléchir », constate Rami Mostapha, un comptable de 30 ans. Sur le même ton, Yasmine Abed, une jeune fille de 26 ans, pense que l’initiative peut garantir l’harmonie au sein des couples et assurer une relation saine et elle s’avère prête à opter pour cette union. « Dans les cas ordinaires, si une femme souhaite divorcer et que son mari refuse, elle va au tribunal et passe au moins quatre à sept ans pour obtenir certains de ses droits. Mais avec ce contrat, elle évitera le casse-tête des tribunaux, ça sera un divorce par consentement mutuel et la femme obtiendra ses droits beaucoup plus rapidement, car de telles circonstances auraient déjà été couvertes par le couple », explique une responsable au projet « Mawada » (amabilité), lancé par le ministère de la Solidarité sociale pour sensibiliser les jeunes avant de se marier.

Cependant, les hommes de religion et les cheikhs ont rejeté catégoriquement ce mariage, le qualifiant d’invalide et de contraire à la charia. « Ce n’est qu’une forme de mariage de motea (plaisir, mariage provisoire), voire d’adultère, étant donné que le mariage doit s’inscrire dans la durée », explique Dr Ahmad Kéreima, professeur de jurisprudence et de charia à l’Université d’Al-Azhar, tout en ajoutant que ce contrat non seulement pourrait laisser entendre qu’il existe une intention de divorcer, mais aussi permettre aux couples de se manipuler.

D’un avis différent, Saïd Sadeq, professeur de sociologie à l’Université américaine, estime que cette initiative n’est pas nouvelle, car dans le contrat de mariage ordinaire, le couple peut ajouter les clauses qu’il désire. Mais surtout, pense-t-il, « c’est une union sacrée qui doit être construite sur l’amour et l’entente et non sur un contrat avec des conditions qui ajoutent des difficultés au mariage », précise-t-il. Un avis partagé par Amr Mossaad, jeune ingénieur, qui s’oppose à cet engagement, qui vient confirmer la maxime populaire « L’été pour le mariage, l’hiver pour le divorce ». « Non à ce mariage expérimental qui pourrait détruire la vie conjugale et ébranler la stabilité et la quiétude dans nos foyers! Non à toute forme de mariage inventée de toutes pièces et contredisant la charia islamique. Ce n’est qu’un mariage qui humilie nos filles, alors qu’elles ne doivent jamais être des objets d’expérimentation », s’indigne-t-il.

Expérimental, le mot est en effet lourd. Pour de nombreux jeunes hommes et jeunes femmes qui croient encore en l’amour, cette initiative tue l’essence même de la relation de couple. Quant aux plus âgés, ils estiment que l’affaire est bien plus compliquée qu’une simple question de clauses. A l’exemple de Dalia, 55 ans, mère d’une fille et d’un garçon en âge de se mettre en couple, qui craint pour l’avenir de ses enfants.

« Retarder le divorce par crainte des charges financières ! C’est affreux ! Il faudrait plutôt aider les jeunes à savoir faire le bon choix, à ne pas se précipiter avant de passer à l’acte, leur expliquer que le mariage n’est pas un jeu d’enfants et qu’il faut apprendre, ensemble, à faire des concessions pour que le couple marche », dit-elle .


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