Semaine du 7 au 13 novembre 2018 - Numéro 1249
Quand les poissons nourrissent les plantes
  L'aquaponie connaît ses premiers adeptes en Egypte. Consistant à cultiver des légumes et des herbes hors sol en les irriguant avec de l'eau provenant de bassins piscicoles, elle permet des rendements plus élevés que les méthodes de culture classiques. Reportage.
Quand les poissons nourrissent les plantes
La technique de l’aquaponie permet d’économiser entre 80 et 90 % d’eau en comparaison avec l’agriculture traditionnelle. (Photo : Mohamad Abdou)
Manar Attiya07-11-2018

Trois grands bacs en bois remplis de plantes de laitues qui poussent sur un support composé de billes d’argile. Cette culture est irriguée en circuit fermé par l’eau provenant de bassins dans lesquels sont élevés des poissons. Les bacs à plantes se trouvent en haut et ceux des poissons en bas.

Un ensemble de tuyaux ainsi qu’une pompe permettent de pomper l’eau des aquariums vers les bacs remplis de substrat et dans lesquels poussent les plantes. L’eau retourne ensuite dans les bassins piscicoles, où nagent des dizaines de petits tilapias, un genre de poisson très résistant et qui s’acclimate bien à la chaleur. La température et l’hygrométrie sont bien contrôlées. Cette ferme de 500 m2 se situe dans un entrepôt abandonné à Aïn-Chams, un quartier populaire du Caire.

C’est la ferme aquaponique d’Achraf Saadi, diplômé en lettres et qui a réussi à monter son projet commercial l’année dernière. Un projet consacré à la culture de salades. « J’arrive à récolter 25 laitues par m2, alors que dans la culture traditionnelle, on ne peut repiquer que 6 à 8 plantes de laitues au m2. Dans le bassin à poissons, il y a 130 tilapias au m2, en comparaison avec l’élevage classique, où l’on élève 4 à 6 tilapias au m2 », précise Achraf.

Diplômé dans les années 2000, Achraf est resté au chômage plusieurs années, avant de découvrir sur Internet l’aquaponie, qui unit culture de plantes et élevage de poissons. « Les plantes les plus faciles à cultiver sont les légumes à feuilles vertes — salades diverses, épinards, etc. — et les herbes telles que le persil, le basilic, des herbes médicinales et des plantes aromatiques », explique-t-il.

Ainsi, la première année, Achraf a planté seulement quelques légumes et herbes potagères, car le substrat ne contenait pas encore assez de nutriments. En 2015, et avant de se lancer définitivement dans le projet, il a voulu tester l’expérience chez lui. « J’ai été étonné du résultat. Des centaines de plantes de laitues ont poussé et j’avais en plus quelques kilos de tilapias dans cette petite ferme que j’avais installée à la maison », raconte Achraf avec un sourire de satisfaction. Aujourd’hui, après une année d’exploitation seulement de la grande ferme, lui et ses trois amis associés commencent à en tirer les premiers profits.

Mélange d’élevage et d’agriculture

Quand les poissons nourrissent les plantes
L’aquaponie donne des rendements jusqu’à 18 fois plus élevés que les méthodes de culture classiques. (Photo : Mohamad Abdou)

Le mot « aquaponie » est une fusion des mots « aquaculture » (élevage de poissons) et « hydroponie » (culture hors sol). Ce système fonctionne grâce à la symbiose entre les poissons, les plantes et les bactéries présentes naturellement. « Les déjections des poissons sont transformées en nitrites, puis en nitrates, grâce à l’action des bactéries. L’eau chargée en nutriments est acheminée vers les bacs de plantes et va nourrir ces dernières. Une fois nettoyée et oxygénée, elle retourne dans les bassins de poissons pour constituer ainsi un cercle vertueux perpétuel », explique Dr Hicham Haggag, expert dans le domaine de l’aquaponie en Egypte.

Il poursuit que cette technique relève à la fois de l’élevage et de l’agriculture, et qu’il s’agit d’un bon moyen pour produire durablement de la nourriture. Les plantes peuvent être cultivées soit à l’horizontale — par exemple sur des billes d’argile ou des galets —, soit à la verticale, grâce à des tours de culture. Dans les deux cas, les racines sont plongées dans l’eau provenant des bassins de poissons.

Dr Haggag, qui est aussi professeur en économie sociale, a vécu aux Etats-Unis dans les années 1980, a eu l’idée de l’aquaponie en 2000, dans le cadre d’une étude de projet et après avoir visité une ferme qui pratiquait ce type de culture. Pour bien comprendre la technique, il s’est rendu dans plusieurs pays où elle était pratiquée.

« L’aquaponie a suscité ma curiosité. J’ai trouvé cette technique de production alimentaire ingénieuse. J’ai compris que cela pourrait être un business fructueux », explique Dr Hicham Haggag. Et il a eu raison. Cette technique peut en outre être intéressante pour les personnes qui ont du mal à subvenir aux besoins de leur famille, surtout en temps de hausse des prix des denrées alimentaires et de l’essence. Les méthodes qui permettent de produire ses propres fruits et légumes sont alors les bienvenues.

Quand les poissons nourrissent les plantes
« Aquaponie » est la fusion des mots « aquaculture » et « hydroponie ». (Photo : Mohamad Abdou)

Diplômé de l’Université des Iles Vierges aux Etats-Unis, Dr Haggag est revenu en Egypte en 2005 et a commencé à y développer son idée de projet. Il a installé 5 fermes aquaponiques, soit une à Ismaïliya, 3 au Caire et la plus grande dans la ville du 6 Octobre. Dr Haggag ne s’occupe pas seul de ses fermes, il est aidé par sa femme Chadya Bacha, qui s’occupe de la culture, alors que Haggag est responsable des ateliers de formation qu’il a initiés l’année dernière dans ses fermes aquaponiques. Pour le couple, il s’agit en effet d’un projet éducatif, conçu pour démontrer la viabilité économique et les avantages environnementaux de ce type d’agriculture urbaine.

Les ateliers de formation attirent un public diversifié, qui comprend aussi bien des ingénieurs et des nouveaux diplômés que des femmes au foyer venues accompagner leur mari. Tous espèrent découvrir une technique susceptible de leur ouvrir de nouveaux horizons. On y trouve aussi des jeunes au chômage qui cherchent une idée de projet fructueuse et des hommes d’affaires qui désirent installer de grandes fermes. Il s’agit d’une formation accélérée sur une année et qui coûte 1 000 L.E. par mois.

Elle englobe tous les aspects, de la création d’un projet professionnel et de la mise en place de la ferme à la vente des produits, en passant par l’élaboration d’un Business Plan, les moyens de financement, la communication et le marketing du projet. L’objectif de l’atelier est ainsi de former les participants à devenir de vrais professionnels en aquaponie et de leur permettre de créer leur propre ferme pour faire bouger l’agriculture actuelle.

« Nous avons compris l’étonnante symbiose que constitue l’aquaponie. Cette technique permet d’économiser entre 80 et 90 % d’eau en comparaison avec l’agriculture traditionnelle », déclare l’un des participants aux ateliers. « Ce nouveau système va nous donner un rendement 18 fois supérieur à celui de la culture classique », renchérit un autre.

« On n’a pas besoin de pesticides, un produit dangereux en agriculture traditionnelle. Dans cet écosystème fermé, ce sont les déjections des poissons qui nourrissent les végétaux, avec l’aide de créatures magiques : les bactéries », explique un troisième. « On peut tout cultiver en aquaponie, sauf les légumes à racines comme les pommes de terre, les carottes, les radis et les navets », conclut un dernier. Mohamad Azab, un horticulteur qui participe à l’atelier de formation et qui vient d’ouvrir une ferme aquaponique d’environ 2 600 m2, tient à ajouter que « les produits cultivés dans un système aquaponique ont des teneurs en calcium et en magnésium plus élevées que les autres ».

Une technique ancestrale

Quand les poissons nourrissent les plantes
(Photo : Mohamad Abdou)

Les fermes aquaponiques existent un peu partout dans le monde. Des pays comme les Etats-Unis et l’Australie, qui ont connu une grande sécheresse au cours des années 2000, se sont mis, depuis, à l’aquaponie. Au Québec et dans d’autres régions froides où le climat est un facteur important, on cherche toutefois des solutions pour rendre ce type d’agriculture rentable.

Les avantages liés à l’aquaculture et à l’hydroponie ont permis à l’aquaponie d’émerger dans les années 1970 au Canada, aux Etats-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande, et de susciter un début d’intérêt en Europe. Or, il s’agit en réalité d’une technique dont on retrouve les traces dans plusieurs civilisations anciennes, notamment chez les Egyptiens de l’Antiquité.

Elle est donc aussi vieille que l’agriculture. Les pharaons, par exemple, faisaient construire des jardins aquatiques intégrant des élevages de poissons. D’autres traces ont été retrouvées chez les Aztèques et aussi en Chine, de même qu’en Thaïlande, où il existe la « rizipisciculture », soit l’élevage de poissons dans les rizières, considérées comme une forme ancestrale d’aquaponie.

La ferme aquaponique de Rabie Gomaa s’étend sur une surface de 10 000 m2. Elle constitue un exemple spectaculaire d’aquaponie horizontale, se dressant sur deux, voire trois étages. Ici, Gomaa a planté plusieurs sortes de fleurs, des fraises, des tomates, des concombres, des aubergines, des courgettes, des poivrons, des herbes médicinales et des plantes aromatiques. En moyenne, le coût de l’installation d’une ferme se situe entre 5 000 et 1 million de L.E., en fonction de la superficie et de la qualité des équipements. « Je conseille aux jeunes ou aux personnes qui n’ont pas assez de moyens de s’associer pour installer une ferme en se partageant les frais à parts égales », indique Dr Haggag.

L’autre avantage de se lancer dans un projet d’aquaponie à plusieurs est la taille. Car si, en théorie, ce genre de ferme peut être installé n’importe où, c’est-à-dire aussi sur de petites surfaces tels un jardin, un hangar ou sur le balcon ou le toit d’une maison, afin de cultiver ses propres légumes, une certaine taille est, selon Dr Haggag, nécessaire si l’on poursuit un but commercial.

Tareq Chebl en a fait la cruelle expérience il y a deux ans. Il a investi, seul, 100 000 L.E. pour installer une ferme aquaponique de 200 m2, mais celle-ci n’a pas été rentable, la superficie étant trop petite. Malgré cela, l’aquaponie, bien qu’encore peu connue en Egypte, compte de plus en plus d’adeptes. Selon Dr Haggag, 10 fermes urbaines se sont déjà mises à l’aquaponie commerciale et plus de 300 personnes ont installé un système aquaponique chez elles. Et cette technique a tout pour attirer encore plus de cultivateurs, notamment des jeunes, qui y trouveront soit le moyen de produire leurs propres besoins en légumes, soit de se lancer dans le domaine de l’agronomie .



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