Semaine du 17 au 23 octobre 2018 - Numéro 1246
Pour l’amour de Dahab
  Asphyxiés par l’encombrement et le rythme de vie stressant de la ville, certains ont choisi de tout abandonner et de s’installer à Dahab au Sud-Sinaï qu’ils considèrent comme leur paradis terrestre.
Pour l’amour de Dahab
Hanaa Al-Mekkawi03-10-2018

Lorsque les parents de Omar Chawqi, 34 ans, ont appris qu’il allait vivre à Dahab au Sud-Sinaï, ils l’ont pris pour un fou, car il laissait tomber sa carrière de pharmacien pour s’installer dans une petite ville touristique, sur le golfe d’Aqaba, où rien n’est garanti. Or, en prenant sa décision, Omar ne pensait qu’à une seule chose : s’éloigner du Caire et aller vivre au bord de la mer, sa vraie passion. « J’ai pris ce risque et je n’ai jamais regretté mon choix », dit-il. Omar, c’est un amoureux de la mer.

Pour l’amour de Dahab
Alia chante et joue de la guitare.

Il a passé 5 ans à Alexandrie pour faire ses études universitaires et, depuis, il ne peut que vivre dans une ville côtière. Pourtant, après avoir achevé ses études de pharmacie, il reçoit une offre d’emploi en Arabie saoudite, une grande opportunité pour beaucoup. Il tente sa chance mais ne supporte pas de rester derrière un bureau et travailler comme un simple fonctionnaire. Omar décide alors de rentrer en Egypte et prendre en charge la pharmacie de son père. Au fil des ans, le jeune découvre que le rythme de vie au Caire ne lui convient pas. Il faisait tout pour y échapper. A cette époque, il travaillait trois à quatre semaines d’affilée pour prendre quelques jours de vacances, qu’il passait au Sud-Sinaï, Charm Al-Cheikh, Noweiba ou Dahab. Au départ, il décompressait en faisant de la pêche, et ce n’est que par la suite qu’il a découvert le monde de la plongée libre et il a commencé à l’exercer avec une grande passion. « Après chaque séjour dans ces villes touristiques, surtout à Dahab, j’ai réalisé que c’est au bord de la mer où je me sentais le plus à l’aise et non pas au Caire, une ville tonitruante avec sa routine et sa monotonie », précise Omar. En 2014, Omar franchit le pas et décide d’aller s’installer à Dahab où il est aujourd’hui moniteur de plongée libre, l’un des meilleurs dans ce domaine. « Il fallait que je passe par toutes ces expériences pour apprécier les choses à leur juste valeur ».

Pour l’amour de Dahab
Jakkie avec des amis dans son restaurant.

Encore célibataire, Omar passe ses journées entre son bureau sur la plage, qu’il rejoint à vélo pour les cours d’entraînement, ou dans l’un des sites de plongée comme le trou bleu (Blue Hole) avec ses élèves. Son travail s’achève vers 17h, ensuite, Omar passera ses soirées avec des amis dans l’un des restaurants situés le long de la plage. « Je suis très heureux car je fais quelque chose que j’aime et je vis dans un endroit que j’aime. Le Caire ne m’a jamais manqué, je m’y rends seulement une fois tous les trois ou quatre mois, quelques jours, le temps de rendre visite à mes parents, et j’ai toujours hâte de revenir à mon paradis », poursuit Omar, en ajoutant que même ses parents ont fini par accepter cette situation en constatant sa bonne santé physique et morale et sa manière de réfléchir.

A la recherche du bon vivre

Pour l’amour de Dahab
Omar devant son bureau avec deux de ses amis.

Omar fait partie de toute une communauté qui a choisi de laisser tomber la vie dans les grandes villes et s’installer à Dahab, cette ville côtière située au Sud-Sinaï, peuplée par des bédouins, où l’activité principale est la pêche. C’est aussi l’une des stations balnéaires du Sud-Sinaï, connue pour son mode de vie simple et reposant. Mais Dahab est aussi l’une des destinations des personnes qui fuient les grandes villes. « Les décisions difficiles nous offrent une vie différente », dit Mohamad Jakkie, 45 ans, qui a tout plaqué pour vivre à Dahab. Cela fait trois ans qu’il y habite. Ce dernier, qui a passé une partie de sa vie comme fonctionnaire dans le domaine de l’assurance et de la communication, a gravi les échelons professionnels mais a fini par décider de ne plus vivre de la même manière. « J’occupais un poste important et gagnais un bon salaire, mais je sentais que je tournais dans un cercle vicieux. Une routine qui tue. Je travaillais comme un malade toute la semaine et attendait le week-end pour sortir dîner avec ma famille, m’attabler dans un café avec des amis toujours aux mêmes endroits ou faire du shopping. Je dépensais beaucoup d’argent et j’étais pris dans cette routine, à savoir travailler pour assumer mes dépenses, et ainsi de suite, sans que rien de nouveau ou d’excitant ne se déroule dans la vie », relate Jakkie.

Pour lui, on ne vit qu’une seule fois, et être heureux est une décision qu’il faut oser prendre avant que la vie ne file entre nos doigts et sans avoir pu en profiter. Lui, qui passait ses vacances à Dahab pour faire de la plongée, a constaté qu’il était heureux dans cette ville. Il a donc pris la décision de s’y installer pour le reste de sa vie. Sa femme et ses enfants ont respecté son choix, mais ne pouvaient l’accompagner. Le travail de sa conjointe et les écoles de ses enfants n’ont pas d’alternatives à Dahab. Ils s’échangent des visites de temps à autre. Actuellement, Jakkie dirige son propre restaurant, le seul dans le Sinaï et peut être en Egypte qui offre des plats mexicains. Le matin, il passe quelques heures à nager, fait de la plongée sous-marine ou de la marche. Puis, il se rend au marché pour acheter les besoins du restaurant où il passe ses après-midi et rencontre ses amis. Il a tenu à nous livrer les aspects de sa vie tendue, comme il l’affirme, au Caire. Il n’est plus le robot qu’on voyait toujours en costume-cravate, attaché-caisse en main, les traits tirés, stressés. Ici, on est devant un homme aux traits détendus et on peut le voir dans la cuisine préparant lui-même un plat ou servir l’un de ses clients avec un grand sourire.

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Adel avec ses compagnons de wind-surf.

Entre l’odeur de la mer qui envahit l’air du matin au soir et la musique qui fuse de partout et qui rend les journées agréables, on peut comprendre le secret de cette allure décontractée des habitants de Dahab. Pas besoin seulement d’enfiler autre chose qu’un short et un T-shirt si ce n’est qu’un maillot de bain ou une grenouillère de plongée sous-marine. On n’est jamais pressé et il n’y a pas d’embouteillage, c’est pourquoi tout le monde est cool. « On entend ici des mots— qu’on n’a pas l’occasion d’entendre au Caire— comme bonjour, merci et comment ça va. Le sourire se lit sur tous les visages », poursuit Jakkie, avant de rejoindre un couple égypto-mexicain qui vit à Charm Al-Cheikh et qui vient spécialement pour dîner chez lui.

Une communauté diversifiée

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En fait, toute la vie à Dahab tourne autour de la mer et des restaurants, alors, la majorité de ceux qui viennent pour s’y installer doivent joindre un de ces deux domaines. Cependant, il y a des exceptions. Alia, 36 ans, vit seule à Dahab depuis 2005. Elle est chanteuse, enseignante et travaille aussi comme courtière, fabrique des bijoux, joue de la guitare et s’intéresse aux herbes médicinales. « J’ai pris la décision de ne plus continuer ma vie comme une esclave derrière un bureau. J’adore Dahab et les fonds splendides de sa mer et je n’ai pas hésité en venant ici », confie-t-elle. Alia poursuit que même si elle a souffert quelque temps pour trouver un gagne-pain, car étant une femme et maman seule, elle n’a jamais regretté sa décision. « Lorsque j’ai senti que ma fille n’était pas à l’aise à Dahab, à cause des conditions de vie qui ne lui convenaient pas, je l’ai envoyée de nouveau au Caire, pour vivre avec ma mère, mais je n’ai jamais pensé y retourner moi-même », ajoute Alia.

Mais ce n’est pas toujours l’amour de la mer ou la fuite du stress qui incitent les gens à s’installer à Dahab. La recherche du gagne-pain est encore une autre raison. Mahmoud Gamal, 32 ans, a quitté Sohag, sa ville natale en Haute-Egypte, et s’est installé à Dahab depuis 5 ans. Il ne revoit sa famille que trois ou quatre fois par an. Il possède un atelier de mécanique et travaille également comme chauffeur. « Chez nous, le gagne-pain est limité, et beaucoup de personnes, qui travaillent dans la mécanique, chôment. Ici, il y a un manque de mécaniciens », dit Mahmoud, satisfait de ce qu’il gagne tout en profitant de l’atmosphère exceptionnelle de l’endroit. Ce dernier affirme qu’il gagne sa vie sans être obligé d’aller dans un pays du Golfe.

Aujourd’hui, la population de Dahab se compose principalement de bédouins, de citoyens égyptiens venus d’autres gouvernorats ainsi que d’étrangers. Ils vivent tous ensemble et ont formé un mélange culturel qui a donné à la ville une certaine singularité. Presque tous se connaissent, ils se rencontrent dans les marchés hebdomadaires ou se retrouvent les uns chez les autres. Ils organisent aussi différentes campagnes de nettoyage de la ville, protégeant ainsi la mer et les plages des détritus.

Cependant, certains voient que cette communauté qui s’élargit au fil des ans représente une menace pour Dahab et la communauté elle-même. « A mon avis, pour réussir sa vie à Dahab, il faut avoir un bon plan et savoir ce que l’on doit faire, sinon c’est l’échec total », dit Omar, en affirmant que beaucoup de gens sont venus et repartis dans leurs villes après avoir échoué de mener une vie normale. Quant à Alia, elle voit que l’arrivée massive de provinciaux commence à nuire à Dahab comme ce fut le cas au Caire et à Alexandrie suite à l’exode rural. « Les prix commencent à augmenter et les opportunités de travail diminuent car beaucoup arrivent sans avoir une idée claire en tête et ne font qu’imiter les autres », déclare Alia.

Malgré tout, Dahab demeure un endroit exceptionnel qui s’étend entre la montagne et la mer et attire encore ceux qui désirent vivre en toute quiétude loin de la ville et dans une atmosphère paradisiaque. Adel Saleh, 63 ans, pharmacien, achève actuellement ses derniers préparatifs pour s’installer définitivement à Dahab et commencer une nouvelle vie, celle dont il a toujours rêvé. « J’ai assez travaillé dans ma vie et assumé toutes mes responsabilités en tant que père de famille, alors, il est temps que je continue ma vie comme je l’entends. Et pour moi, Dahab c’est le meilleur choix », conclut Adel .



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