Semaine du 14 au 20 novembre 2018 - Numéro 1250
Marionnettes : La passion au bout du fil
  Hausse des prix des matériaux, manque de théâtres spécialisés, peu de rentabilité. Les marionnettistes font face à de nombreux défis. Pourtant, épris de leur art, ils continuent toutefois d’exercer leur métier tant bien que mal. Reportage.
Marionnettes
Photo: Ahmad Aref
Hanaa Al-Mekkawi12-09-2018

Au premier étage d’un grand immeuble situé au quartier de Zamalek, on entend le bruit d’une chignole. Il émane d’un atelier que tout le monde connaît et dont le propriétaire est un fabricant de marionnettes. Le brouhaha est tout à fait normal ici car d’autres ateliers se trouvent sur le même palier et sont occupés par divers artistes. Bakkar, 33 ans, aux traits délicats ressemblant à une marionnette, est en train d’accomplir une poupée qu’il a commencée à fabriquer il y a quelques jours.

Dans cet atelier, qui ne dépasse pas les 40 m2, c’est tout un univers qu’on découvre, celui d’un marionnettiste qui a sacrifié sa vie pour fabriquer ses poupées. Originaire des oasis, Bakkar est venu au Caire pour faire des études d’art à la faculté de pédagogie artistique. Au départ, il n’avait aucune idée de ce qu’il voulait faire après ses études, son seul désir était de se lancer dans le domaine de l’art. Dans cette faculté, les étudiants passent 5 ans à s’initier à l’art plastique (dessin, peinture, sculpture, photo, gravure, etc.) et à la fin des études, chaque étudiant choisit ce qu’il veut faire par la suite.

Marionnettes
Le jeune marionnettiste sculpte une nouvelle marionnette. (Photo: Ahmad Aref)

« Je suis tombé amoureux des marionnettes et j’ai décidé de me lancer dans leur monde », dit Bakkar, en poursuivant son travail. Il n’arrête pas de bouger dans tous les sens, une fois pour vérifier une tête qu’il a laissée à sécher, une autre fois pour peindre un corps ou percer des bras et des jambes afin d’y introduire les fils pour pouvoir les manipuler.

« Mes marionnettes, mes bébés »

L’odeur de la poussière envahit l’endroit et le plancher est complètement recouvert de sciure de bois et de résidus de polyester. Sur les murs sont suspendus une multitude d’outils d’ébéniste et de peintre en plus des matériaux et des accessoires entreposés sur de vieilles tables en bois installées tout autour de l’atelier. L’endroit peut paraître désordonné pour les étrangers, mais Bakkar sait parfaitement comment s’y retrouver. Salem, Khadra, Hussein et d’autres figurines sont suspendues un peu partout dans l’atelier, y compris au plafond, en train de suivre des yeux leur maître créant de nouvelles têtes.

Marionnettes
Amira, future marionnettiste, apprend le métier. (Photo: Ahmad Aref)

« Elles me connaissent comme je les connais, car ce ne sont pas des marionnettes pour moi, mais mes bébés », poursuit Bakkar. Ce jeune marionnettiste explique que chaque poupée est créée pour un rôle précis, et elle ne servira pas à jouer un autre personnage, car c’est un manque de respect. Bakkar tient à clarifier ce point aux artistes qui viennent acheter ses poupées. Il leur demande aussi de faire attention à la marionnette et de bien l’observer pour détecter un éventuel problème, afin de le régler rapidement. « Oui, mes poupées ont leur manière de s’exprimer et me faire comprendre que quelque chose ne va pas. Par exemple, lorsqu’elles boitent, je comprends qu’il y a un problème avec les fils de la jambe », confie Bakkar qui, comme tous les marionnettistes, est trop attaché à ses poupées.

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Quelques outils utilisés pour la fabrication des marionnettes. (Photo: Ahmad Aref)

Et lorsqu’il en fabrique une pour la vendre, il se prépare dès le début à cette réalité, convaincu qu’elle n’est plus la sienne et donc, il ne lui donne aucun nom.

La création d’une marionnette commence par une idée que le fabricant esquisse sur du papier, pour pouvoir le transformer ensuite en poupée. Pour le corps, il se compose du ventre considéré comme la colonne vertébrale de la marionnette à travers laquelle les jambes, les bras et la tête vont être attachés par des clous. Le bois est le matériau essentiel dans cette fabrication, mais parfois on utilise d’autres matières comme la pâte de papier, le polyester et le carton. Le cuir aussi est important pour relier les articulations de la poupée. A la fin, lorsque toutes les pièces sont raccordées et les traits du visage peints, on habille la marionnette avec des vêtements qui conviennent au personnage.

Marionnettes
La marionnette de Bakkar parmi d’autres. (Photo: Ahmad Aref)

Enfin, on pose les cheveux avant de relier les fils à la croix d’attelle en bois pour que les doigts du marionnettiste puissent la manipuler comme il veut. « Les cheveux doivent être composés de matériaux artificiels pour convenir à l’apparence fantaisiste de la poupée et non pas des cheveux naturels qui vont rappeler les êtres humains, ce qui va faire perdre toute singularitéà la marionnette », explique Bakkar.

Des difficultés qui persistent

Ce dernier n’arrête pas de dialoguer avec ses poupées, entretenant même de longues discussions avec elles. Parfois, il se fâche avec une poupée et la frappe, puis lui baise la main pour se faire excuser. Parfois, d’autres poupées se fâchent de lui, lorsqu’il n’en prend pas soin et cela se voit aux fils déchirés qui pendent. Ces fils conducteurs qui font bouger les poupées. « Je ne suis pas fou, mais j’éprouve de la passion pour ces créatures magnifiques », affirme-t-il. En fait, c’est cette passion qui nourrit tout marionnettiste et qui empêche la disparition de ces artistes qui, d’après Walid Badr, marionnettiste au Théâtre des marionnettes et membre de l’Union internationale des marionnettes, souffrent beaucoup pour pouvoir présenter leurs spectacles. Badr explique que le problème essentiel auquel lui et ses pairs font face, c’est le manque de théâtres puisque dans toute l’Egypte, il n’existe qu’un seul théâtre, celui fondé en 1960 au quartier de Ataba et qui comprend 300 places.

« Alors, comment tous ces artistes peuvent-ils donner leurs spectacles et comment un théâtre, aussi exigu, pourrait-il accueillir des enfants qui viennent des quatre coins du pays ? », se demande Badr. Ce dernier ajoute aussi que la télé, dominée par les compagnies de publicités, n’attache pas de grande importance aux programmes de marionnettes sous prétexte qu’ils ne réalisent pas de succès du point de vue commercial. Or, continue Badr, des feuilletons pour enfants comme Bougui we Tamtam et Alam Semsem ont réalisé un grand succès.

De son côté, Mohamad Nour, directeur du théâtre des marionnettes, affirme que le théâtre accueille de nombreux spectacles de marionnettes qui réalisent un grand succès et rapportent encore de l’argent. Cependant, il faut dire que ce théâtre n’a pas connu de grande évolution depuis le premier spectacle présenté sur scène, le célèbre Al-Leila Al-Kébira, resté ancré dans la mémoire de tous les Egyptiens. D’après lui, il faut restaurer ce théâtre et recourir à la nouvelle technologie dans ce domaine.

La hausse des prix des matériaux pose aussi un vrai problème pour les marionnettistes. « Pratiquement, tous les matériaux sont importés et sont devenus trop chers. On essaye donc soit de trouver des alternatives ou fabriquer nous-mêmes certains matériaux comme la pâte à papier », affirme Bakkar. Il poursuit que c’est surtout le bois qui pose problème, car seule une espèce est utilisée pour la fabrication des marionnettes. Ce bois se distingue par ses pores étroits et sa flexibilité, or, actuellement, il est presque introuvable en Egypte. Et quand on le trouve, il coûte trop cher. Alors, on l’a remplacé par du bois blanc surnommé « moski », qui n’est pas l’idéal, et qui demande à être traité avant d’être utilisé pour la fabrication des marionnettes.

« Marionnette », ce mot français est dérivé de Marion, diminutif de Marie, désignait à l’origine une petite figurine de la Vierge. Dans d’autres langues, le terme signifie « poupée » et parfois « enfant ». Ces figurines exercent un pouvoir de fascination depuis très longtemps, puisqu’elles étaient présentes à l’époque de l’Egypte Ancienne, chez les Romains pendant l’antiquité et aussi dans les sites de la civilisation de la vallée de l’Indus. Marionnettes à tige, du théâtre d’ombre, à gaine et à fils sont les différentes formes de marionnettes qui ont fait leur apparition au cours des derniers siècles. Elles ont toujours joué un rôle éducatif, culturel et parfois politique.

Gagner sa vie d’une manière u d’une autre

La magie de ces poupées continue de fasciner les artistes qui, dès qu’ils se lancent dans ce monde, restent captivés pour toujours. Ces derniers essayent tant bien que mal de protéger leur art et de le promouvoir quels que soient les défis. « Pour pouvoir gagner mon pain et ne pas être obligé de quitter ce métier que j’aime, il a fallu trouver des astuces autres que les scènes théâtrales traditionnelles », dit Bakkar sans lever les yeux de sa poupée dont les traits commencent déjà à apparaître. Maintenant que toutes les pièces sont reliées, il commence à l’habiller. Ce dernier vend des poupées à d’autres artistes. Il en fabrique pour des occasions de mariage, fêtes d’anniversaire ou n’importe quel autre événement. Et même des poupées qui vont servir comme cadeaux originaux. Il en invente des pièces uniques pour présenter son spectacle de marionnettes dans différents gouvernorats.

D’autres marionnettistes présentent de petits spectacles de rue, et par la suite, ils vendent leurs poupées. D’autres fabriquent des marionnettes à l’effigie de quelques personnalités connues dans le monde du folklore pour les vendre aussi comme le « mesaharati », le personnage qui réveille les gens pour le sohour (dernier repas avant le jeûne) durant le mois du Ramadan. « Les clients aiment beaucoup ce genre de marionnettes et viennent le réclamer chaque année », dit Farès, vendeur qui demande à un marionnettiste de lui créer de nouvelles têtes pour attirer ses clients.

Entraîner des amateurs à manipuler des marionnettes permet aussi aux marionnettistes de gagner leur pain et d’étendre cet art. Youstina, une étudiante qui rêve de fonder une troupe théâtrale, assiste aux cours organisés à l’atelier de Bakkar deux fois par semaine durant deux mois. Elle travaille avec ses mains et regarde avec admiration son maître, tout en aidant sa copine, Amira, à achever sa poupée. Amira est aussi étudiante et passionnée de marionnettes. Elle a l’intention de se lancer dans ce monde. « J’ai participé à des cours d’entraînement dans différents ateliers pour acquérir plus d’expériences et je m’apprête à parcourir des milliers de kilomètres pour assister à des cours dans un autre atelier à Noweibaa », dit la future marionnettiste.

Soudain, c’est le silence qui règne dans l’atelier et tous les regards se fixent sur un seul objet: la poupée que Bakkar vient d’achever, une danseuse orientale qui commence à faire ses premiers pas avec l’aide des doigts de son fabricant, attendant de paraître sur scène devant des spectateurs.




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