Semaine du 19 au 25 septembre 2018 - Numéro 1242
Vacances : Le grand tohu-bohu
  Hypermédiatisées et considérées comme les destinations phare des vacances, les stations balnéaires du Sahel (Côte-Nord) restent tout de même réservées à une minorité d’Egyptiens favorisés. La classe moyenne, elle, jongle pour s’offrir un petit dépaysement en bord de mer, chacun selonsa bourse. Les plus modestes n’y songent même plus ..
Vacances :  Le grand tohu-bohu
(Photo:Essam Choukri)
Chahinaz Gheith08-08-2018

Villas et chalets somptueux, yachts luxueux amarrés au port, décors de rêve ... Sur les routes, pas de place aux petits véhicules, les hauts de gamme défilent en toute splendeur, comme dans une compétition. On se croirait dans un cadre hollywoodien. Et pourtant, on n’est qu’à quelques centaines de kilomètres du Caire, sur la Côte-Nord. Le bling-bling ostentatoire a sa place sur ces plages exhibitionnistes. Question d’image et, surtout de moyens !

Le luxe s’affiche donc à Hacienda, une station balnéaire située à Sidi Abdel-Rahmane, au nord-ouest d’Alexandrie. Tout comme à Marassi, Amwaj ou Telal. Des noms qui ne passent pas inaperçus en cette saison estivale. Ce sont les stations balnéaires de l’élite au vrai sens du mot. Elles font partie des nouvelles destinations phare des classes aisées puisqu’on y rencontre ministres, stars et fortunés. Mais c’est aussi le rêve de la « Upper Middle Class », la classe moyenne supérieure, qui tente tant bien que mal de s’y trouver une place. Et pour les jeunes, plus particulièrement les fêtards noctambules, c’est « the place to be ».

Hacienda est limitée aux propriétaires de 400 villas et chalets, sécurité oblige. Pas donc de visiteurs de dehors et c’est ainsi que la station balnéaire a su conserver son charme. Il est midi, c’est l’aube à Hacienda. Au réveil, de l’eau minérale infusée d’une feuille de menthe, et rien d’autre. Pour s’habiller, un bikini sous un poncho en gaze de coton tissé à la main. Dans une paillote de bois en bord de plage, Kenzi, à la vingtaine d’années, boit des jus verts pour le petit-déjeuner, un mélange sans goût de céleri, d’épinard et de kiwi. Pourquoi ? « Ça détoxifie. Sinon des smoothies, milkshakes et cocktails … Tout est réalisé à base de fruits frais, il y a aussi des sorbets et des gâteaux sans gluten », lance le serveur du bar à jus. Ici, on trouve de tout. La matinée se poursuit au bord de la mer où les estivants trouvent une bande musicale et une danseuse orientale qui fait chavirer les têtes. Là, les organisateurs ne cessent de lancer des idées originales, telles que danser au milieu des bulles de savon ou jeter de la peinture sur les autres et tirer avec des pistolets remplis d’eaux colorées. Certains se transforment en clown, d’autres en fantôme. Kenzi, ainsi que les autres estivants recouverts de peinture, s’amusent, courent et rient spontanément sur les airs déchaînés du DJ. « Le décor change tous les jours, nous produisons de différentes activités artistiques. Sur la plage, la piscine, aux restaurants, tout est de qualité, on recherche l’excellence pour divertir nos clients qui ne sont que des habitués, des fidèles, qui reviennent chaque année. Et c’est à ciel ouvert, avec beaucoup d’espace », explique le directeur artistique. Et d’ajouter : « Depuis deux ans, on nous demande de fournir des masseurs-guérisseurs, des maîtres yogis, etc. ».

Tout est donc fait pour passer du bon temps. Farida Moustapha, une étudiante venue pour quelques jours avec sa famille, confie avoir apprécié son séjour à Hacienda. « Moi, je me sens bien ici. Je suis à l’aise. Non seulement l’ambiance est assez conviviale, mais aussi, c’est agréable d’être avec des gens qui nous ressemblent. Et il y a beaucoup d’activités, les sports nautiques qui ne manquent pas : le jet-ski, le wakeboard, ainsi que le parasailing, qui garantissent un maximum de sensations fortes, tandis que la banane tractée garantit un maximum de fous rires », souligne-t-elle, tout en ajoutant que la vie nocturne est aussi intense que la vie diurne. Quant à son père, un ingénieur, celui-ci s’est retiré au mois d’août sur ce havre de paix afin de trouver l’air pur, la détente et la beauté. « Quand je suis ici dans cette atmosphère cosy et légère, sous le signe de la liberté, du voyage, du farniente et de la sérénité, je déconnecte. J’ai un peu l’impression d’être ailleurs. Comme si j’étais parti à l’étranger », nous dit Moustapha, allongé sur son transat. Pourtant, ce dernier n’hésite pas à verser 5 000 L.E. par nuit pour un chalet en période estivale. Une somme qu’il considère dérisoire par rapport au prix déboursé à l’hôtel Al-Alamein situé au village Marassi à Sidi Abdel-Rahmane, où le coût d’une villa atteint 70 000 L.E. et une suite 11 000 L.E. par jour. Trop cher, diriez-vous ? Et bien sachez que l’hôtel affiche complet jusqu’au mois d’octobre !

Effet de mode et barrières sociales

Vacances : Le grand tohu-bohu
Danser au milieu des bulles de savon ou tirer avec des pistolets remplis d’eaux colorées : des activités pour divertir les estivants. (Photo:Chahinaz Gheith)

Trop beau, trop cher aussi. Pour la majorité des Egyptiens, Hacienda, Marassi, Amwaj et Telal, etc. ainsi que d’autres lieux de villégiature « in » n’existent que dans les publicités diffusées par les médias ou les réseaux sociaux. Combien de citoyens que l’on qualifie encore de la classe moyenne, voire de classe moyenne supérieure, sont-ils capables de verser de telles sommes afin de s’offrir des vacances en famille ? Aujourd’hui, l’expression « vacances au bord de la mer » tend à disparaître du vocabulaire de l’écrasante majorité des Egyptiens en raison de la terrible hausse des prix de séjour dans les stations balnéaires.

D’aucuns vous diront que faute de se permettre de vraies vacances, on se paye de petits séjours irréguliers en bord de mer avec tout ce que cela engendre comme désagréments aux irréductibles estivants qui font souvent contre mauvaise fortune bon coeur. Ils ne sont pas en fait nombreux, ces Egyptiens, que l’on catalogue encore de nos jours dans la catégorie classe moyenne, à se permettre des vacances. Rares sont ceux qui peuvent encore réserver un budget spécial vacances, eux dont la majorité peine déjà à subvenir aux besoins de la vie quotidienne face à la hausse vertigineuse des prix de tous les produits.

Il faut donc recourir au système D et choisir la destination en fonction du budget. C’est le cas de Tareq Abdallah, comptable et père de 3 enfants, qui, comme chaque année, a préparé à l’avance son départ en vacances au bord de la mer avec sa petite famille pour ne pas être pris de court par des offres de dernière minute, toujours trop chères. « L’année dernière, nous avons passé une semaine à Rowad, un village à Sahel Al-Chamali, ça nous a coûté 10 000 L.E. Cette année, la location d’un autre chalet encore plus petit nous coûtera presque le double de cette somme. Nous ne pouvons plus rester plus que quatre jours », affirme-t-il d’un air désolé, tout en ajoutant que ces plages sont devenues à la mode, et que malgré la hausse des prix des locations des chalets, cela n’empêche guère les visiteurs d’affluer. Même ceux qui ne sont pas aisés s’arrangent pour économiser et y passer au moins un week-end.

Plus on va vers l’ouest, plus on est riche !

Vacances : Le grand tohu-bohu

La sociologue Nadia Radwane pense que personne ne peut ignorer les changements qui transforment sans relâche la société égyptienne à tous les niveaux. Des bouleversements qui ont mis en exergue de fortes disparités entre classes riches et autres pauvres, ainsi qu’une disparition rapide de la classe moyenne. Selon elle, le phénomène des stations balnéaires de la Côte-Nord a débuté à la fin des années 1980, lorsque les riches ainsi que les artistes se sont mis à rechercher d’autres lieux de vacances qu’Alexandrie et les plages de Agami et Hannoville. Lesquelles, à leur avis, étaient devenues « populaires ». De ce fait, la recherche s’est orientée vers des destinations dans lesquelles ils peuvent jouir de leur intimité. Mais aussi, pour dresser des barrières face aux autres couches sociales. De la sorte, a commencé une avancée de Maamoura vers Agami, ensuite, Sidi-Kerir, puis les villages de Maraqia et Marbella. Ainsi, tout au long de la Côte-Nord-ouest, chaque institution ou corporation a créé son propre village. Enfin, un pas a été franchi dans le luxe, avec la construction de la marina Al-Alamein, qui constitue un exemple frappant de la vie extravagante des années 1990 du siècle écoulé, jusqu’à l’avènement du nouveau millénaire. « Avec l’entrée en lice de sociétés d’investissement arabes, sont apparus des projets qui s’adressent à une classe très aisée. A savoir que chaque unité se vendait à des millions, uniquement pour servir de lieu de villégiature, pour un laps de temps, ne dépassant pas les trois mois d’été », explique-t-elle, tout en poursuivant que les villages touristiques se sont étendus jusqu’à la ville de Marsa Matrouh, tant la richesse se mesurait par la possession d’un chalet ou une habitation dans une station balnéaire, située sur la Côte-Nord.

Plus on s’éloigne d’Alexandrie et des vieux villages, plus on est riche, avec des services de divertissement dignes de ce qu’on peut trouver en Europe et en Amérique, et même mieux. Récemment, ont émergé plusieurs stations balnéaires similaires, sur les côtes de la mer Rouge : Une piscine asiatique, qui vous emmène aux ambiances thaïlandaises. Un village de style espagnol. Un autre similaire aux stations américaines. Et bien d’autres.

Le système D pour la classe moyenne

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Les estivants profitent de leur séjour avec les sports nautiques qui garantissent un maximum de sensations fortes.

Cependant, si le littoral nord-ouest de l’Egypte est le plus fréquenté en été, Yacine a opté comme d’autres Egyptiens, pour des vacances à Hurghada, Charm Al-Cheikh, ou encore Al-Aïn Al-Sokhna, une destination agréable et moins chère. « Nos moyens sont limités. Nous devons penser chaque fois à la façon idéale pour faire profiter au maximum nos enfants de leurs vacances. Ma femme et moi sommes très économes. Nous serrons la ceinture durant toute l’année pour faire de l’épargne et nous y parvenons. L’année dernière, nous avons visité Al-Aïn Al-Sokhna. Nous avons loué un petit chalet de nos amis à 3 500 L.E. pendant une semaine et nous avons profité pleinement de la beauté du lieu », souligne Ali, professeur. Cette année, il va aller à Charm Al-Cheikh. « Cela me coûte moins cher de passer une semaine dans un hôtel à Charm Al-Cheikh que quatre jours à la Côte-Nord », remarque-t-il. « J’aime me prélasser près de la piscine, tandis que mes deux fils y pataugent. Ils sont tout le temps en sécurité. Ensuite, les prestations de certains hôtels sont pratiquement irréprochables. On est tous satisfaits. Tout est compris, les repas, les boissons et les activités de la plage, pour un prix vraiment bas, à savoir 5 000 L.E. par semaine dans un hôtel de 4 étoiles », se réjouit le quinquagénaire, un jus frais à la main au bord de la piscine. D’autres personnes ne veulent pas se priver du plaisir de voyager et ont recours à partager les charges. Plusieurs familles occupent un même appartement loué à cette occasion et partagent les frais communs. « Nous sommes trois familles à voyager ensemble. Chaque année, nous nous concertons et choisissons une destination. Nous louons un chalet ou même un appartement meublé. Nous nous rendons surtout dans les villes côtières, à savoir Alexandrie, Marsa Matrouh et Ras Al-Barr. Nous avons choisi cette fois-ci Ras Sedr dans le Golfe de Suez. Nous allons passer de bons moments et ça ne revient pas trop cher », assure Hassan, père de famille. Pour lui, cette méthode reste non seulement la façon idéale de réduction des charges, mais aussi lui permet de changer d’air et surtout de casser la routine. D’autres personnes sont encore plus avantagées parce que les sociétés, qui les emploient, possèdent des appartements dans plusieurs villes côtières et en font profiter leurs employés. Mohamad en est un. « La structure dans laquelle je travaille possède de petits chalets et on a le choix entre plusieurs stations balnéaires, ce qui est une bonne chose. Plus que cela, je pars avec ma belle-famille, ce qui veut dire que les charges sont réduites. Nous profitons pleinement de la beauté de ces lieux et de leurs plages », raconte Mohamad.

Alexandrie, encore et toujours

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Autre scène, autre image. Il est 2h du matin et la plage de Stanley, à Alexandrie, grouille encore de monde au point qu’il est difficile de s’y frayer un chemin. Très peu de personnes sont encore dans l’eau et la majorité des estivants discutent assis sur le sable. Ici, c’est une autre catégorie d’estivants, une autre classe sociale. Des mélodies fusent des radiocassettes ramenées par les familles et il est difficile de s’entendre. « Alexandrie a sa spécificité et son charme propres à elle, et surtout reste une aubaine pour les budgets moyens et limités », lance Rafiq, un traducteur qui vient de passer cinq jours à Alexandrie. Autrefois, il passait deux semaines, mais cette année, il ne peut pas se le permettre. « Je n’ai pas les moyens de verser plus de 100 L.E. par jour pour passer la journée sur la plage, soit près de 1 000 L.E. par semaine. Et ce, uniquement pour profiter de la mer. En moyenne, il faut débourser entre 30 L.E. pour un parasol, 20 L.E. pour une table, 10 L.E. pour une chaise en plastique et 15 L.E. pour une chaise longue. Sans oublier le ticket d’entrée de la plage atteignant 20 L.E. par personne. Quant aux boissons et à l’alimentation, n’en parlons pas. Il faut une somme de 75 à 100 L.E. pour plat et de 30 à 50 L.E. pour un verre de thé ou une boisson froide. Un chapitre dans les dépenses du séjour sans compter l’hébergement et les moyens de transport », explique-t-il. Des prix qui ont choqué Karam, un fonctionnaire dont le salaire ne dépasse pas 3 500 L.E. par mois. Celui-ci a cessé de venir à Alexandrie, il y a cinq ans. Il se contente de passer une journée au Caire dans un parc aquatique géant formé de plusieurs piscines et de toboggans. Une journée luxe qui lui coûte environ 1 200 L.E. et qui peut tout simplement le ruiner. « Mais que peut-on faire d’autre ? Les enfants vont à l’école toute l’année, ils ont besoin d’un petit changement en été », conclut-il.



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