Semaine du 12 au 18 septembre 2018 - Numéro 1241
Maäzouns et conseillers conjuguaux
  Le Conseil national de la femme a organisé le premier stage de formation pour maäzouns. L’objectif est d’élargir leur rôle, notamment auprès des populations rurales, afin qu’ils contribuent à la lutte contre le mariage précoce et à la baisse des taux de divorce.
Maäzouns et conseillers conjuguaux
Dina Bakr28-02-2018

Une première. Le Conseil national de la femme a récemment organisé un stage de formation pour une soixantaine de maäzouns (fonc­tionnaires religieux dépendant du ministère de la Justice qui rédigent les contrats de mariage et de divorce selon les règles de la charia). L’information paraît bizarre. Qu’ont-ils à voir les maäzouns avec le Conseil national de la femme? « Notre objectif est d’élargir les connaissances du maäzoun en ce qui concerne les lois du statut personnel tout en abordant des sujets importants comme le mariage précoce et le divorce. De même, nous avons demandé au maäzoun d’accompagner et d’aider les couples en désaccord pour tenter de sauver leur union et éviter la séparation. Des spécialistes en psycho­logie et en développement humain étaient là pour suggérer des stratégies ou trouver des solu­tions aux problèmes de couples de manière dif­férente », répond Sanaa Khalil, porte-parole du comité législatif au Conseil national de la femme.

En fait, cette initiative fait partie d’un plan de lutte contre les violences faites aux femmes qui a commencé en 2015 et qui s’étend jusqu’à 2020. Le stage étalé sur 2 jours explique aux maäzouns comment aider les couples à gérer le stress, baisser les tensions et briser l’engrenage de la mésentente conjugale, et ce, dans le but de réduire le taux de divorce qui connaît d’impor­tantes hausses en Egypte. En effet, selon l’Orga­nisme national pour la mobilisation et le recen­sement, CAPMAS, le nombre de divorce a atteint 160000 cas en 2017. Sur une moyenne de 900000 mariages conclus par an, 40% se termi­nent par un divorce. Un taux énorme dans une société conservatrice qui vénère le lien sacré du mariage.

Autre problème majeur auquel le maäzoun doit s’attaquer, du moins contribuer à sa résolu­tion: le mariage précoce des filles. Bien que la loi impose un âge minimum, 18 ans pour les filles, le phénomène reste très répandu. Selon le Conseil national de la femme, 14,4% des jeunes mariées ont entre 15 et 19 ans. Et comme il est impossible de conclure des contrats de mariage en bonne et due forme, les familles optent pour des formes de contrats non officiels, contractés auprès d’un cheikh, jusqu’à ce que la fille atteigne l’âge légal. A ce sujet donc, le maäzoun doit jouer un rôle dissuasif, en expliquant aux familles, notamment dans les villages, les méfaits de cette pratique et ses conséquences néfastes sur les filles.

Une nouvelle conception

Selon Antar Soliman, psychologue et spécia­liste en relations humaines qui organise des stages de conseil conjugal et familial, le rôle du maäzoun n’est pas seulement de conclure un contrat de mariage, de divorce et de signer des documents officiels, il doit être également en mesure d’élaborer un projet d’entente et de reconstruction pour les couples en difficulté, tenter d’atténuer les tensions en trouvant des solutions à leurs problèmes, et ce, pour préserver la paix et la stabilité de la famille. « Le maäzoun doit programmer une ou plusieurs rencontres avec les deux conjoints, parler des droits et des devoirs de chacun, leur donner l’occasion de s’exprimer et tenter de trouver un terrain d’en­tente entre eux pour éviter qu’ils divorcent », explique Soliman, qui rappelle qu’en islam, le divorce est certes licite, mais déconseillé par Allah.

« Personne ne peut nier l’importance du rôle du maäzoun en matière de prédication et d’orientation religieuses, il doit être en mesure de stabiliser la relation d’un couple qui veut se séparer, en sensibilisant les 2 parties sur leurs droits et devoirs. Ceci est très important et peut sauver de nombreux couples, surtout que l’on connaît les conséquences négatives du divorce sur la famille et plus généralement sur la socié­té », précise Soliman.

Plus d’utilité sociale

Maäzouns et conseillers conjuguaux
Les maäzouns ont sollicité des stages auprès des responsables pour réactualiser leurs connaissances.

En fait, ce stage répond au voeu du Fonds des maäzouns qui cherche par tous les moyens à limiter les divorces et les problèmes sociaux qui s’ensuivent. « Nous nous sommes adressés aux ministères des Waqfs et de la Justice ainsi qu’à Al-Azhar parce que nous voulons former la nou­velle génération de maäzouns de manière diffé­rente, les sensibiliser pour qu’ils assument un rôle plus influent, et pour qu’ils cherchent des idées originales susceptibles d’atténuer les griefs imputés à chaque conjointlors des situa­tions conflictuelles », dit Ibrahim Sélim, porte-parole de l’Union des maäzouns.

Ainsi, le stage a été axé sur l’importance du conseil conjugal qui peut porter ses fruits après plusieurs entrevues avec le couple. « Ce n’est pas une perte de temps pour le mäazoun, puisqu’il peut contribuer à sauver une famille. Une fois sa mission accomplie, il est libre de fixer ses honoraires comme il l’entend, mais en tenant compte de la situation financière du couple », dit Soliman, qui suggère qu’on impose des frais pour ce genre de tâche. « Ce stage m’a servi à remettre en question mes 10 années de carrière. J’ai constaté que j’aurais dû travailler davantage sur la question du divorce. Par exemple, à travers une meilleure compréhension de la personnalité de chacun des deux conjoints désireux de se séparer, il est parfois possible d’éviter les divorces pour des raisons futiles », affirme Chawqi, maäzoun à Madinet Nasr.

Le Conseil national de la femme projette de programmer à l’avenir d’autres stages. « On a mis l’accent sur des points importants, mais ce n’est qu’un début. Cette initiative doit être éten­due dans tous les gouvernorats d’Egypte. L’objectif est que les maäzouns, notamment ceux qui travaillent dans la campagne, élargissent leurs connaissances en matière de psychologie du couple lors des moments de crise », affirme Tamer Amer, maäzoun au village de Santa à Al-Gharbiya. Avant ce stage, explique-t-il, le maäzoun comptait sur sa propre expérience, les connaissances acquises par ses pairs et son réseau de relations publiques. Ce qui n’est pas suffisant, surtout dans les zones rurales, à l’exemple du village de Amer, où le maäzoun a une grande influence. « Le maäzoun, le maire et le membre du parlement sont les personnalités les plus influentes dans les provinces en cas de conflit. Ils servent de médiateurs et les villageois ont souvent recours à eux » dit-il. Et les commis­sions de réconciliation, ainsi que les conseils coutumiers, dont le maäzoun fait partie, sont censées protéger les droits de la femme. Ce sont des rencontres durant lesquelles les personnes présentes fournissent des garanties protégeant les femmes en cas de mariage ou de divorce.

Et le statut du maäzoun ?

Ce sont donc deux axes sur lesquels repose le concept: éviter les divorces et prévenir les mariages précoces. En effet, l’usage reste ancré chez une certaine tranche de la population qui reste inconsciente de ses conséquences néfastes, à l’exemple des habitants du village Brembal au gouvernorat de Kafr Al-Cheikh, qui ont pour habitude de marier leurs filles très jeunes. D’après le maire du village, sur une moyenne de 1 000 mariages conclus par an dans ce village, 50 seulement concernent des couples ayant atteint l’âge légal. « Nous, les maäzouns, et par­ticulièrement dans les zones rurales, on a énor­mément de difficultés à retarder les cas de mariage précoce car les familles sont générale­ment pauvres et marient leurs filles pour s’en débarrasser », explique Sélim, maäzoun au vil­lage de Bégam à Choubra Al-Kheima. Il explique aussi que souvent, les parents s’adressent à des pseudo-maäzouns pour conclure un mariage sans qu’il ne soit enregistré auprès des autorités. En effet, face à la persistance de la coutume, les astuces pour détourner la loi sont nombreuses.

« On ne peut pas nier que certains maäzouns sont malhonnêtes. Ils distribuent des formulaires de mariage ou de divorce à d’autres personnes en contrepartie d’une somme d’argent, les­quelles concluent des mariages sans respecter ni la loi, ni la charia. Pourtant, ces maäzouns ris­quent la prison », affirme Mohamad Mosleh Zaqzouq, maäzoun au quartier de Doqqi. Il pré­cise que 10% seulement des documents de mariage et de divorce sont rédigés par de vrais maäzouns. Un chiffre choc qu’il explique par le statut même du maäzoun. En fait, le maäzoun n’a ni salaire, ni assurance sociale, ni retraite. Il perçoit ses honoraires uniquement par les per­sonnes qu’il marie. C’est pourquoi ils réclament leurs droits professionnels, afin de mener à bien leur mission. Les maäzouns aspirent à avoir une institution ou un syndicat qui organise et contrôle leur travail pour éviter les dépassements de cer­tains intrus dans ce métier ou les fautes profes­sionnelles graves. « Plusieurs projets de lois sont à discuter au parlement pour la création d’un corps qui rassemble les 4600 maäzouns travaillant en Egypte. On réclame une loi qui organise notre métier », souligne Zaqzouq, qui conclut: « On nous fait faire des stages pour sensibiliser les gens, mais on nous néglige » ز




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