Semaine du 18 au 24 avril 2018 - Numéro 1221
Les pneus usages une aubaine pour Mit Al-Haroune
  Le recyclage des pneus usagés fait la fortune du village de Mit Al-Haroune, dans le gouvernorat de Gharbiya. Près de 2 000 ouvriers y exercent cette activité, polluante, mais très lucrative. Reportage
Les pneus usages  une aubaine pour    Mit Al-Haroune
Les pneus usagés sont notamment utilisés pour faire des pots de fleurs. (Photo : Moustapha Emeira)
Manar Attiya07-02-2018

Des montagnes de pneus s’entassent tout au long de la route qui mène vers Mit Al-Haroune, village situé dans le gouvernorat de Gharbiya et dépendant de la ville de Zefta, à 70 km du Caire. On trouve de tout : des pneus usagés de véhicules légers, de poids lourds et d’autobus, tout comme des pneus d’avion, certains crevés, d’autres criblés de trous. Les aires de collecte et les ateliers se juxtaposent et des tonnes de pneus jonchent le sol. « Une fois recyclés, les pneus, constitués d’un mélange de caoutchouc synthétique et naturel, d’acier et de différentes autres matières servent à plusieurs utilisations. Grâce à une technique simple, les villageois fabriquent des composants pour des chaises ou des tables, des pots de fleurs, des balançoires, des paniers, des joints de pare-brise, des fenêtres et des portes de voitures, des masques, des marionnettes, etc. Les pneus recyclés servent aussi de matériaux de base pour confectionner des matelas, des murs antibruit, des gazons synthétiques pour les terrains de sport ou des roues de charrettes », énumère Zein Al- Abdine, qui travaille dans le recyclage de pneus depuis plus de 30 ans. Il travaille dans un atelier de 80 m2 dans la zone industrielle, où il fait travailler 10 ouvriers. Ses enfants l’aident, exactement comme il le faisait jadis quand il était jeune. Car dans ce village, le métier se perpétue de père en fils.

Les pneus usages une aubaine pour Mit Al-Haroune
Réda coupe les pneus à l’aide d’un couteau spécial. (Photo : Moustapha Emeira)

« Nous collectons tous les vieux pneus jetés un peu partout dans les villages et sur la route Le Caire- Gharbiya. La poudre ou les granulés de caoutchouc servent à fabriquer des objets utiles. Nous sommes les seuls à travers toute l’Egypte à faire du recyclage de pneus », déclare Al- Abdine. Dans son atelier, dont le toit est constitué de bandelettes de pneus recyclés, chacun accomplit une tâche précise. Réda s’occupe de la première étape. Elle consiste à couper les pneus, qui ont été brûlés au préalable, à l’aide d’une cisaille pour en extraire le fil d’acier qui se trouve à l’intérieur. « Cette étape requiert un ouvrier qualifié et qui a de la force dans les bras », explique Réda. C’est ensuite au tour de Métwalli d’actionner sa machine, appelée « wench » en arabe, pour aplatir les pneus et les découper en bandelettes. Hamdi, lui, est chargé de couper à la main toutes ces bandelettes pour en faire des morceaux de 50x50 ou de 60x60 mm suivant les commandes. Puis vient l’étape de prébroyage, qui consiste à moudre grossièrement les morceaux de caoutchouc dans une broyeuse. Enfin, la dernière étape consiste à réduire les copeaux de caoutchouc — ou « chips » dans le jargon du métier — en granulés ou en poudre, comme l’explique en détail Awad, ouvrier qui travaille dans cet atelier depuis plus de 15 ans.

L’idée de Haroune

Les pneus usages une aubaine pour Mit Al-Haroune
Les aires de collecte et les ateliers se juxtaposent à Mit Al-Haroune. (Photo : Moustapha Emeira)

L’histoire du recyclage des pneus a commencé à Mit Al-Haroune au cours des années 1960. A cette époque, un villageois portant le nom de Haroune gagnait sa vie en vendant des pneus usagés. « Parti de rien, cet homme a fini par ouvrir un petit atelier, convaincu que les pneus usagés des camions pouvaient servir à fabriquer de nombreux objets et qu’il suffisait d’en extraire les matières premières réutilisables », raconte Abdel- Radi Hammad, qui a travaillé chez Haroune. Ce dernier a commencé par fabriquer des semelles de chaussures. Ensuite, il a utilisé le caoutchouc pour confectionner des bottes d’ouvriers, ainsi que d’autres types de chaussures solides qu’il vendait à bas prix. Grâce au bouche-à-oreille, les commerçants ont commencé à acheter ses articles. Cinq ans plus tard, l’atelier de Haroune comptait 25 ouvriers travaillant à plein temps et qui étaient capables de fabriquer jusqu’à 60 paires de chaussures par jour. Après sa mort, le village a pris le nom de Haroune. Par la suite, il a été rebaptisé Mit Al-Haroune. Puis dans les années 1980, les villageois ont commencé à fabriquer des paniers en caoutchouc, les « maatafs », vendus à 2 L.E. l’unité. Aujourd’hui, le prix de ce panier, qui sert au transport des fruits et légumes, est de 60 L.E.

« Le recyclage de pneus fait travailler 2 000 personnes dans 300 ateliers. Il est devenu du jour au lendemain la seule source de revenus des habitants du village », explique Tahani Abdel-Hadi, directrice du Centre d’informations de Mit Al-Haroune. Surnommé « Le village de l’or noir », Mit Al-Haroune attire aussi les habitants d’autres gouvernorats. Près de 500 personnes, surtout des jeunes venant des villages des alentours, viennent y travailler, car ils peuvent y gagner quatre ou cinq fois plus d’argent qu’ailleurs. « Une belle opportunité pour ceux qui veulent se marier », déclare Youssef, dentiste. Ce dernier a quitté son gouvernorat de Béni-Soueif pour venir travailler à Mit Al-Haroune et depuis, il a abandonné son premier métier. Quand il fait la comparaison entre son travail dans le recyclage de pneus et celui de dentiste, il préfère le premier, qui lui permet de bien gagner sa vie. « Je vends le maataf à 60 L.E. l’unité et la balançoire pour les clubs à 150 L.E. Je vends également des bandelettes de caoutchouc aux entrepreneurs qui les utilisent pour les murs antibruits. Le rouleau de bandelettes de 10 m de longueur coûte 400 L.E. Avec les vieux pneus, on fabrique également des roues de charrettes et des chariots de supermarché dans les régions de Bassatine, de la rue Port- Saïd et de Darb Al-Gamamiz, qui sont spécialisées dans ce genre de fabrication. Je sillonne toute la région pour vendre mes articles », confie Youssef qui exerce ce métier depuis 20 ans.

Pas de chômage

Les pneus usages une aubaine pour Mit Al-Haroune
Le panier en caoutchouc, appelé « maataf », se vend à 60 L.E. (Photo : Moustapha Emeira)

Dans le village de Mit Al-Haroune, seuls les hommes travaillent dans le recyclage de pneus. La raison est que le métier est rude et s’exerce en dehors des maisons, sous les intempéries de l’hiver et la chaleur de l’été. Les ouvriers doivent être capables de porter de lourdes charges, comme les pneus de gros camions. « Depuis le début, nous avons formé beaucoup de gens dans ce métier », précise hadj Saleh, qui a pu éduquer ses enfants et préparer le trousseau de ses trois filles grâce à ce métier.

L’âge des ouvriers varie et l’on voit dans les ateliers des jeunes récemment embauchés travailler côte à côte avec les plus anciens, et donc plus expérimentés. Pour hadj Saleh, cette diversité constitue un support pédagogique intéressant, car les uns et les autres en bénéficient. « Les plus anciens sont fiers de transmettre leurs connaissances, tandis que les plus jeunes veulent montrer qu’ils peuvent apprendre et exercer correctement ce métier », note-t-il avec fierté. Dans le village Mit Al-Haroune, personne n’est au chômage. Le métier n’étant pas saisonnier, les travailleurs ont un travail fixe toute l’année. « Tant qu’il existera des voitures et que les conducteurs jetteront leurs pneus usagés, nous aurons du travail », dit hadj Saleh. L’industrie fait aussi travailler les distributeurs qui stockent les vieux pneus, ceux qui ramassent les pneus usagés dans les rues ou chez les mécaniciens, ainsi que les exploitants d’installations de traitement qui se chargent de diverses étapes de valorisation, allant du recyclage à la valorisation énergétique.

Les personnes illettrés comme les diplômés, tous exercent le même métier. « Je trouve ce travail très motivant, stimulant et valorisant. Ouvrir mon atelier m’a coûté 5 000 L.E. J’ai eu besoin d’un marteau, de quelques cisailles, d’un wench à 1 800 L.E. et d’une agrafeuse pneumatique à 2 000 L.E., sans compter la parcelle de terrain », raconte Amgad Attito, qui a ouvert son atelier en 2014. Il y a affiché un panneau qui dit : « Si vous trouvez un vieux pneu n’importe où, on vous le prendra sans réfléchir ». Après avoir abandonné ses études en 3e préparatoire, Attito s’est mis à fabriquer des masques et des marionnettes en caoutchouc, avant de tenter de transformer les pneus usagés en fauteuils.

Une menace plane toutefois sur le gagne-pain des ouvriers de Mit Al- Haroune. Mohamad Chawqi, président de la ville de Zefta, explique : « Le recyclage de pneus a un impact négatif sur l’environnement et est nocif pour la santé. Ceux qui pratiquent ce métier brûlent le caoutchouc et les pneus à l’air libre, ce qui provoque de grosses fumées noires toxiques. Nous avons intenté contre eux des centaines de procès, mais en vain. Comme nous comprenons tout de même que c’est leur seul gagne-pain, nous avons décidé de construire une usine de recyclage de pneus respectueuse de l’environnement, qui sera bientôt inaugurée ». Des projets que les recycleurs de pneus rejettent fermement. « Nous sommes contre l’installation d’une telle usine, car cela ferait de nous des employés et nous gagnerions alors moins qu’aujourd’hui », conclut Zein Al- Abdine.




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