Semaine du 13 au 19 décembre 2017 - Numéro 1204
La césarienne, une mode ?
  Avec 52 % de naissances par césarienne, l’Egypte détient un taux record, le deuxième au monde, après le Brésil. Un chiffre exceptionnellement élevé, comparé aux 15 % en moyenne recommandés par l’Organisation mondiale de la santé.
La césarienne, une mode ?
La césarienne est une affaire de facilité et de gros sous.
Chahinaz Gheith29-11-2017

Il est 8h du matin. Dans un hôpital privé du quartier de Maadi, la salle de réception est pleine à craquer. Une dizaine de futures mamans ont déjà investi les lieux pour des accouchements programmés. « Ne vous inquiétez pas. L’intervention ne prendra qu’une demi-heure. Neuf femmes sur dix accouchent par césarienne. Et ça passe comme une lettre à la poste », lance Rahma, une infir­mière, s’adressant au mari qui ne tient pas en place. Plutôt inquié­tant, ce message se voulait récon­fortant. Car, en Egypte, accoucher par césarienne a fini par jouir d’une réputation qui ne lui sied pas toujours : moins douloureux qu’un accouchement par voie basse, moins contraignant et sur­tout ne comportant aucun risque ni pour la maman ni pour son bébé. L’idée de donner naissance à un enfant sans douleur est pour­tant totalement illusoire, même par césarienne. « Durant une semaine, je ne pouvais ni me lever, ni bouger, ni éternuer, je ne pouvais rien faire, même pas m’occuper de mon bébé », regrette Farida, une jeune maman. « J’aurais préféré souffrir de dou­leurs et accoucher par voie basse. Mais, autour de moi, beaucoup de femmes choisissent d’em­blée la césarienne. Les femmes ont changé de mentalité », commente Nadine, comptable, qui souhaitait pourtant accoucher normalement, mais son médecin estimait que sa vie et celle de son enfant pourraient être en danger. Dès le début de la grossesse, Nadine s’était prise à douter de son choix. « La culture de la césa­rienne est si répandue que je me suis demandée si je n’étais pas folle d’aller à contre-courant. Pourtant, je voulais connaître ces douleurs tant redoutés par mes amies qui m’ont considérée comme une femme anormale », ajoute-t-elle. « Pourquoi as-tu envie de souffrir et de déchirer ton vagin », lui ont-elles répliqué. Sa soeur, qui a accouché son premier enfant par voie basse, a eu tellement mal qu’elle lui a conseillé de recourir à la césarienne. L’argument est récurrent : « Beaucoup de femmes craignent de porter atteinte à leur vie sexuelle. Alors qu’avec la césarienne, elles arrivent fraîches et pimpantes à la maternité et repartent avec leur bébé dans les bras comme si de rien n’était ».

Idem pour Yasmine, qui raconte son parcours du combattant pour trouver un gynécologue qui pratique l’accouchement par voie basse. « J’en ai vu six. Tous n’ont pas accepté mon choix. Pour eux, l’accouchement par voie basse est du Moyen-Age », relate-elle, tout en se souvenant du jour où elle a débarqué à 2h du matin à l’hô­pital, alors que le rythme des contractions s’ac­célérait. « Vous n’avez pas respecté votre date d’accouchement », lui a expliqué le médecin, en l’acheminant vers sa chambre après l’avoir fait longtemps attendre. Des dix-neuf bébés nés ce jour-là, le sien est le seul à être venu au monde par voie basse, « tous les autres, par césarienne, entre 7h et 9h du matin, ça dérange moins », ironise-t-elle.

Plus fréquente chez les classes favorisées

Ainsi, en Egypte, vouloir accoucher par voie basse est devenu une exception. Un bébé sur deux (52 %) naît par césarienne, ce qui en fait de l’Egypte le numéro 2 mondial, après le Brésil (56 %). Un taux trois fois supérieur aux préconi­sations de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), selon laquelle une césarienne n’est vrai­ment médicalement utile que dans 15 % des cas, en moyenne. Si l’accouchement par césarienne concerne 37 % des naissances dans le secteur public, d’après les chiffres de l’Organisme national pour la mobilisation et le recensement (CAPMAS), ce taux grimpe à 90 % dans les cliniques et les hôpitaux privés. Or, plus de 65 % des accouchements ont lieu dans le secteur privé, en constante expansion depuis 20 ans. De plus, selon les estimations du CAPMAS, 3 mil­liards de L.E. sont dépensées par an pour ces césariennes non nécessaires.

Selon une étude du Centre national des recherches criminelles et sociales, plus le niveau d’études des femmes et plus le salaire moyen sont élevés, plus la césarienne devient systéma­tique. « Les césariennes sont considérées comme la façon dont la femme moderne donne naissance, même si elle doit s’endetter pour accoucher par césarienne. L’opération semble alors fonctionner comme marqueur social, démonstration d’un niveau de vie qui permet d’accéder à un confort lors de la naissance. En revanche, plus on descend dans l’échelle sociale, moins la césarienne est acceptée », explique la sociologue Nadia Radwan, tout en assurant que dans les milieux populaires, on estime qu’une vraie femme doit mettre au monde son enfant dans la douleur.

« Une épidémie », selon l’OMS

En fait, la propagation de la césarienne n’est pas récente et n’est pas propre à l’Egypte, cela fait 30 ans que le taux de césariennes ne cesse d’augmenter un peu partout dans le monde. Et cela, pour répondre à des motifs de convenance ou d’organisation (de la femme ou du gynécolo­gue), et non pas pour des raisons pleinement justifiées d’un point de vue médical. Raison pour laquelle, en 2015, l’OMS a tiré la sonnette d’alarme et a déclaré, pour la première fois, que l’usage de la césarienne, qualifiée d’épidémie, soit limitée aux raisons médicales. En l’occur­rence, on ne doit avoir recours à la césarienne que lorsque l’accouchement par voie basse s’avère risqué pour la mère et pour l’enfant (césarienne planifiée), ou lorsqu’un problème survient pendant l’accouchement (césarienne en urgence).

Car les experts de l’OMS estiment que les répercussions de la césarienne sont terribles : risque d’infection périnatale, risque de mortalité maternelle et néonatale sans compter les frais onéreux que cela occasionne.

Dr Mohamad Saleh Al-Dine, gynéco-obstétri­cien, pense que cette épidémie des césariennes, programmables, rapides et rentables, s’explique par la volonté des médecins de se simplifier la vie. « C’est devenu la solution de facilité. La mère dort et se réveille une demi-heure après, le bébé à ses côtés. Cela prend 15 minutes au médecin au lieu d’avoir à passer une demi-jour­née auprès d’une patiente », affirme-t-il. Mais le médecin reconnaît que la césarienne est souvent nécessaire. « Elle devient obligatoire lorsque le placenta bouche l’entrée de l’utérus. Elle peut être pratiquée aussi par prudence : Dans les cas où l’accouchement par voie basse est possible, mais qu’il y a un risque pour le bébé ou la maman, par exemple quand le bébé se présente en position de siège », précise-t-il. Enfin, l’inter­vention peut relever du choix de la patiente qui a légitimement le droit de dire qu’elle préfère être césarisée.

Business, pour certains médecins

Cependant, selon lui, plus de la moitié des césariennes sont aujourd’hui programmées, dont une bonne part pour des raisons de conve­nance. Nombreux sont les médecins qui trou­vent toujours une bonne raison pour convaincre les mamans hésitantes de préférer la césarienne à un accouchement naturel : elles sont trop grosses, trop maigres, trop petites, c’est leur premier enfant, c’est leur troisième, le bébé se présente par le siège, le col de l’utérus ne se dilate pas, etc. « Un accouchement terrible, douloureux et dangereux pour le bébé ou une césarienne rapide et indolore », leur disent-ils en plaçant les femmes enceintes devant cette alternative simpliste. « Certains médecins ont même perdu la main, car à force de faire des césariennes, ils ne savent plus faire accoucher les femmes normalement », souligne Dr Salah. En effet, beaucoup d’hôpitaux privés propo­sent des césariennes sans justification médi­cale, de nombreux témoignages relatent l’in­sistance du personnel médical pour orienter le choix des femmes vers cette intervention chirurgicale, beaucoup plus chère et donc plus rentable. Et pourquoi pas puisque le prix d’une césarienne varie entre 7 000 L.E. et 20 000 L.E. (avec de fortes variations selon les hôpi­taux), alors qu’un accouchement par voie basse coûte entre 3 000 L.E. et 7 000 L.E. Une grosse somme pour de nombreux ménages. « Ma femme voulait accoucher par voie basse, mais les médecins nous l’ont déconseillé. A la dernière semaine, on nous a annoncé que le liquide amniotique était coloré et que l’accou­chement naturel pourrait lui coû­ter la vie. Nous ne savions pas si c’était vrai ou pas », soupire Karim, fonctionnaire, tenaillé entre le marteau du risque de voir sa femme perdre sa vie et l’en­clume du coût élevé de la césa­rienne. Quant à Dalia, une trente­naire en fin de grossesse, elle a dû quitter son gynécologue qui lui avait dit que son enfant risquait une paralysie cérébrale au cas où il naîtrait par voie basse, à cause du poids. Finalement, elle a accouché par voie basse, d’un bébé de 4 kg, et tous les deux se portent bien. « Il y a des méde­cins qui ne pensent qu’à l’argent, au mépris de la santé de la mère et de l’enfant », lance Dalia, tout en étant contente d’avoir échappé au scalpel.

Absence de souffrance pour les femmes

Des coûts onéreux, de vrais risques. Mais Dr Ahmad Yousri, gynécologue et directeur d’un hôpital privé qui préfère les accou­chements par césarienne, voit les choses autrement. « Quand j’étu­diais à l’étranger, ils nous ont appris que les césariennes ne devaient pas représenter plus de 12 % des accouchements. Mais c’était il y a 30 ans. Depuis, tellement de choses ont changé. Mieux vaut faire une césarienne abusive plutôt que de tenter un accouchement par voie basse et risquer de perdre le bébé », plaide-t-il. Et d’ajouter : « Nous les médecins, nous faisons de plus en plus face à des femmes qui ne veulent pas entendre parler d’un accouchement par voie basse. Si nous n’acceptons pas, elles vont aller ailleurs. Elles veulent accoucher sans souf­france et avoir des bébés bien portants. Elles refusent l’épisiotomie et même la péridurale, à cause de rumeurs disant que cela provoque des paralysies ».

Toutefois, Dr Amr Hassan, gynécologue à l’hôpital de Qasr Al-Aïni et fondateur de la cam­pagne « Enti Al-Ahamm » (tu es la plus impor­tante), estime que les médecins ne sont pas les seuls à blâmer dans ce problème de césariennes, puisque la majorité des Egyptiennes optent de leur propre gré pour cette intervention. Dans la plupart des cas, les mamans choisissent ce mode à cause des douleurs, la peur d’un accouchement difficile par voie basse ou encore la facilité. Pour d’autres, il s’agit d’une grossesse précieuse. C’est le cas de Rania, la quarantaine. « Je me suis mariée tard et je ne suis tombée enceinte qu’après plusieurs traitements. Je ne voulais prendre aucun risque », témoigne-t-elle.

Or, malgré leur bon vouloir, les médecins peuvent quand même corriger les idées erro­nées. C’est ce que pense Dr Amr, qui mène actuellement une campagne de sensibilisation ayant pour cible principale les femmes et les médecins, afin de freiner cette épidémie de césariennes et mettre fin à ce business floris­sant. Et bien que ses séances de sensibilisation au sujet de l’accouchement par voie basse aient attiré un nombre important de femmes enceintes, il demeure quelque peu pessimiste. Car, il devra batailler âprement pour convaincre les médecins sous-payés de troquer une chirur­gie rapide et lucrative contre un accouchement de longue haleine et peu rentable. Il pointe du doigt le ministère de la Santé, responsable en grande partie de cette expansion des césa­riennes, et ce, par manque de contrôle des médecins. Et de conclure : « On ne change pas d'habitudes en bousculant un système installé depuis de longues années. Il est difficile de faire baisser un taux de 52 % à 15 % en quelques mois ».




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