Semaine du 20 au 26 septembre 2017 - Numéro 1192
Répondre aux attentes des plus âgés
  Le ministère de la Solidarité sociale se prépare à lancer un programme de formation destiné aux aides-soignants pour personnes âgées. Objectif : donner un cadre professionnel à ce métier qui fournit des services à plus de 7 millions de citoyens. Enquête.
mahaba
Photo: Mohamad Moustapha
Dina Bakr09-08-2017

Une nouvelle initiative coparrainée par l’association Asdeqä Nadi Héliopolis (les amis du club Héliopolis) et le ministère de la Solidarité sociale est sur le point d’être institutionnalisée. Objectif : procurer une gamme de services aux personnes âgées, une catégorie jusque-là en quelque sorte négligée en Egypte. « La plupart des aides-soignants à l’attention des personnes âgées sont des travailleurs indépendants ou plutôt informels. Il faut les encadrer, et surtout évaluer leur travail », explique Hicham Tewfiq, président de l’association Asdeqä Nadi Héliopolis. L’association a eu l’idée de proposer au ministère de la Solidarité sociale de collaborer dans ce domaine. « Nous avons besoin d’un personnel qualifié muni d’une carte professionnelle renouvelable chaque année. C’est un métier qui nécessite une continuelle formation pour promouvoir le niveau des professionnels des aides-soignantes. Plus encore, la santé psychologique des candidats potentiels doit être prise en compte. Les tests destinés à cette fin sont actuellement certifiés et validés. Ils sont opérés de manière semestrielle, soit deux fois par an », déclare Somaya Al-Alfi, présidente de l’Administration centrale pour la surveillance auprès du ministère de la Solidarité sociale. Une fois l’idée approuvée, le mécanisme nécessaire à son institutionnalisation doit être mis en place. Ce mécanisme se charge de coordonner entre la société civile, le service de médecine pour les personnes âgées relevant de l’Université de Aïn-Chams et la faculté de kinésithérapie qui travaille sous le contrôle du ministère de la Solidarité sociale. Le but étant d’assurer les synergies entre les différents acteurs avec, en tête, les ONG actives dans ce domaine au service des 7 millions de personnes âgées.

Selon une recherche effectuée par la sociologue Sawsane Osmane, le taux de personnes âgées est en recrudescence dans les pays en développement. Un boom ayant donné naissance au phénomène surnommé « la révolution des vieux ». D’après l’Organisme central pour la mobilisation et le recensement (CAPMAS), 6,9 % de la population en Egypte sont des personnes âgées, soit celles de plus de 60 ans. Et donc, le besoin en personnel qualifié est de plus en plus pressant. Et les 168 résidences ou maisons de retraite publiques accueillent uniquement 5 000 personnes. « Envoyer son père ou sa mère en maison de retraite est considéré dans notre société comme une ingratitude envers ses parents. Il s’agit d’un stigma social qui est bel et bien ancré dans les traditions égyptiennes. Et trouver quelqu’un de compétent pour prendre soin d’une vieille personne à domicile est loin d’être évident », analyse Mahmoud Chafiq, sociologue.

Sortir des sentiers battus

Les personnes âgées qui ont besoin de ce genre de services tentent aujourd’hui de chercher des issues à cette impasse. Camélia, 82 ans, veuve d’un employé dans une société pétrolière, estime qu’elle ne peut plus continuer à vivre seule, tous ses enfants étant mariés. Après le décès de son mari en 2003, elle menait indépendamment sa vie. Elle n’avait besoin que d’une femme de ménage qui venait à son aide tous les jours. Mais, avec le temps, sa santé a commencé à se détériorer d’autant plus qu’elle est diabétique. Son budget ne peut pas supporter les charges financières supplémentaires nécessaires au recours à un auxiliaire de soins afin d’éviter les effets indésirables d’une chute de diabète dans le sang. « J’ai eu une hypoglycémie et j’ai perdu conscience toute une nuit. Quand j’ai repris conscience, je n’avais même pas l’énergie de me mettre debout et répondre au téléphone. Cet accident a bouleversé les calculs de mes enfants qui n’ont pas hésité à avoir recours au service d’une tierce personne, surtout qu’ils habitent loin de moi », raconte-t-elle.

Si Camélia a les moyens de s’offrir une aide à domicile tous les jours, d’autres ont recours à ce genre de service dans les cas d’urgence seulement. Agée de 75 ans, Fadia, ex-banquière, a eu recours à ce service suite à une chute qui lui a causé une fracture à la jambe. Malgré le confort que lui avait garanti cette auxiliaire de soins, elle a renoncé au service, car elle veut compter sur elle-même. Fadia est déterminée à ne pas vieillir et à continuer de rester dynamique. Après la chirurgie qu’elle avait effectuée dans sa jambe, elle résistait encore pour survivre. « Je me déplace d’une pièce à l’autre dans ma maison pour pouvoir surveiller la femme de ménage et gérer ma vie de tous les jours. Un de ces jours, je vais vieillir, c’est inévitable. Je deviendrai plus faible et je serai obligée d’avoir recours aux services des auxiliaires de soins, mais pour le moment, je veux jouir de mon indépendance autant que possible », confie Fadia.

Or, si Fadia et Camélia sont chanceuses de posséder les moyens qui leur permettent d’avoir recours à ce service, les vieux pauvres ou ceux de la classe moyenne, qui a connu une dégringolade vu les conjonctures économiques difficiles, ne pourront pas avoir accès à ce service, surtout avec une pension maigre de fin de carrière estimée à 1 200 L.E. Les prix de ce service, variable, commencent à 3 000 L.E. et ne cessent de galoper vu l’absence d’une tarification et d’une surveillance sur celle-ci faute d’institutionnalisation nécessaire. Et ce n’est pas tout. Une simple tournée sur le marché montre qu’il s’agit d’une informalité sans pareil ; ce qui est dangereux si l’on tient compte de sa spécificité.

Informalité

A part les associations dont le nombre reste limité et qui fournissent ce genre de service aux familles en besoin, il existe des bureaux privés qui recrutent des personnes sans aucune formation ni compétence. « Il suffit à l’intéressée de laisser une photocopie de sa carte d’identité et celle de son casier judiciaire au bureau de recrutement et notre mission est de rester en contact avec la famille qui l’a embauchée », explique Achraf, coordinateur dans un bureau privé. Il se contente tout simplement d’expliquer à la famille les tâches quotidiennes que doit accomplir l’aide à domicile. L’existence d’un marché parallèle purement lucratif a créé un personnel qui n’a aucune conscience professionnelle ou bien qui n’a aucune connaissance au métier. « La personne embauchée pourrait exploiter sa cliente, surtout en l’absence de sa famille », explique Hachem Farid. Il pense que le fait de travailler en dehors des associations soumises au contrôle de l’Etat a ouvert la voie aux escrocs. Il ajoute que le manque de compétence et de formation de tels aides-soignants peut exposer également la vie d’une personne âgée au danger. « Par exemple, une aide-soignante à domicile avait réduit les doses d’eau et de nourriture d’un malade atteint d’Alzheimer pour ne pas avoir à changer ses couches toutes les heures et ce, tout au long d’un mois », relate Mohamad Ali, médecin en soins intensifs. Il confie que ce vieux a été déshydraté et a été hospitalisé pour une semaine en résultat.

L’initiative de l’association Asdeqä Nadi Héliopolis et du ministère de la Solidarité sociale intervient alors à point nommé pour mettre fin au chaos qui règne dans ce marché et pour venir en aide aux personnes qui ont besoin de ce service. Ajoutons à cela le rôle qu’elle assume dans la formation d’une cohorte de professionnels et dans la préservation de leurs droits.

Malgré l’ancienneté de ce genre de service, même les ONG trouvent des difficultés à trouver une main-d’oeuvre qualifiée. Inaugurée en 1990, l’Association égyptienne de soutien aux familles est la plus ancienne association active dans le domaine des soins des malades. Bien qu’elle compte une centaine d’aides à domicile, le chiffre est loin de répondre au vrai besoin d’une population non seulement en croissance, mais également vieillissante. Abdel-Khaleq Afifi, PDG de l’association, pense que l’augmentation de l’espérance de vie a ouvert la voie à ce métier pour les personnes du troisième âge en Egypte et estime que le personnel en charge doit être qualifié et avoir des connaissances précises, surtout qu’il travaille avec une catégorie d’âge très délicate qui exige une nourriture et un soin médical particuliers. Pire encore, plus les personnes vieillissent, plus elles sont exposées à des maladies chroniques : Parkinson, Alzheimer, maladies cardiaques et bien d’autres, en plus de la baisse de l’ouïe et de la vue à cause de l’âge. L’auxiliaire de soins doit avoir des connaissances médicales. « Avoir des connaissances de base en médecine est important. S’occuper d’une personne âgée n’est pas comme s’occuper du ménage. Le senior a besoin d’une personne qui lui facilite la vie par l’accomplissement de diverses tâches ou genres d’aides : aide dans les questions relatives à l’hygiène et au confort corporels, les médicaments, aide aux sorties et à la marche, l’écouter attentivement et surtout soutenir la personne sur le plan moral », précise Afifi.

Conditions difficiles

Pour leur part, les auxiliaires de soins estiment qu’ils travaillent dans des conditions dures et que cette nouvelle initiative pourrait peut-être améliorer leurs conditions. Malgré la rentabilité de ce métier, ces employés finissent par changer de carrière ou préfèrent avoir le statut d’indépendants pour gagner plus d’argent. Et c’est la raison pour laquelle on a du mal à les trouver sur le marché du travail. « Nous sommes surexploités. Et il existe une équivoque sur la nature de ce métier en Egypte. Il arrive que des particuliers nous demandent de nettoyer la maison, alors que nous n’avons pas à le faire », confie Samira, 40 ans. Cette dame divorcée déclare qu’elle a dû se résigner en accomplissant des tâches ménagères tout en prenant soin d’une personne âgée, car elle avait des dettes à rembourser. « On est bien payé, mais certaines familles cherchent à profiter de notre présence en nous surchargeant de besognes ménagères », dit-elle. Et même si Samira a quitté cette famille, elle compte un jour arrêter ce métier. Par contre, sa copine Mona, 23 ans, est tout à fait satisfaite. Elle choisit toujours de vieilles dames qui habitent seules. « Prendre soin d’une personne âgée qui vit en famille est un vrai casse-tête. On nous bombarde de questions comme si on allait nuire à leur proche », affirme Mona. Selon cette dernière, une dame qui habite seule lui permet d’avoir un petit moment de répit pour recharger ses batteries et pouvoir par la suite mener à bien sa mission.

Alors, la formation et la motivation sont des critères importants pour exercer ce métier. Et c’est pour cette raison que l’association Al-Réaya bil Mahaba (soins avec amour) a consacré tout un service pour des stages d’entraînement. « Dans ces stages, nous avons recours à une méthode basée sur la simulation. Nous improvisons des cas de situations pour tester la patience de ce personnel. Ce sont les stagiaires qui jouent à la fois le rôle des seniors et des aides à domicile pour comprendre et bien réagir dans les différentes situations qu’ils peuvent rencontrer dans le cadre de leur travail », confie Siham, responsable du stage. En plus, il y a des cours pratiques pour leur apprendre comment procéder pour les soins corporels, surtout quand une personne est paralysée et ne bouge pas de son lit. « Nous allons faire partie du comité du ministère de la Solidarité sociale qui étudie actuellement les possibilités d’unifier un programme de formation à travers toute l’Egypte pour avoir des aides à domicile compétentes destinées aux personnes âgées », conclut Marie Ishaq, directrice de l’association.

Reste à noter qu’à la fois, ces auxiliaires d’aides et les entraîneurs doivent être soumis à de rigoureux critères d’évaluation de performance, pour assurer la qualité d’un service auquel une population vieillissante a de plus en plus besoin par l’instance gouvernementale concernée, à savoir le ministère de la Solidarité sociale.




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