Semaine du 17 au 23 janvier 2018 - Numéro 1208
Des murs pour dialoguer
  A Borg Al-Borollos, petite ville de pêcheurs sur la Méditerranée, 40 artistes-peintres sont venus se mêler à la population pour peindre sur les façades des maisons. Un projet mené dans le cadre de la rencontre Al-Borollos pour la peinture sur les murs. Reportage.
Quand les murs s
Photo: Bassam Al-Zoghby
Najet Belhatem12-10-2016

Il faut 4 heures en voiture pour arriver dans la petite ville de Borg Al-Borollos (environ 50 000 habitants), à 200 km au nord du Caire. Le trajet n’est pas aisé. La route agricole (Al-Tariq Al-Zéraï) longe le Nil et traverse le Delta vers la Méditerranée. Tout au long, une multitude de bourgades et de petites villes comme Tanta ou Banha. Il est difficile de classifier cette route. Elle est étroite comme une route de campagne, puis elle devient une autoroute. Dans les deux cas, elle est parsemée de dos d’âne pour ralentir l’élan des voitures, car des deux côtés, le va-et-vient des passants, des buffles et même des troupeaux de moutons n’arrête pas. Des deux côtés de la chaussée, les agglomérations s’entassent dans un réel brouhaha architectural avant de laisser place à des champs de maïs ou de fèves verdoyants. Puis on arrive à Kafr Al-Cheikh, capitale du gouvernorat dont dépend la ville de Borg Al-Borollos.

Des murs pour dialoguer
80 % des peintures murales sont là depuis trois ans. Les habitants les ont maintenues. (Photo: Bassam Al-Zoghby)

On tourne à droite, il reste encore 70 km avant d’y arriver. Le lac Borollos, 420 km2 de superficie, apparaît enfin avec ses superbes mats de voiliers qui montent au ciel comme des bras de ballerines. Sur la droite, c’est la ville de Borg Al-Borollos. Une forêt de petites bâtisses en briques, collées les unes aux autres. Un immeuble de plusieurs étages se démarque par sa hauteur et sa façade beige jaunâtre, et surtout par son immense pancarte : « Al-Daawa Al-Salafiya ». C’est le siège de l’association salafiste bien implantée ici. Durant les dernières élections, c’est le vote massif des habitants de Borg Al-Borollos qui a permis la victoire du candidat du parti salafiste Al-Nour.

« Ceux qui dessinent »

Des murs pour dialoguer
Les artistes font attention aux thèmes de leurs peintures. (Photo: Bassam Al-Zoghby)

« Vous cherchez ceux qui dessinent ? », nous lance un chauffeur de tok-tok aux abords de la ville. « Allez vers la corniche ». La ville est presque déserte. On apprendra par la suite qu’après la prière du midi, tout ferme et ne rouvre qu’après la prière qui suit vers 15h30. C’est l’heure de la sieste. Une habitude purement méditerranéenne que les habitants de Borg Al-Borollos ont maintenue et qui n’existe pas à Alexandrie par exemple. Tout au long de l’artère principale, de petites échoppes se jouxtent en bas des bâtisses. Pas de vitrines ni de fioritures. Juste des portes en bois à deux battants à l’ancienne. Il n’y a pas beaucoup de signes de modernité ici. Tout semble s’être perpétué depuis des lustres et rien, mis à part les quelques bâtisses administratives, n’indique un quelconque développement. Une forte odeur de poisson et de bois règne sur les lieux. Borg Al-Borollos est une ville de pêcheurs et aussi de construction de bateaux, de pêche notamment. A chaque coin de rue se trouve une menuiserie où des ouvriers s’affairent à couper du bois. « La construction des bateaux n’est plus ce qu’elle était », lance l’un d’eux. Borg Al-Borollos arrivait même à exporter ses bateaux de pêche. La production a baissé de 70 %. La pêche ne rapporte plus, et beaucoup de pêcheurs se sont reconvertis ou ont émigré. Les menuisiers se sont mis à la confection de meubles qui, d’ailleurs, sont de très bonne qualité vu les quelques pièces exposées ici et là devant les ateliers.

La corniche enfin. Des enfants, cheveux au vent, se laissent glisser sur une pente en béton devant la mer. Elle est peinte de bout en bout. Un long poisson bleu porté par des enfants. C’est le fruit d’un travail artistique exécuté deux ans auparavant par les artistes réunis ici par l’Association Abdel-Wahab Abdel-Mohsen pour la culture et les arts dans le cadre de la rencontre : « Al-Borollos pour la peinture sur les murs ».

« J’ai choisi Al-Borollos parce que c’est un site que je peins depuis plus de 15 ans. Il génère beaucoup d’énergie. Et l’art est une manière de le faire découvrir au monde. Mon objectif était aussi de permettre à la communauté ici de tisser des liens avec l’art et en faire un moyen de promotion touristique », déclare l’artiste-peintre Abdel-Wahab Abdel-Mohsen, président de l’association. Il ajoute : « Notre message est un message de paix au monde entier. Nous nous démarquons de la politique ».

La rencontre Al-Borollos pour la peinture sur les murs en est cette année à sa troisième édition qui a commencé le 1er octobre et se terminera le 14. Elle a réuni cette année 40 artistes. Des Egyptiens, mais aussi des artistes de 15 nationalités différentes. Des Sénégalais, des Indiens, des Portugais. « Désormais, les artistes sont très nombreux à vouloir participer. Durant notre première édition en 2014, nous avons ouvert la porte à tous, ensuite, nous avons décidé de faire une sélection des meilleurs. Nous avons gagné en notoriété. Et les artistes sont heureux de se joindre à nous. L’ambiance est bon enfant et tout se passe dans la gaieté et le calme », continue Abdel-Mohsen.

La commissaire de la rencontre, Iman Ezzat, lance : « Nous faisons tout pour le gâter et en tirer le meilleur ».

Abdel-Mohsen explique qu’au départ, la communauté de Borollos était sceptique. « Mais nous avons trouvé un moyen de nous introduire. Nous avons contacté les autorités et nous les avons incitées à nous aider dans le nettoyage de la ville. Nous avons soulevé des tonnes d’ordures ». Et Iman Ezzat d’ajouter : « Nous avons aussi réussi à obtenir le goudronnage de l’artère principale. C’est ainsi que la population a vu que nous venons pour aider et soutenir ».

C’est quoi ce fantôme ?

Des murs pour dialoguer
L'artiste Adel Moustapha en train de travailler sous l'oeil médusé des enfants. (Photo: Bassam Al-Zoghby)

C’est sur la corniche que les peintures murales se concentrent. Les maisons et les magasins sont recouverts de tableaux à ciel ouvert. « C’est le travail de Mirna », lance une vieille dame tout en sourire, sortie étendre une couverture en montrant du doigt le mur en face. Un peu plus loin, une petite venelle arbore des couleurs rose et violet. On l’appellera désormais Haret Al-Ward : la ruelle des roses. C’est le jeune artiste-peintre Adel Moustapha qui a exécuté ce travail. A l’entrée de la ruelle, plusieurs roses peintes sur un large mur. Puis le rose et le mauve se déclinent sur les pans de murs qui forment l’entrée des bâtisses. La ruelle ne fait pas plus d’un mètre de large. « Regardez ici ! Quelqu’un a ajouté une autre couleur et a abîmé le dessin », lance un petit enfant.

Une habitante de la rue a demandé à Adel Moustapha de lui laisser ce qui lui restait comme peinture. « Regardez à l’intérieur. Elle a peint les murs de la même manière », reprend l’enfant.

Adel Moustapha est revenu sur place après avoir fini son travail. Il a dessiné une plaque comme celle qui indique le nom d’une rue. Puis il a écrit : « Haret Al-Ward ». Les enfants lui tournent autour comme des abeilles et scrutent le moindre de ses mouvements. « Où est le pinceau fin ? ». Ils cherchent et l’un d’eux va le chercher à l’intérieur. « Il est possible que cette ruelle soit désormais baptisée par les habitants comme la ruelle des roses », dit Iman Ezzat.

Le sculpteur Omar Tossoun nous emmène voir sa peinture. Trois enfants tirent sur les ficelles de trois cerfs-volants. « J’ai choisi une scène du quotidien ici. J’ai cherché un mur à peindre et je me suis adressé au propriétaire de cette maison, je lui ai demandé si je pouvais peindre sur l’entrée, il a bien accueilli ma demande et voilà ! ». En fait, les artistes font leurs peintures sur les devantures des magasins et les façades des maisons. Le contact est donc direct avec les habitants et les propriétaires.

En général, cela se passe bien. Mais parfois, cela donne lieu à des frictions. « La peinture murale que Nazir Tanbouli a faite sur la devanture d’une échoppe a rendu sa propriétaire folle de rage ». Tanbouli a exécuté une magnifique oeuvre en jaune et noir d’un être hybride, mains levées avec des corbeaux autour. « La vendeuse de fèves lui a rétorqué : c’est quoi ce fantôme et ces corbeaux ? Les gens vont avoir peur de venir acheter mon foul », raconte le célèbre artiste Gamil Chafiq, fidèle participant à la rencontre.

L’artiste Riham Saadani, célèbre pour ses peintures de femmes aux cornes de bélier, a été interpellée par le propriétaire de la maison sur la façade de laquelle elle a peint un beau tableau d’une fille entourée de poissons. « Dès que j’avais terminé à peindre la tête et je n’avais pas encore entamé les cheveux, il m’a dit : j’espère que tu ne vas pas me dessiner un garçon avec du rouge aux lèvres ! ». Pour elle, le travail au sein de la communauté a été dur. « Il faut faire face aux agacements des enfants, aux remarques ici et là. Il faut du temps avant que cela ne devienne normal. Je me demande s’ils ne sont pas juste contents parce que leurs façades sont peintes gratuitement. Ce propriétaire en question m’a dit qu’il préférerait avoir une façade en céramique. La population est encore réticente. Mais l’initiative est excellente, tout est mis à notre disposition pour faire du bon travail, il ne faut pas baisser les bras ».

« Les réactions dépendent de notre attitude »

Quand les murs s
Photo: Bassam Al-Zoghby

Tous les artistes font attention aux sujets de leurs peintures murales. Pas question de choquer. « Il vaut mieux choisir des thèmes de leur quotidien. Moi, j’ai peint la porte en bois d’un coiffeur, il a été très content. Son père, qui a une échoppe juste à côté, m’a demandé de travailler sur sa porte aussi. En travaillant, je les ai fait participer, parce que petite de taille, je n’arrive pas au haut de la porte », commente Sahar Al-Amir.

« Moi, je dis que je peins avec les murs. J’épouse les formes et la psychologie de leurs propriétaires », lance Gamil Chafiq. « Un peintre de bâtiment est venu me voir et m’a dit que lui aussi peignait des choses sur les murs. Il m’a dit : je regarde sur Internet, puis j’exécute les mêmes motifs. Il a ouvert son téléphone et m’a montré. Je lui ai dit que cela s’appelle de l’art visuel. Il a mis un nom à ce qu’il fait. Un chauffeur de tok-tok est venu avec de petits bateaux en bois en me disant que c’étaient ses oeuvres. Mais je n’en fais plus … les bazars dans les lieux touristiques ne travaillent plus comme avant, alors je conduis un ».

Il est vrai que c’est un réel défi que de faire entrer de l’art dans la vie d’une communauté qui souffre de beaucoup de manque. Pourtant, Borollos, qui a été promu du statut de village à celui de ville, renferme beaucoup de potentiel. Elle donne sur la mer et pourrait devenir un pôle touristique.

« Pour eux, nous sommes des étrangers. Nous sommes différents dans notre façon de nous habiller, de parler et d’agir. Ils sont chez eux et nous sommes les intrus. Les réactions des gens sur les murs desquels nous peignons dépendent de l’attitude de chaque artiste. Quand on s’y prend bien, tout se passe sans problème ».

Les habitants, très accueillants et généreux, ne sont cependant pas très loquaces sur la présence de ces artistes. « Oui, c’est une bonne chose », nous lance-t-on ici et là. « Si j’accepte qu’ils dessinent sur les murs de ma maison ? Pourquoi pas qu’ils viennent. Voulez-vous me prendre en photo ? », répond une vieille dame.

« Vous avez mis nos photos sur Facebook ? On peut les voir ? », lancent de jeunes adolescents à l’artiste tunisienne Hadhami Soltan, qui s’affaire sur une large façade entourée d’une ribambelle d’enfants. Elle peint des yeux, des minarets sur un fond orange. « Oui ça va, mais parfois la relation avec les enfants est dure. Certains sont terribles. Quand je ne peux plus gérer la situation, le propriétaire de l’échoppe à côté sort pour me venir en aide ».

Les artistes ont pratiquement tous fini leur travail, la trace de leur venue demeurera sur les façades. « 80 % des peintures sont encore là depuis et n’ont pas été effacées par les habitants depuis le début de la rencontre en 2014 », fait remarquer Abdel-Wahab Abdel-Mohsen.




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