Semaine du 13 au 19 février 2019 - Numéro 1262
Les passionarias de la lutte syndicale
  Les Egyptiennes participent à la vie syndicale nationale depuis plus de 60 ans, mais leur représentation reste très faible. Face aux discriminations flagrantes, les plus fortes doivent braver bien des défis pour faire valoir leurs droits.
Les passionarias de la lutte syndicale
La participation syndicale de la femme remonte aux années 1940, pourtant, sa présence aujourd'hui est très restreinte.
Dina Darwich20-04-2016

Avec seulement 100 L.E. (9 dollars), Abir Achour, 39 ans, a créé il y a quatre ans un syndicat qui lutte pour les droits des vendeuses de pain. L’injustice dont sont victimes ces femmes l’a poussée à retrousser ses manches afin d’améliorer leurs conditions de travail. « Je gagnais seulement 256 L.E. par mois. Et lorsque l’une de nous tombait malade, une retenue sur salaire, à savoir 10 L.E. par jour, était appliquée pour absence. De plus, les vendeuses n’ont pas droit à un congé de maternité. Deux de mes amies ont été obligées de reprendre le travail avec leurs bébés sur les bras, dix jours après l’accou­chement. Nous sommes aussi expo­sées à la canicule et au froid. Nous ne bénéficions d’aucune assurance médicale », confie Abir, diplômée de commerce et mère de deux enfants. Elle a été forcée d’accepter cet emploi pour subvenir aux besoins de ses enfants puisque son ex-mari ne lui verse que 400 L.E. de pension alimen­taire. Une somme insuffisante pour nourrir ses enfants.

Pauvreté, injustice et conditions de travail difficiles n’ont pas détruit sa volonté, et elle s’est rendu compte de l’importance de s’unir pour faire face aux difficultés. « Avec l’aide d’un leader du mouvement ouvrier dans mon village natal à Suez, j’ai été informée des procédures à suivre pour créer une entité qui aura la légitimité de défendre les droits des vendeuses de pain. J’ai parcouru à pied toutes les rues et ruelles de la ville afin de récolter les signatures des femmes démunies et avant tout, arriver à les convaincre que la petite somme qui sera retenue sur leur salaire servira à créer une plateforme de défense de leurs intérêts et améliorera leurs conditions de travail. Cela n’a pas été une chose facile », confie Abir qui a payé sa détermination. Elle a été mis à pied durant six mois pour avoir orga­nisé une manifestation pour réclamer le droit des vendeuses à percevoir une prime équivalente à celle des fonc­tionnaires.

Fatma Ramadan
Fatma Ramadan.

Victime de harcèlement verbal de la part d’un responsable qui lui a conseillé de perdre quelques kilos, elle a fait l’objet aussi de menaces physiques de ce même responsable au moment de réclamer le droit pour ses collègues à bénéficier de bons d’ap­provisionnement pour le mois du Ramadan.

Des défis qu’elle doit braver égale­ment avec ses parents qui n’appré­cient pas son activité de syndicaliste et ne l’encouragent guère dans ce périple. « Ce sont les ONG Nazra (regard) et Al-Maraä Al-Guédida (la femme moderne) qui m’offraient une aide psychologique », explique Abir qui s’est rendue il y a 6 mois au Danemark pour parler de la femme syndicaliste égyptienne, au cours d’une conférence de la Fédération des syndicats mondiaux.

Achour compte parmi les rares femmes égyptiennes qui oeuvrent dans le domaine syndical en Egypte. Il existe 20 syndicats professionnels comptant 6 560 507 de membres et 23 syndicats ouvriers comprenant 3 322 177 de membres, selon les derniers chiffres de l’Organisme central de mobilisation et de recen­sement. Si les syndicats en Egypte ont été créés en 1921, la femme égyptienne n’y a participé qu’à la fin des années 1940. Des noms comme Aïda Fahmi, Madeleine Aziz, Djihad Al-Demerdach et Aliaa Azmi, ont été les syndicalistes modèles des années 1950. Il y a aussi Amina Al-Sayed dans les années 1960 comme le raconte Amina Chafiq, ancienne membre du syndicat des Journalistes entre 1971-1999. Une histoire syndi­cale qui remonte à un demi-siècle. Cependant, la représentation de la femme dans les syndicats reste encore faible. Il suffit de mentionner qu’aucune femme dans les différents syndicats n’a occupé le poste de chef de syndicat. De plus, lors des der­nières élections à l'ordre des Avocats en 2015 — le plus ancien d’Egypte — sur les 56 sièges du conseil d’administration, aucune femme n’a été élue.

Taux au plus faible

Abir Achour
Abir Achour.

Le taux de représentation féminine est au plus faible dans les syndicats des Métiers des arts appliqués (5 %), alors que cette représentation atteint un chiffre record dans le syndicat des Infirmières, soit 92 % (chiffres offi­ciels de 2011) où la loi exige de consacrer un quota pour les femmes. Mais les défis qu’affrontent ces femmes dans leur lutte syndicale sont peut-être la raison pour laquelle le taux de participation des femmes est faible. En effet, les problèmes sont nombreux et elles doivent braver tous les défis dès le début de leurs activités syndicales. « Mon mari m’a empê­chée de poursuivre mes études crai­gnant que je ne sois plus diplômée que lui. Et quand je lui ai fait savoir que je voulais présenter ma candidature au syndicat, il m’a fait toute une scène », confie une syndicaliste qui a requis l’anonymat. Mais cette vision patriar­cale la poursuit partout non seulement chez elle mais aussi au travail. Une autre femme confie : « Quand mon directeur a appris que j’avais de grandes chances de gagner les élec­tions, il m’a appelée au téléphone pour me convaincre de céder ma place à un collègue homme. J’ai dû céder craignant d’avoir des ennuis ». Des propos recueillis dans une étude intitulée Les Femmes et l’activité syn­dicale de l’ONG Al-Maraä Al-Guédida. Selon cette même source, les femmes s’abstiennent de participer à la vie syndicale non seulement à cause de cette vision machiste mais aussi parce qu’elles sont accablées par les tâches ménagères. Parmi les nom­breuses femmes interviewées, cer­taines n’avaient ni les connaissances ni les compétences nécessaires pour se lancer dans l’activité syndicale. La même étude affirme aussi que les femmes ont peur d’affronter cette expérience par crainte que cela ne porte atteinte à leur réputation.

Achour raconte que lorsqu’elle s’est trouvée confrontée à un procès pour corruption avec une respon­sable de l’assurance médicale alors qu’elle réclamait en tant que syndi­caliste les droits de ses collègues, cette responsable l’a sans cesse humiliée faisant allusion à son statut de femme divorcée.

Façon d’agir

La question s’aggrave dans les syn­dicats ouvriers où des restrictions s’imposent à la femme sur sa façon d’agir ou de se comporter. Lors des réunions avec les ouvriers, Fatma Ramadan, 49 ans, insiste pour porter un pantalon avec une blouse ample et longue. Elle aussi s’abstient de fumer : « C’est mal vu et cela risque d’être une barrière entravant mon dis­cours », confie Ramadan. Un avis qui semble être partagé par une autre syn­dicaliste ayant requis l’anonymat. Elle confie qu’en présence des ouvriers, elle s’abstient de fumer le narguilé ou de boire une gorgée de bière par crainte d’être prise pour une femme à moeurs légères. « Cela risque de se retourner contre moi ... dans mon activité syndicale je vise souvent les hommes d’affaires et le pouvoir. Un conflit où toutes les armes sont per­mises », poursuit cette même source.

D’autres défis arrivent quand des responsabilités sont exercées. Abir Saadi, ex-membre du syndicat des Journalistes et première femme à avoir été élue au poste de vice-prési­dent du syndicat, assure qu’il existe ce qu’on peut appeler une « café culture » ou « pop culture » en marge des réunions officielles. « Ce phéno­mène existe partout dans le monde. Les membres du conseil d’un syndicat se rencontrent dans les cafés, avant les réunions, pour débattre ensemble des questions vitales. Alors même lorsque la femme assiste à ces conseils, sa présence passe inaperçue car les décisions ont déjà été prises au café. Des barrières qui écartent la syndicaliste malgré ses compé­tences », signale Abir, qui a laissé tomber la lutte syndicale en Egypte pour se consacrer à une autre bataille, celle des femmes syndicalistes à tra­vers le monde. Aujourd’hui, elle se déplace beaucoup à l’étranger en tant que membre de l’Association Internationale pour les Femmes à la Radio et à la Télévision (AIFRT). Elle forme les femmes à acquérir les com­pétences de l’exercice syndical.




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