Semaine du 13 au 19 mars 2019 - Numéro 1266
Sarga Moussa : L’Histoire, à parts égales, est une utopie, mais il faut tendre vers cette utopie
  Chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), Sarga Moussa est membre du comité de recherche égypto-français sur la commémoration du 150e anniversaire de la construction du Canal de Suez. Il prône une notion partagée de l’Histoire, qui ne se contente pas du discours occidental. Entretien.
L’Histoire, à parts égales, est une utopie, mais il faut tendre vers cette utopie
Dina Kabil09-01-2019

Al-Ahram Hebdo : Vous avez toujours centré vos recherches sur l’Orient et, d’ailleurs, vous avez un nom qui révèle vos origines égyptiennes. Celles-ci expliquent-elles en quelque sorte vos choix de recherche ?

Sarga Moussa : Je suis né d’un père égyptien et d’une mère suisse. Le paradoxe est que c’est ma mère qui a insisté pour que j’aie un pré­nom égyptien, Sarga, qui est très rare en Egypte. C’est un prénom copte qui se traduirait en français par Serge. Pendant longtemps, je ne me suis pas posé beaucoup de questions sur mon nom, parce que j’ai grandi dans un milieu assez cosmopolite. Une partie de mes études à l’Ecole Internationale de Genève s’est déroulée avec des gens d’origines très différentes, donc j’étais un étranger parmi plein d’autres. C’est seulement un peu plus tard que cette conscience de mes origines égyptiennes est apparue. Et elle est apparue assez fortement quand je suis arrivé en France et quand j’ai commencé mon activité de chercheur au CNRS en littératures françaises. Et depuis lors, c’est-à-dire la fin des années 1990, je travaille beaucoup sur les représentations littéraires de l’Orient, ce qu’on appelait l’Orient et, en particulier dans les récits de voyage, plus spécifique­ment sur l’Egypte. Si pendant un moment, je n’ai attribué aucune importance à cela, je suis aujourd’hui convaincu que mes choix sont en lien avec mes ori­gines.

— Vous êtes aussi le petit-fils de Farag Mikhaïl Moussa, un pionnier de la diplomatie égyp­tienne du début du XXe siècle. Cela a-t-il influencé vos prises de position et vos recherches liées surtout à l’Orientalisme et aux récits de voyage ?

— On peut dire que le fait de travailler de manière durable sur l’Orientalisme est aussi une façon d’essayer de retrouver un pays dans lequel je ne suis pas né. Puisque je suis né en Suisse, et que j’ai été élevé quand même à l’eu­ropéenne, en parlant le français et non l’arabe. Donc, je rattrape d’une certaine façon un manque sans le dire, de manière indirecte. En même temps, mon père a écrit un livre sur mon grand-père pater­nel et, bien sûr, le livre même et les discussions que j’ai eues avec lui ont beaucoup contribué à for­ger mon chemin.

— Votre travail de jumelage dans le domaine des recherches avec, en particulier, la profes­seure Randa Sabry ainsi que d’autres professeurs du départe­ment de langue et de littérature française (DLLF) de l’Université du Caire, a porté ses fruits. Et ce, à travers le colloque des Imaginaires du Canal de Suez, tenu récemment au Caire, ou l’exposition organisée antérieu­rement à l’Institut du Monde Arabe (IMA) sur ce même thème. Comment évaluez-vous ce partenariat ?

— On s’est mis en contact parce que je travaille sur l’Orient, sur l’Egypte, depuis très longtemps. Je me suis rendu compte que la profes­seure Randa Sabry travaillait beaucoup sur les voyageurs égyptiens en France et en Europe. Nous avons donc établi le contact, à travers la codirec­tion d’une thèse entre Lyon et Le Caire. Cette collaboration a mené à une vérité, qui est qu’on ne peut plus, aujourd’hui, tra­vailler sur la représentation d’une région, sans prendre en compte que les Orientaux eux-mêmes, ici les Egyptiens, sont aussi des acteurs dans le pro­cessus culturel d’interprétation. Ils ne sont pas seulement des objets, mais aussi des acteurs, ils ont quelque chose à dire sur eux-mêmes et sur nous-mêmes aussi. Je dis « nous » parce que je m’identifie à la France, dans ce cas.

C’est pourquoi nous sommes très favorables, l’un et l’autre, à des approches historiques comme celles que l’on trouve, par exemple, chez Romain Bertrand, qui parle de la formule de « l’His­toire partagée ». Celle-ci me semble l’une des plus importantes, une sorte de rééquilibrage qui per­met de montrer que l’Histoire n’est pas seulement produite par l’Europe, par l’Occident, mais qu’elle est aussi produite par l’autre bout de la Méditerranée. Elle doit être partagée. La question reste : est-ce qu’elle peut être à parts égales ? C’est peut-être une utopie, mais il faut tendre vers cette utopie. On parle aussi de « l’Histoire connectée », qui n’est pas la même chose, mais qui va dans le même sens, ne pas se limi­ter à une histoire strictement natio­nale ou à une histoire littéraire nationale, formatée par des cadres éditoriaux, des cadres idéolo­giques, des cadres culturels natio­naux. Dès lors qu’on travaille, comme moi, sur un genre comme le récit de voyage, évidemment, on pratique une sorte de compara­tisme.

— Dans quelle mesure cette manière de voir l’Histoire de part et d’autre, ou de reconsidé­rer l’Orient comme un acteur principal, peut-elle apporter quelque chose de nouveau dans l’examen d’une question comme celle du Canal de Suez, dont on fête aujourd’hui les 150 ans ?

— Randa Sabry et moi-même ne pouvons plus organiser de col­loque sur le Canal de Suez de la même manière qu’il y a 20 ou 30 ans, en partant uniquement sur des présupposés français et européens. C’est pourquoi nous avons tenu à le faire ici au Caire, avec une représentation égyptienne importante. On a vu par exemple, dans le papier de Caroline Piquet, que faire ce colloque aujourd’hui est une manière d’avancer dans la représentation de l’Histoire, d’insister à un moment sur la date de 1909, une date qui ne dit pas grand-chose d’un point de vue français, à la majorité des historiens, même à des his­toriens qui sont intéressés par l’histoire de l’Egypte. C’est secondaire dans la plupart des cas, mais en fait, pour les Egyptiens, ce n’est pas du tout secondaire, avec l’émergence du nationalisme, la mort de Moustapha Kamel, l’affaire Danchway et la volonté de prolon­ger de 40 ans la concession du Canal de Suez. Ce sont là des points très importants du point de vue égyptien, et il est temps de les rappeler. C’est, au fond, une his­toire partagée, une histoire sou­vent conflictuelle, mais partagée ! C’est l’Histoire avec un grand H, mais il y a aussi un conflit de mémoires sélectives, qui ne sont pas les mêmes d’un côté et de l’autre de la Méditerranée. Donc, je ne dis pas qu’il faut arriver à une histoire qui est probablement commune, car c’est illusoire, mais on pourrait tendre à écrire une histoire en commun.

— Loin du sérieux et du philo­sophique des études sur l’Orient, votre intervention s’est concen­trée, durant le colloque, sur un quotidien français satirique, Le Charivari. Pourquoi ce choix ?

— J’aime sortir du discours dominant et là, le discours domi­nant est celui des représentations du Canal de Suez au XIXe siècle, en particulier des fêtes de l’ouver­ture du Canal, en 1869. C’est le moment que j’ai étudié particuliè­rement. L’un des discours domi­nants est ce que l’on pourrait appe­ler le mythe de l’union de L’Orient et de l’Occident. Beaucoup de voyageurs défendent cette idée simple et belle a priori, à travers le percement de l’isthme de Suez et la rencontre de la mer Méditerranée et de la mer Rouge. Bref, une sorte d’union, parfois même allégorisée par un mariage de l’Orient et de l’Occident. C’est une très belle utopie d’inspiration saint-simo­nienne, sous la forme du cosmopo­litisme. Le militant algérien Abdel-Qader est là, dans les festivités d’ouverture, tout est mis en scène pour dire que le monde est enfin réconcilié, mais évidemment l’His­toire a montré qu’il s’agissait d’une utopie et qu’il y avait des intérêts économique, politique, financier et colonial en jeu là derrière. Les Egyptiens ont payé finalement un prix très lourd. Un prix financier, avec la dette, un prix politique, avec la colonisation du pays en 1882, et un prix social très élevé, avec la mort de nombreux fellahs.

Randa Sabry et moi tenons compte de cet aspect moins idéali­sant du Canal de Suez. Dans ce cadre-là, j’ai regardé un journal satirique qui n’allait pas répéter ce que le discours dominant pouvait montrer. Ce qui m’a beaucoup intéressé dans cette recherche est que j’ai trouvé des points de vue multiples, il n’y en a pas qu’un. C’est-à-dire que les cibles du rire et de la moquerie sont multiples. C’est un journal qui a soutenu assez souvent Ferdinand De Lesseps, et donc le projet du per­cement du Canal de Suez, mais qui était aussi capable de se moquer de lui. A un moment, il y a un petit drame, Ferdinand de Lesseps est caricaturé comme malade, comme quelqu’un atteint de « Suezomanie ». C’était une manière de caricaturer la façon dont De Lesseps était la plupart du temps représenté non seulement comme un héros moderne, mais presque comme un nouveau Messie. Quelqu’un qui a apporté le progrès à l’Egypte et peut-être à l’humanité tout entière, puisque Suez devait être un modèle.

Voilà le genre de choses qui per­mettent de montrer qu’il existe, en France aussi, des contre-discours qui s’opposent précisément au dis­cours dominant. Suez était une manière de critiquer la France, exactement comme dans Les Lettres Persanes de Montesquieu, où on imagine des Persans qui viennent en France, et donc Montesquieu contourne la censure en feignant de donner la parole à des voyageurs étrangers qui s’ex­priment sur la France.




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