Semaine du 7 au 13 novembre 2018 - Numéro 1249
Le ministère de la Culture, 60 ans après
  Le ministère de la Culture a fêté le 60e anniversaire de sa création lors d’une cérémonie organi­sée à l’Opéra du Caire. Le rôle du ministère soulève un vif débat dans les milieux intellectuels.
Le ministère de la Culture, 60 ans après
La ministre Inès Abdel-Dayem (au centre) avec les ministres arabes, célébrant les 60 ans du ministère de la Culture au siège de l'Opéra du Caire.
Sayed Mahmoud07-11-2018

Le 60e anniversaire du ministère de la Culture a été célébré dans une atmosphère festive. Il a coïncidé cette année avec la Conférence des ministres de la Culture arabe au Caire, tenue il y a deux semaines. Le ministère a réus­si à préserver le caractère purement festif de cet événement, et n’a pas abordé les questions qui se rappor­tent à la mission et à la vocation de ce ministère qui, à plusieurs reprises par le passé, a fait l’objet de polé­miques au sein de l’intelligentsia.

Certains intellectuels croient que la mission du ministère est d’harmoni­ser l’action des intellectuels, tandis que d’autres pensent que le minis­tère doit jouer un rôle social plus important et se focaliser sur les lais­sés-pour-compte qui se trouvent en dehors de la capitale. Quels que soient les avis, l’ensemble des intel­lectuels appelle à une restructura­tion du ministère et à un développe­ment de ses méthodes d’action. Bizarrement, un certain nombre de personnes appelle à annuler pure­ment et simplement le ministère, un avis qui suscite les réserves d’un grand nombre d’intellectuels.

L’intelligentsia est d’accord avec le ministère sur un seul sujet, à savoir la nécessité d’augmenter le budget, car le ministère de la Culture est celui qui a le plus petit budget. Malgré les évolutions, le soutien financier gouvernemental est quasi stable, alors que le ministère compte 34 000 employés qui absor­bent la majeure partie du budget. Certains affirment que le problème réside dans les dépenses inutiles et qui sont essentiellement consacrées aux cérémonies. Ce qui veut dire que le budget n’est pas dépensé dans des programmes clairs que l’on peut éva­luer et pour lesquels il serait facile de demander des comptes aux respon­sables.

Bien que la nomination d’Inès Abdel-Dayem au ministère de la Culture ait été largement saluée, la première femme à prendre les com­mandes du ministre a toujours évité toute confrontation avec les intellec­tuels. Elle n’a pas été présente dans les colloques et n’a fait aucune décla­ration qui dévoile ses politiques. Son travail s’est limité à la rédaction des communiqués de presse.

Vu ce statu quo, des voix se sont élevées revendiquant une réforme globale, que ce soit au niveau du secteur de la publication gouverne­mentale, des activités de l’organisme des palais de la culture, où encore au niveau du rôle du minis­tère de la Culture en tant que force douce qui a largement impacté l’envi­ronnement arabe.

La culture et la politique

La stratégie nationale de l’ancien ministre de la Culture Farouk Hosni, qui a pris la responsabilité du ministre entre 1988 et 2011, consis­tait à réaliser le leadership de l’Egypte dans le dossier de la culture. Farouk Hosni voulait redonner au ministère de la Culture son rôle de lea­der qui avait reculé au lendemain du boycott arabe à l’Egypte après les accords de Camp David en 1979. L’Egypte a retrouvé sa dignité après l’obtention par Naguib Mahfouz du prix Nobel de littérature en 1988.

L’Etat a réussi à tirer profit de cet événement exceptionnel en lançant de larges activités de dimension arabe, comme ces prix décernés aux talents par le Haut Conseil de la culture. Cependant, Farouk Hosni a fait de la lutte contre l’islam poli­tique une priorité. C’est dans ce contexte que le ministère a mobilisé les intellectuels de tendances libé­rales et gauchistes pour rédiger des ouvrages visant à contrer la pensée obscurantiste. En réaction, l’opposi­tion islamiste a accusé le ministère d’adopter des politiques laïques.

Le ministère a été critiqué pour avoir instrumentalisé l’intelligentsia pour servir son propre agenda, même s’il a réussi à transmettre au grand public les débats entre les différentes tendances culturelles. Et c’est d’ailleurs un mérite qui revient à l’ère Moubarak qui a permis à tous ses opposants d’exprimer leurs idées en toute liberté.

Avec la révolution de janvier 2011, la culture a commencé à se mêler à la politique. Surtout lorsque certains intellectuels ont été appelés à faire partie de la commission chargée de rédiger la Constitution en 2012 et en 2014 avec 5 membres sur un total de 50. Rappelons aussi que ce sont les intellectuels qui ont été derrière la destitution du ministre de la Culture du gouvernement des Frères, Alaa Abdel-Aziz.

Bien que 8 ministres se soient succédé à la tête du ministère de la Culture depuis le gouvernement des Frères, formé au lendemain de la révolution de 2011, aucune straté­gie claire n’a été adoptée par le ministère. Celui-ci s’est cantonné à combattre l’islam politique, négli­geant d’autres questions cruciales, notamment la relation entre l’Etat et les intellectuels. La réforme culturelle engagée par le ministère est basée sur la lutte contre le terro­risme, faisant peu de cas des ques­tions de liberté et de droit culturels. Un discours désuet s’est donc ins­tallé sur « la justice culturelle » sans jamais passer du théorique à la pratique.




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