Semaine du 7 au 13 novembre 2018 - Numéro 1249
Hichem Djaït : Je ne m’étais jamais reconnu dans cette vision fondamentalement négative de l’orientalisme
  Ancien président de l'Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts et auteur d’innombrables ouvrages sur l’histoire et la philosophie arabo-islamiques, Hichem Djaït a reçu l’Hebdo dans son domicile dans la banlieue nord de Tunis. Plongée dans l’oeuvre d’un grand penseur contemporain.
Hichem Djaït
Karem Yehya28-02-2018

Al-ahram hebdo : Depuis la publication, en 1973, de votre célèbre article « La Fondation du Maghreb islamique », comment votre vision de l’orientalisme et des orientalistes a-t-elle évolué ?

Hichem Djaït : Ma formation académique a eu lieu à Paris. Cela a commencé en 1954, j’avais alors 18 ans. Avant, je n’avais rien d’un orientaliste: j’appartenais à une famille pratiquante, mon père était un cheikh de Zitouna, mon oncle, Abdel-Aziz Djaït, était, lui, mufti de la République. Après avoir étudié le Coran à l’école primaire, j’ai suivi les études secondaires au Collège Sadiki, qui dispensait alors un enseignement plus moderne. Etudiant à Paris, j’ai choisi, en 1960, un thème relatif à l’histoire islamique pour ma thèse de magistère. Celle-ci a porté sur un livre d’économie de l’imam Abou-Zakariya l’Andalou intitulé Les Dispositions du marché. Et c’est là que j’ai commencé à découvrir la bibliographie du monde islamique et les écrits des orientalistes. Ce fut en partie grâce à mon directeur de recherche Claude Cahen, lui-même islamologue, qui m’a fait découvrir les oeuvres de nombreux orientalistes en plusieurs langues. Mais je n’avais toujours aucun regard critique à porter sur eux.

Le choix de faire des études islamiques était logique, d’abord parce que je maîtrisais l’arabe, grâce, notamment, à la bibliothèque de mon père, que je dévorais depuis tout petit. Moins logique aurait été le choix d’étudier l’histoire romaine ou la France du Moyen Age, et ce, malgré une bonne connaissance du latin.

A vrai dire, je ne m’étais jamais reconnu dans cette vision fondamentalement négative de l’orientalisme et des orientalistes, selon laquelle ces derniers seraient obligatoirement islamophobes. Non, je n’ai jamais eu cette idée. Quand j’ai rédigé mon livre L’Europe et l’islam, en 1977, je me suis penché sur la façon dont les Européens voient le monde islamique. J’ai réalisé que l’Europe a toujours été hostile à l’islam. J’ai trouvé des intellectuels occidentaux prendre des positions méprisantes, mais cela ne m’a pas empêché de trouver aussi des regards positifs envers l’Orient, comme chez les romantiques par exemple. C’est comme ça que j’ai introduit une méthode d’analyse que l’on pourrait appeler la « psychologie de l’orientalisme ».

Ainsi, j’ai reconnu des orientalistes qui ont étudié de près l’histoire islamique, comme Louis Massignon, tout comme j’ai critiqué les prises de position de certains autres, comme Duncan MacDonald, qui étaient sous l’emprise de la suprématie occidentale et méprisaient l’islam. Ma critique n’a d’ailleurs jamais été hostile, mais plutôt équilibrée.

— Quels sont, dans votre oeuvre, les livres que vous considérez comme étant les plus importants du point de vue de l’historien et de l’intellectuel que vous êtes?

— Les plus importants sont les livres historiques, notamment la trilogie sur la vie de Mohamad : Révélation et prophétie, La Prédication prophétique à La Mecque et Le Parcours du prophète à Médine et le triomphe de l’islam, parus en arabe en 1999, 2006 et 2015 respectivement.

Hichem Djaït

— Comment voyez-vous la dichotomie entre la modernité et l’identité islamique?

— Notre passé a été fondamentalement rattaché à son identité islamique. Ici, en Tunisie, parallèlement à ce qui se passait dans les pays du Machreq où naquirent le Baath et le Nassérisme, apparut un courant minuscule mettant en avant l’identité arabe. Mais la question de la modernité a été souvent mise en opposition avec l’identité islamique, qui, entre-temps, avait repris le dessus sur l’arabité. Il s’agissait là d’une ambition à une modernité calquée sur celle de l’Europe. Objectivement considérée, la modernité suppose une société laïque, fondée sur la technologie, l’économie, l’industrie et le respect de l’Etat de droit. Mais ces thèses ont été soutenues sporadiquement par des intellectuels qui ont supposé que le modernisme était l’antithèse de la religion et impliquait le reniement de celle-ci.

Il en a été de même chez les islamistes dont l’islam portait plus sur la forme: le code vestimentaire, le statut de la femme et autres archaïsmes. A la différence de Gamaleddine Al-Afghani ou de Mohamad Abdou, les islamistes contemporains n’ont jamais contribué à une réflexion approfondie ou à une réforme religieuse. Ils n’ont aucune pensée.

— Concernant vos liens avec les idéologues du nationalisme arabe, vous avez souvent exprimé votre estime pour Michel Aflak. L’avez-vous jamais rencontré?

— Je me suis rendu à Bagdad à plusieurs reprises dans les années Saddam Hussein, mais je me suis senti trop petit pour solliciter une rencontre avec une personnalité comme Aflak. Une fois, il m’a envoyé un émissaire à Beyrouth porteur d’un message oral selon lequel Aflak trouvait mon livre La Personnalité et le devenir arabo-islamique intéressant et me conseillait de faire attention à ce que j’écrivais contre le parti Baath.

— Comme beaucoup de nationalistes arabes du Machreq, Aflak faisait la distinction entre l’arabisme et l’islam...

— Historiquement parlant, le prophète Mohamad s’adressait aux Arabes. Mais par la suite, l’islam est devenu une religion universelle. On ne peut plus réclamer Mohamad comme le prophète des Arabes, même s’il demeure un symbole arabe. A part cela, Aflak prônait la liberté, le socialisme, l’humanisme et c’est ce qui m’a plu dans sa pensée. Mais j’ai toujours dit que le Baath en Syrie aussi bien qu’en Iraq n’a pas appliqué les principes d’Aflak. Ce qui a prévalu dans ces deux pays, c’est la dictature.

— Pourquoi avez-vous choisi de publier les éditions arabes de vos livres à Beyrouth plutôt qu’à Tunis?

— Parce que la Tunisie était un pays clos. Je savais qu’un livre publié ici ne risquait pas d’être lu ailleurs. Or, mes principaux lecteurs sont arabes et musulmans arabophones, surtout que mes livres traitent de la pensée et de l’histoire arabes et islamiques. Succédant au Caire, Beyrouth était devenu, depuis les années 1950, la capitale de l’édition arabe. Malgré les tentatives d’encourager l’édition en Tunisie, les livres publiés ici ne traversaient pas les frontières du pays, et c’est encore le cas aujourd’hui.

— Et pourquoi avez-vous rédigé la plupart de vos oeuvres en français?

— Au début, j’étais plus enclin à écrire en français. Ce fut le cas jusque dans les années 1990, quand j’ai entrepris la rédaction de la trilogie de la vie de Mohamad. J’ai alors choisi de l’écrire en arabe, ainsi que La Crise de la culture islamique, qui est un recueil d’études et d’articles rédigés et publiés entre 1980 et 1995. J’ai commencé par écrire en français parce que j’étais influencé par ma vie à Paris. Mes premiers livres s’adressaient aux lecteurs français au même titre qu’aux lecteurs arabes, notamment l’élite maghrébine, qui préférait lire en français. Mes livres rédigés en français dépassaient donc le lectorat français. Et je prenais soin de les faire traduire et publier en arabe.

— Vous m’avez confié que vous aviez un projet de livre sur la philosophie allemande. Pourquoi maintenant?

— J’ai toujours voulu écrire, ne serait-ce qu’un petit volume, sur la philosophie allemande de l’Histoire, pour se pencher notamment sur l’oeuvre de Hegel, qui est, à mon avis, l’unique philosophe de l’Histoire, même si je considère que son disciple Karl Marx l’est devenu lui aussi avec sa théorie du matérialisme historique. Mais à 82 ans, je ne suis plus capable d’écrire un article de presse, j’ai donc demandé à l’une de mes anciennes étudiantes de m’écouter parler de la philosophie allemande et de transcrire mon discours.

— Ressentez-vous un manque de reconnaissance de la part de votre université, de vos anciens collègues?

— Mes livres ont été très bien accueillis en Egypte, au Liban, mais surtout en France, où ils ont bénéficié d’une très large diffusion. La presse française en faisait l’écho. Cette réputation a suscité la jalousie des universitaires de ma génération, qui ont très peu lu mon oeuvre, contrairement à ceux des générations suivantes et à beaucoup d’intellectuels et de journalistes tunisiens qui s’y sont intéressés.

— N’avez-vous reçu aucun hommage de la part de l’Université de Tunisie?

— Ce sera pour bientôt, précisément le 18 avril prochain, lors d’une cérémonie organisée à l’initiative de l’Institut du monde arabe à Paris.



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