Semaine du 17 au 23 octobre 2018 - Numéro 1246
Les Fils de la médina à la loupe
  Dans son ouvrage Awlad Haretna. Sirat Al-Riwaya Al-Moharrama (les fils de la médina. L’histoire du roman tabou), l’écrivain Mohamad Choeir établit une chronologie littéraire, sociale et politique de la parution, en 1959, du roman controversé de Naguib Mahfouz et y analyse la polémique que celui-ci a soulevée.
Les fils
Oum Kalsoum, Naguib Mahfouz et Tewfiq Al-Hakim lors de l’anniversaire de Mahfouz organisé par le quotidien Al-Ahram.
Rasha Hanafy12-09-2018

S’agit-il d’un genre de biographie littéraire ou d’une documentation ? Peu importe. L’essentiel est que le nouvel ouvrage de l’écrivain et journaliste Mohamad Choeir observe de près les changements de la société égyptienne dans les années 1960, les combats pour la liberté d’expression et la justice, ainsi que les conflits imposés, sans avoir lieu, entre le texte littéraire et le texte religieux. Awlad Haretna. Sirat Al-Riwaya Al-Moharrama (les fils de la médina. L’histoire du roman tabou), publié aux éditions Al-Aïn, étudie, d’une manière chronologique, le début de la polémique soulevée autour du roman de Naguib Mahfouz, et ce, à partir de manchettes de journaux, d’articles publiés, de rapports des instances religieuses et de déclarations d’hommes politiques et d’intellectuels.

Livres

Les Fils de la médina est publié pour la première fois en feuilleton sur les pages du quotidien Al-Ahram, en septembre 1959. « Mon livre est la première partie d’une trilogie que je compte réaliser sur le parcours littéraire du lauréat du Prix Nobel, Naguib Mahfouz. Il s’agit d’une recherche dans les documents, les manuscrits et les périodiques, qui vise à savoir ce qui s’est passé à l’époque de la publication des romans de ce grand romancier et comment il rédigeait ses ouvrages », a déclaré Choeir, ancien rédacteur en chef de l’hebdomadaire culturel Akhbar Al-Adab, lors de la soirée de dédicace organisée récemment au siège de la maison d’édition Al-Aïn.

Et d’ajouter : « J’ai décidé d’entamer mon projet par le roman Les Fils de la médina parce que c’est un roman qui représente les changements subis par l’Egypte et la société égyptienne sur le plan intellectuel, politique et social. C’est également un tournant dans la carrière romanesque de Mahfouz. Sa vie avant et après la publication dans Al-Ahram n’est pas la même. C’est le premier essai expérimental dans le roman égyptien ».

L’ouvrage est doté d’un appendice de documents datés, contenant des articles de Mahfouz sur le roman et ses lettres envoyées en réponse à d’autres reçues, les rapports de l’Organisation des études islamiques contre le roman, le texte des procès-verbaux avec Mahfouz et l’auteur de l’attentat manqué en octobre 1994. Choeir considère son ouvrage comme « un outil qui aide à découvrir les détails et les racines de la confrontation entre la liberté d’expression et l’oppression dans les années 1960 ». Selon lui, la lecture de son ouvrage mène à soulever des questions sur les plans social, politique et intellectuel, mais ne se préoccupe pas de réponses directes. Il laisse plutôt au lecteur le soin de les lire entre les lignes.

Raconter les coulisses

L’écrivain assume-t-il la responsabilité des différentes interprétations des lecteurs de son texte romanesque? Une question qui se pose— qui s’impose plutôt— à la lecture de cet ouvrage, dont le récit raconte les débuts de l’idée du roman tabou. Selon le livre, Mahfouz était en phase avec la nouvelle donne politique issue du changement de régime de 1952 et avec un mouvement littéraire et artistique qui privilégie le réalisme sous toutes ses formes. Il délaisse l’écriture romanesque pour le scénario, qui était mieux rémunéré, de 1952 à 1957. Sa célèbre trilogie est publiée, après un retard inexpliqué de la part de son éditeur et qu’il n’a jamais pardonné, entre 1956 et 1957.

D’après le livre de Choeir et les témoignages tirés des périodiques et des manuscrits de Mahfouz, ce dernier avait des prétextes différents autour de cette absence de la scène romanesque. Ils tournent tous autour du fait que « le régime de 1952 a tué tout désir d’écrire (…) Tout comme son personnage Eissa Al-Dabbagh, le Wafdiste dans son roman Al-Simman wal Kharif (les cailles et l’automne), Mahfouz est de la génération de 1919, que les Officiers Libres contraignent soit à les soutenir sans réserve, soit à se taire pour toujours ».

Mahfouz a déclaré clairement dans une interview publiée en 1957 qu’il allait écrire dans un style nouveau ou délaisser l’écriture romanesque pour toujours. « Il faut chercher un nouveau style pour aller de pair avec les changements dans la nouvelle société égyptienne, qui n’est plus celle de la monarchie », disait-il. Et c’est donc Les Fils de la médina qui représente un tournant dans la carrière romanesque de Mahfouz et dans l’histoire du roman arabe.

Mahfouz y renoue avec la fiction allégorique pour développer une critique des dérives autoritaires du régime de Nasser et, au-delà, une réflexion pessimiste sur le pouvoir. A peine publié en feuilleton par le quotidien Al-Ahram, des lettres, envoyées par des lecteurs au quotidien Al-Gomhouriya et au magazine Al-Mosawer, rejettent le roman en accusant l’écrivain de représenter les prophètes et Dieu. Ces lecteurs n’existent pas en réalité, d’après les recherches de Choeir. Des écrivains gauchistes ont eux aussi critiqué le roman en l’interprétant de manière religieuse, comme les écrivains Saadeddine Wahba ou Ahmad Abbas Saleh. Une polémique virulente se déclenche.

L’ouvrage et Mahfouz sont attaqués par les oulémas, qui les jugent blasphématoires, puis le livre est frappé d’une interdiction officieuse de publication en Egypte. La toute première publication était à Beyrouth en 1967. « Awlad Haretna n’est pas un simple roman dans lequel Mahfouz pose des questions sur la justice et la liberté. C’est notre histoire avec le pouvoir, la censure, l’histoire de la société et son désir de penser au-delà des lignes rouges. Ce roman est devenu le livre-symbole d’un combat culturel, social et politique, qui n’est pas encore terminé, mais qui change de forme à chaque époque », écrit Choeir.

Le symbolisme dans le personnage, la situation et l’événement est le mot-clé de ce roman de Mahfouz, selon les témoignages mentionnés dans le livre. « Dans le passé, mon intérêt était consacré aux choses et aux gens. Mais cela a perdu toute importance pour moi. Je m’intéresse aujourd’hui aux idées et aux significations. Je pense que c’est un progrès qui s’avère naturel avec l’âge d’un écrivain. C’est l’au-delà de la réalité vécue qui me préoccupe », indique Mahfouz dans un entretien publié en janvier 1960 dans le quotidien Al-Gomhouriya.

Le pouvoir et la culture

Les Fils de la médina s’inscrit dans le contexte d’un combat plus élargi, mené par le pouvoir dans les années 1960, pour dominer la société du côté religieux, politique et culturel. Oulémas, libéraux non communistes, socialistes et quelques intellectuels proches du pouvoir l’ont attaqué. Choeir a rencontré Mohamad Hassanein Heikal, ancien rédacteur en chef du quotidien Al-Ahram, qui a publié en feuilleton le roman tabou et qui lui a indiqué: « C’était clair que Mahfouz attaquait le pouvoir dans son roman. Mais j’avais un principe dans mon travail journalistique selon lequel tout pouvoir doit avoir des opposants et des critiques. S’il ne les supporte pas, il perd la justification de son existence et devient une prison ». Et d’assurer: « Naguib Mahfouz fait partie des écrivains qu’on ne peut pas censurer. Il a une grande expérience et il est le seul qui assume la responsabilité de ce qu’il écrit devant l’opinion publique ».

Et c’est justement ce que Mahfouz faisait en écrivant des articles ou en répondant aux questions des journalistes, ou bien durant le procès-verbal, après la crise déclenchée, pour éclaircir l’idée de son roman. Selon Mahfouz, « les personnages dans le roman ne représentent pas les prophètes. Ce sont des hommes qui vivent dans la médina. C’est comme le livre de Kalila wa Dimna. Est-ce qu’on doit le brûler, parce que les animaux représentent les hommes ? Awlad Haretna est comme Kalila wa Dimna et dessine un monde imaginé pour représenter un autre monde ».

Cela dit, l’affaire n’a pas affecté la carrière de Mahfouz. Il publie beaucoup: des nouvelles dans la presse, reprises en recueils, et près d’un roman par an, revenant au plus près d’un réalisme critique (Dérives sur le Nil, 1966 ; Miramar, 1967) ou dissimulant son message dans des textes à clés (Le Voleur et les chiens, 1961 ; La Quête, 1965). Ses grands romans réalistes sont adaptés pour le cinéma l’un après l’autre, ce qui lui donne accès à un public plus large que celui de l’écrit.

Dans son livre, Choeir a aussi consacré un chapitre au roman Le Voleur et les chiens. Mahfouz s’y est inspiré d’une vraie histoire d’un voleur, Mahmoud Soliman, spécialisé dans le cambriolage de grandes villas. Il le considérait comme une victime de la société. Mahfouz a expliqué dans un entretien qu’au moment où il a commencé à écrire son roman, Soliman n’existait plus. « C’est plutôt Sayed Mahrane, qui vient de sortir de prison et fait face à ce monde avec tout ce qu’il contient de bon et de mauvais. La différence entre Mahmoud Soliman et Sayed Mahrane donne l’exemple de la différence entre la réalité vécue et la réalité artistique ».

Le livre de Choeir est doté de nombreux témoignages, présentés par l’auteur avec objectivité. Il a dédié Les Fils de la médina. L’Histoire du roman tabou à Taha Hussein et à Nasr Hamed Abou-Zeid. Les deux ont en effet subi la même censure sur ce qu’ils ont écrit. Hussein, pour son livre de critique littéraire sur la poésie préislamique De la poésie préislamique de 1926 et Abou-Zeid pour ses publications académiques, jugées comme des affronts directs à la foi musulmane. L’auteur a réussi à lier les détails sociaux, politiques et religieux qui ont accompagné la publication du roman de Mahfouz, afin de donner au lecteur une idée et une image de la situation de l’époque, qui ne cesse de se reproduire sous une forme différente.




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