Semaine du 6 au 12 décembre 2017 - Numéro 1203
Retour sur un riche parcours diplomatique
  Ancien ministre des Affaires étrangères, ancien secrétaire général de la Ligue arabe et candidat à la présidentielle de 2012, Amr Moussa vient de publier le 1er tome (sur 3) de ses mémoires chez Dar Al-Shorouk, sous le titre Kétabeya (mon bilan). Un ouvrage sérieux dans lequel il revient sur les moments-clés de sa carrière.
Retour sur un riche parcours diplomatique
Amr Kamel Zoheiri04-10-2017

Amr moussa a déci­dé de raconter son histoire et ses mémoires en trois tomes chez Dar Al-Shorouk. Il a choisi comme titre le mot simple Kétabeya, tiré d’un ver­set du Coran, et qui réfère au registre des bonnes et des mau­vaises actions que le serviteur présentera à son Seigneur le jour de la Résurrection. Un titre subtile donc et qui, dans le contexte littéraire du genre autobiographique, insinue un contrat non écrit d’honnêteté et de véracité entre l’interlocuteur et son lecteur.

Le premier tome du témoi­gnage de Amr Moussa, aidé par le journaliste et écrivain Khaled Abou-Bakr, vient d’être publié, peu avant les prochaines présidentielles égyptiennes. Il s’attarde sur l’histoire du jeune Amr de 14 ans, qui accompagne son grand-père maternel pour effectuer quelques visites aux plus grands chefs historiques du parti du Wafd. Puis les études de droit et le retour au Caire après plusieurs années à la campagne, suivies des pre­miers pas dans la diplomatie et de 45 années passées au ser­vice du pays et de l’Etat. Son ascension diplomatique est couronnée par dix ans à la tête de la diplomatie égyptienne. Le livre énumère les batailles diplomatiques gagnées par l’Egypte, comme lors du maintien de l’adhésion égyp­tienne au sein du mouvement des non-alignés face aux attaques du bloc d’opposition arabe (la Syrie, l’Iraq et la Libye) qui était contre la signature par l’Egypte des accords de paix avec Israël. Acte que Moussa raconte avec fierté, car contrer ce bloc était une victoire pour l’Egypte, écartée de la Ligue arabe et de l’Organisation de la confé­rence islamique. Le discours de Amr Moussa face à la Conférence de Madrid, pen­dant lequel il a prononcé les mots « nous, les Arabes », est une autre source de fierté pour cet ancien secrétaire général de la Ligue arabe. Moussa a solennellement rappelé à ses auditeurs les années où l’Egypte parlait au nom des Arabes — celles de Nasser, avant le traité de la paix avec Israël. Le jeune Amr Moussa soutenait fortement la poli­tique du président Nasser, la considérant, inconsciemment ou consciemment, comme une continuité logique des espoirs et des exigences du mouve­ment nationaliste égyptien, portés dans les années précé­dant la Révolution de 1952 par le parti du Wafd de Moustapha Al-Nahass comme premier ministre et de Mohamed Salaheddine comme ministre des Affaires étrangères. Cet enthousiasme pour Nasser s’est effondré au lendemain de la guerre de 1967. Un choc qui, comme le décrit Amr Moussa, l’a amené à revoir son point de vue politique vis-à-vis du président.

Une polémique s’est enflam­mée sur Internet à la suite de la sortie du livre, nourrie par ce que raconte Moussa à propos du régime alimentaire spécial du président Nasser. Moussa, alors jeune diplomate en Suisse, était chargé de se pro­curer et de donner à un homme de confiance de la nourriture, que ce dernier était chargé d’amener au Caire. Ce récit est en contradiction avec l’image de modestie et de sobriété de Nasser comme président aimant manger ce que mange le peuple — le fromage blanc en particulier — mais surtout avec l’image de l’homme prô­nant le nationalisme et les pro­duits « Made in Egypte ». Au-delà des débats sur la toile entre Nassériens et libéraux, lorsqu’on lit le passage en question dans son contexte, on apprend qu’étant donné la maladie de Nasser, sa volonté de perdre du poids pour amé­liorer sa santé était justifiée ou justifiable. Mais ce qui a le plus marqué Amr Moussa dans cet épisode, c'est la façon avec laquelle l’homme chargé des livraisons parlait de Nasser, lui témoignant d’un soutien inconditionnel et par­lant d’un héros sacro-saint. Dans ses propos, relatés par Amr Moussa, il disait avec beaucoup d’assurance que Nasser était « plus important que les Russes et les Américains ».

Les relations israélo-arabes
Bien que Amr Moussa prenne ses distances par rap­port à Nasser, les positions qu’il adopte envers Israël montrent son côté nassérien. En effet, la politique qu’il a toujours appliquée durant ses participations aux efforts de paix était celle qui consistait à défendre les droits palesti­niens et arabes. Amr Moussa était farouchement opposé à ce qu’il appelait la harwala (terme désignant la normali­sation avec Israël). Les batailles diplomatiques entre Amr Moussa et ses adver­saires israéliens ont porté, entre autres, sur le programme nucléaire israélien et la demande par l’Egypte de l’ad­hésion d’Israël au Traité de non-prolifération nucléaire.

L’une des fiertés de Amr Moussa est qu’il a réussi, après être devenu ministre des Affaires étrangères, à ajouter le cercle méditerranéen aux autres cercles importants de la diplomatie égyptienne. D’un côté, il entendait renforcer les relations de l’Egypte avec les pays méditerranéens, afin de profiter du modèle de l’éco­nomie européenne. Impressionné par l’évolution de l’économique turque à un moment grâce aux instruc­tions européennes, Moussa, candidat à la présidentielle égyptienne, avait inclus dans son programme électoral une demande d’adhésion fictive de l’Egypte à l’espace écono­mique européen. Et il conti­nue de croire qu’en adoptant ces conseils, la réussite de l’économie égyptienne serait assurée.

D’un autre côté, Amr Moussa raconte comment il voyait avec suspicion les efforts occidentaux en faveur d’un marché moyen oriental dans lequel Israël serait inté­gré, puisque, à ses yeux, ces efforts visaient à remplacer le panarabisme et à assurer la suprématie israélienne sur la région. Sans concessions dans ses décisions politiques concernant Israël, Moussa fai­sait aussi très attention à son image lorsqu’il rencontrait les politiciens israéliens. Sa stra­tégie était payante, puisqu’il a acquis une grande notoriété dans le monde arabe comme étant le diplomate arabe qui « fait face à Israël ». La popu­larité de Moussa s’est accrue tout au long de son parcours diplomatique. C’est elle qui a amené le chanteur populaire Chaabane Abdel-Réhim à chanter « J’aime Amr Moussa et je déteste Israël », une chanson que lui chantaient souvent ses homologues ou des chefs d’Etat dans les moments de décontraction et de bonne humeur.

Moussa évoque également d’autres dossiers importants de la diplomatie égyptienne. Il accuse notamment les Etats-Unis en ce qui concerne le conflit israélo-palestinien, et dit que tout comme Israël, ils administrent et gèrent le conflit sans jamais le résoudre. Il évoque en outre les années qu’il a passées aux Nations-Unies, en Inde, ou à la tête du secteur des organisations internationales au ministère des Affaires étrangères ainsi que ses dix années à la tête de la diplomatie égyptienne. Dans le premier tome de la trilogie de ses mémoires, Amr Moussa raconte les moments-clés de la diplomatie égyp­tienne en temps de guerre et de paix et lors desquels il était toujours présent. Le prochain livre traitera des années de Moussa à la tête de la Ligue arabe, tandis que le troisième évoquera les années post-révolution de 2011.

Kétabeya (mon bilan),de Amr Moussa, avec Khaled Abou-Bakr, aux éditions Al-Shorouk, 2017.




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