Semaine du 20 au 26 septembre 2017 - Numéro 1192
Le cinéma africain fête ses 50 ans
  Dans l’ouvrage col­lectif de Catherine Ruelle, Afriques 50 singularités d’un ciné­ma pluriel, publié aux éditions Harmattant, et tra­duit en arabe par le Festival du cinéma africain de Louqsor en 2017, nous sommes projetés dans le monde magique souvent inconnu du large public.
Le cinéma africain fête ses 50 ans
Tom, ou l'histoire d'un peuple, d'Ababacar Samb-Makharam (Sénégal).
Soheir Fahmi 14-06-2017

Approcher le cinéma de l’Afrique noire, c’est toucher à un monde qui foisonne de richesses, de créativité et de singu­larités. L’Afrique est en éveil et c’est un continent qui se cherche. Le cinéma répond à l’attente et présente ses plus beaux accoutre­ments. Des années de bonheur et de recherche qui se poursuivent jusqu’à nos jours.

Dans son livre passionnant, car il nous donne à visionner un monde tout en nuances, Catherine Ruelle dans son ouvrage collectif nous donne à voir le monde éblouissant de la lanterne magique. A partir de critiques de cinéma qui parsèment l’Afrique, Catherine Ruelle nous offre un panorama d’un cinéma riche et singulier. D’ailleurs, tous les critiques, d’une manière ou d’une autre, insistent sur la singularité de chaque pays africain. On a tendance à regarder l’Afrique comme une entité aux contours bien définis. On oublie de voir des Afriques, comme le titre le souligne si bien, aux his­toires et espoirs différents les uns des autres et qui rêvent d’une manière qui correspond à leur his­toire particulière. La lecture pas­sionnante de ce livre nous sensibi­lise aux problèmes particuliers de chaque pays et nous offre une pano­plie de points de vue, de critiques et de cinémas différents. Depuis les cinémas des années 1960 avec les grands cinéastes de l’Afrique noire comme Ousmane Sembène, Oumatou Ganda, Ababacar Samb, qui ont ouvert les portes d’un autre monde, « un monde riche de spiri­tualité et d’imaginaire, un monde où la dignité n’est pas un vain mot », nous découvrons un monde qui n’a pas fini de livrer ses richesses. Catherine Ruelle est un témoin proche de beaucoup d’entre eux. Elle a suivi de près leurs évolutions et leurs histoires. D’ailleurs, elle illustre la couverture de son livre avec l’affiche du film La Noire de … de Ousmane Sembène, Sénégal 1966. Sur l’affiche, Mbissine Thérèse Diop, comé­dienne de la plupart des films de Sembène qu’on nomme avec raison « l’aîné des anciens ». Dans ce livre qui offre une mine de connaissances sur le cinéma noir africain depuis les années 1950, nous apprenons une partie de nous et de notre histoire qui est tombée dans l’oubli à cause des mauvaises politiques de nos pays, alors que nous sommes un prolongement naturel de l’histoire africaine.

Un grand dossier est consacré à Ousmane Sembène, le cinéaste et ses films. Tout un monde s’ouvre à nous où il est question d’engage­ment, de retour aux sources et de modernité. Sur plusieurs entretiens, malgré les redondances, nous péné­trons dans le monde féerique de ces hommes mordus de cinéma. D’autres dossiers sont consacrés à Alassane qui a réinventé la lanterne magique et qui est un grand des dessins animés. D’ailleurs, le ciné­ma africain noir, qui est un des plus jeunes cinémas du monde, avait déjà inventé le cinéma des griots (conteurs), ces faiseurs d’images.

Un marché perturbé

Le cinéma africain fête ses 50 ans

Le cinéma africain fête ses 50 ans dans un monde qui n’est plus celui des rêves d’après l’indépendance. Des problèmes financiers et poli­tiques perturbent la marche d’un cinéma qui n’est plus une priorité. Les salles sont fermées ou transfor­mées en magasins de riz. Les pro­ducteurs et les distributeurs sont confrontés à d’énormes problèmes. Les films circulent mal ou pas du tout entre les différents pays. On produit malheureusement un ou deux films par an. Cependant, les films produits par des réalisateurs comme le Mauritanien Abderehman Sissako ou le Sénégalais Moussa Toré ainsi que d’autres sont des chefs-d’oeuvre primés. Ils touchent à des problèmes qui vous tiennent aux tripes comme l’esclavage ou les pro­blèmes actuels en Afrique.

Le livre a également l’avantage de nous sensibiliser aux phénomènes récents qui touchent l’Afrique comme le phénomène Nollywood au Nigeria (surnommé Nollywood à cause du N de Nigeria qui remplace le H de Hollywood). Une industrie de films vidéo tournés à bon marché où coexistent tous les genres, les films d’action à l’américaine, les croyances magiques populaires avec une prédominance de mélodrame familial. Cinéma peu coûteux, il pénètre dans tous les pays africains, avec plus de 1 000 films par an. D’ailleurs, les spectateurs potentiels existent largement, le Nigeria étant le pays le plus peuplé d’Afrique avec 130 millions d’habitants.

Le livre est riche également par son annexe qui offre des informa­tions importantes sur les grandes dates du cinéma africain et les diffé­rentes fondations qui ont essayé de donner corps à des organismes qui protègent le cinéma africain et son industrie comme la Charte d’Alger, le Manifeste de Niamey et autres. On est frappé en lisant ce livre par la richesse des critiques africains qui analysent les phénomènes en profon­deur et posent beaucoup plus de questions qu’ils n’offrent de réponses. Comme les critiques cou­vrent la même période avec les mêmes réalisateurs et films, nous sommes confrontés à des redon­dances. Ecueil sans doute inévitable pour ce genre d’entreprise. Une lec­ture, toutefois, passionnante qui bouscule beaucoup d’idées reçues .




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