Semaine du 15 au 21 mai 2019 - Numéro 1275
L’art plus rebelle que jamais
  Une « avant-garde révolutionnaire égyptienne » : c’est ce que met en avant Sawart, une association créée après le 25 janvier. Trois jeunes artistes : Marwa Adel, Alaa Awad et Keizer en seront les représentants lors de la Beirut Art Fair. Une première !
L’art plus rebelle que jamais
The Journey (le voyage) de Marwa Adel.
Névine Lameï17-09-2014

Promouvoir et soutenir « l’avant-garde révolu­tionnaire » égyptienne que représente toute une jeune génération d’artistes « enga­gés » et « assoiffés » de change­ment : tel est l’objectif d’une nou­velle initiative mêlant art et poli­tique, Sawart (jeu de mots contrac­tant sawra — révolution — et art).

Les fondateurs de cette association ont choisi de participer à la 5e édi­tion du Salon d’art contemporain libanais, la Beirut Art Fair, du 18 au 21 septembre. Pour cette occasion, ils ont fait appel à 3 artistes emblé­matiques de ce mouvement: Marwa Adel, Keizer et Alaa Awad. Les car­rières de ces derniers ont connu un certain essor au lendemain de la révolution du 25 janvier 2011, grâce à leurs oeuvres engagées. Pour les 3 jeunes curateurs de l’association, ces artistes sont les représentants de tout un mouvement en plein essor.

« Après la révolution du 25 jan­vier, j’ai réalisé qu’une explosion fantastique de l’art engagé avait lieu en Egypte, particulièrement chez les jeunes artistes qui prenaient part aux manifestations quotidiennes », précise le journaliste francophone, Alban de Ménonville, l’un des fon­dateurs de Sawart, avec deux autres partenaires: Salem Massalha, consultant en marketing, et Jacques-Antoine Gannat, historien d’art et coordinateur au Metropolitan Art Society.

Dans le pavillon égyptien de Sawart à la Beirut Art Fair, les visi­teurs prendront conscience de ce qu’est l’essence même de cette avant-garde révolutionnaire. Keizer en est l’une des figures. Autodidacte à l’ins­piration occidentale, ce graffeur qui travaille au pochoir a souvent recours à des personnages de Walt Disney, les plaçant dans le contexte politique égyptien d’aujourd’hui. Ainsi, il crée un choc, toujours « décalé », avec la révolution. Avec une technique simple, ses graffitis jouent sur le ter­rain du sarcasme pour dénoncer l’is­lamisme, le capitalisme, le milita­risme, l’oppression et l’injustice. « Pour la Beirut Art Fair, Sawart offre à Keizer la liberté de créer sur place. Peut-être va-t-il aussi se moquer de la société libanaise ! Provoquer et surprendre le récepteur est l’une des forces de ce street artiste », explique Alban de Ménonville. Il regrette qu’« aujourd’hui, il ne reste de l’art de Keizer que quelques pochoirs cachés derrière les murs du club Ahli, dans le quartier de Zamalek. Presque tout a été effacé par les auto­rités. Lui qui, en pleine prolifération artistique pendant la révolution du 25 janvier et jusqu’au 30 juin, faisait des centaines de graffitis sur les murs du centre-ville cairote sous la protection des chefs de rue, a aujourd’hui peur de se retrouver en prison. Car c’est ce qui arrive losrqu’on critique la police ou l’armée ».

Fresques contestataires

Cette déception que vivent aujourd’hui les artistes dits d’avant-garde révolutionnaire a fait réagir Alaa Awad. Né à Louqsor, il est connu pour ses peintures murales de grand format, peintes dans les rues de la capitale égyptienne. Enrichies d’iconographies pharaoniques et de mythologie égyptienne, ses fresques centrées sur l’Egypte et la révolution s’adaptent aisément au contexte politique dans lequel elles sont nées : scènes d’adoration, femmes pharao­niques en marche ou harcelées par des chats... Par la finesse de ses traits et par sa totale liberté d’expres­sion, Awad trouve toute sa place à la Beirut Art Fair, avec des fresques traitant ironiquement du jugement, de l’obéissance, de la dictature ou de la loyauté.

Sawart laisse aux jeunes artistes la liberté de continuer à « contester sans crainte, de lutter contre des années de censure, d’obscurantisme et d’oppression. Cette lutte, qui est aujourd’hui plus que jamais mena­cée, est souvent exclue du petit cercle des galeries cairotes et du système étatique. Les revenus de Sawart per­mettront de financer un programme d’incubation pour d’autres jeunes artistes, leur permettant d’avoir à leur tour leur mot à dire », poursuit Alban de Ménonville.

Marwa Adel, l’une des photo­graphes les plus douées de sa généra­tion, a réussi intelligemment à se libérer du « piège » des « oeuvres révolutionnaires ». Elle a toujours été rebelle à sa manière, usant du corps de la femme, pour dénoncer la place qu’on lui accorde dans les sociétés arabes. Ses photos retra­vaillées sont sereines et sensuelles, fortes et percutantes.

« C’est vrai que j’ai participé à la révolution et à ses moments de colère et d’espoir. J’ai travaillé sur une photo rassemblant des milliers d’hommes et de femmes place Tahrir. Néanmoins, je suis une artiste qui refuse de lier étroitement l’art à la politique. Mes photos captent davan­tage l’essence de la révolution. Pour moi, la révolution du corps de la femme contre la violence, les tabous et les interdits imposés dans les sociétés arabo-musulmanes est un autre genre de révolution », déclare Marwa Adel, laquelle effectuera, avec l’aide de Sawart, une tournée à Paris et à Londres. Le but? Enrichir les espaces artistiques occidentaux d’une sève nouvelle, et faire voyager l’art « révolutionnaire » égyptien, hors frontières !




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