Semaine du 12 au 18 septembre 2018 - Numéro 1241
Nagui Chaker ou l’art de tirer les ficelles
  Marionnettiste, designer, illustrateur, styliste, décorateur, l’artiste pluridisciplinaire Nagui Chaker était un véritable aventurier. Il nous a quittés il y a deux semaines, à l’âge de 86 ans, mettant fin à quelque 50 ans de carrière.
Nagui Chaker ou l’art de tirer les ficelles
Les marionnettes d’Al-Leila Al-Kébira (la grande nuit).
May Sélim 05-09-2018

Le petit poucet, Rihana, Hantira, Messead et plein d’autres marionnettes se réfugient dans les coulisses et pleurent leur créateur : Nagui Chaker. Ce pionnier de l’art des marionnettes était parmi les fondateurs du théâtre des marionnettes au Caire, à la fin des années 1950. D’ailleurs, tout le monde connaît par coeur la fameuse Opérette Al-Leila Al-Kébira (la grande nuit de la commémoration d’un saint), dont il a conçu les marionnettes. Cet artiste octogénaire a fait ses débuts à l’âge de 9 ans.

Il suivait des cours privés de dessin avec des professeurs italiens, près de sa maison familiale à Héliopolis. Ensuite, il a étudié le décor aux beaux-arts du Caire. En assistant au spectacle d’une troupe roumaine invitée en Egypte dans les années 1950, Chaker est impressionné par les techniques des marionnettes et du jeu. Son projet de fin d’études à la faculté a été donc un spectacle de marionnettes : Le Petit Poucet. Ce fut là son premier apport artistique au domaine des marionnettes et la raison pour laquelle il a été sélectionné pour participer à la fondation du théâtre des marionnettes, au Caire, en 1959.

La liste des oeuvres signées par Nagui Chaker pour le théâtre des marionnettes est très longue. Citons-en : Al-Chater Hassan (1959), Bent Al-Sultan (la fille du sultan, 1960), Al-Leila Al-Kébira (la grande nuit, 1960), Homar Chéhabeddine (l’âne de Chéhabeddine, 1962), Choghl Aragozat (des trucs de guignols, 1993), etc. Ses marionnettes s’inspirent toutes du patrimoine, des contes populaires et des Mille et une nuits.

Les années 1950 et 1960 étaient les années glorieuses de Chaker. Il fut embauché en 1959 comme professeur de décor aux beaux-arts. En même temps, il était illustrateur de la revue hebdomadaire Sabah Al-Kheir (bonjour), regroupant pas mal de jeunes dessinateurs talentueux. Il dessinait souvent les couvertures de la revue et reflétait avec ses protagonistes et ses couleurs l’âme de l’Egypte à cette époque. Souvent ses dessins comme ses marionnettes faisaient une critique acerbe de la conjoncture sociopolitique du pays.

Malgré ses multiples succès, Chaker n’a jamais renoncé à l’esprit aventurier. Il était curieux et passionné comme un petit enfant, avide de découvrir le monde. Il a voyagé en Roumanie et en Allemagne (1961-1963), afin de poursuivre des études sur l’animation des marionnettes et des ombres chinoises. De retour, il a produit sa première pièce d’ombres chinoises, Medinat Al-Ahlam (la ville des rêves, 1965).

A l’âge de 40 ans, il voyage ensuite en Italie, après avoir décroché une bourse offerte par les beaux-arts de Zamalek, en 1968. A Rome, il a dû passer deux ans, effectuant des études théâtrales, couronnées en 1972 par la réalisation d’un film expérimental, intitulé Summer 70 (l’été 1970). Un film qui dépeint, de manière critique, la vie d’une jeune fille européenne à l’époque et qui a marqué une coopération avec le réalisateur Lorenzo Fellini, fils du fameux cinéaste Roberto Fellini. En 2010, le film a été rangé sous l’étiquette Cinéma Underground et placé aux archives du Musée MOMA, à New York.

Polyvalent, Nagui Chaker a également contribué à la conception du décor et des costumes de certains chefs-d’oeuvre du cinéma égyptien, tel Chafiqa et Métoualli (1978) de Ali Badrakhan. Il était aussi affichiste de plusieurs films, dont les métrages de Chahine Alexandrie pourquoi ?, Le Destin, Silence … on tourne et L’Autre.

Des aventures encore et toujours

Après de longues années de travail, il s’adonnait toujours à l’expérimentation et à l’aventure. En 2015, il a décidé de jouer avec la lumière et les coups de projecteur dans une exposition intitulée Light Talk (la lumière parle). Et a créé ainsi des oeuvres en 3D et des installations en lumière résumant le rapport de l’artiste avec les techniques de l’éclairage.

Avec une âme novatrice, il a créé également le logo de la 23e édition du Festival du théâtre expérimental, en 2016. Et ce, cinq ans après l’arrêt de ce festival. Ce design a soulevé tant de débats, car Chaker a dessiné une part des coulisses d’un théâtre et a joué avec l’éclairage pour souligner les diverses sorties de ces coulisses, afin d’exprimer l’idée de l’expérimentation et le fait d’essayer de trouver différentes issues, loin de tout classicisme. Avec ses marionnettes qui sèment encore la joie, ses affiches, ses illustrations, ses décors et ses diverses créations, Nagui Chaker a atteint l’éternité, son souvenir restera gravé dans les mémoires .




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